CHATEAUBRIAND ET LES IDÉES RÉVOLUTIONNAIRES
« Louis XVIII n'eut pas de plus incommode sujet ni ses meilleurs ministres, de collègue plus dangereux... » (Page 247.)
Monsieur André Maurel a publié, à la librairie de la Revue Blanche, un intéressant et profitable Essai sur Chateaubriand, écrit d'ailleurs avec un enthousiasme qui n'admet point de réserves.
Malgré d'extrêmes divergences dans l'appréciation, nous nous accordons, M. Maurel et moi, sur plus d'un point de fait. J'extrais du livre les textes suivants qui sont relatifs au héros. Page 158 :« Il a désiré le pouvoir et dès qu'il le tienl, il s'ennuie. » (C'est qu'il voulait non s'en servir pour le service d'une idée, mais en jouir, assez noblement il est vrai.) Page 173 : « A vrai dire, Popposition était l'atmosphère de ce passionné. » (Parce que c'est là que la personnalité politique se donne commodément et impunément carrière.) Page 205 : « La liberté!... Il la proclamait seule féconde. » (Il fut, en effet, toute sa vie un libéral, ou, ce qui revient au même, un anarchiste ; je ne suis pas de ceux qui font de vaines différences entre les idées de Jules Simon et celles de Ravachol : ces deux esprits ne connurent que des désaccords de méthode.)
Dans son analyse des écrits politiques, M. André Maurel fait ressortir que Chateaubriand demeurera toujours attaché aux idées de la Révolution. Il est donc lamentable que des monarchistes puissent écrire le nom de Chateaubriand auprès de ceux de Maistre et Bonald.
Au contraire de ces deux philosophes royalistes, ce qu'il voulait, c'était les idées de la Révolution sans les hommes et
les choses de la Révolution. Il opinait de conserver la doctrine et de biffer l'histoire. Or, ceci ne se biffe pas et cela ne se peut garder dans une tête saine. Les idées de la Révolution sont proprement ce qui a empêché le mouvement révolutionnaire d'enfanter un ordre viable ; l'association du Tiers Etat aux privilèges du clergé et de la noblesse, la vente, le transfert, le partage des propriétés, les nouveautés agraires, la formation d'une noblesse impériale, l'avènement des grandes familles jacobines, voilà des événements naturels et, en quelque sorte, physiques, qui, doux ou violents, accomplis sous l'orage ou sous le beau temps, se sont accomplis. Je les nomme des faits. Ces faits pouvaient fort bien aboutir à reconstituer la France comme fut reconstituée l'Angleterre de 1688 : il suffisait qu'on oubliât des principes mortels ; les effets de ces mouvements une fois consolidés et ces faits une fois acquis, l'œuvre de la nature eût bientôt tout concilié, raffermi et guéri. Mais les principes révolutionnaires, défendus et rafraîchis de génération en génération (n'avons-nous pas encore une Société des Droits de l'Homme et du Citoyen P) ont toujours entravé l'œuvre naturelle de la Révolution. Ils nous tiennent tous en suspens, dans le sentiment du provisoire, la fièvre de l'attente et l'appétit du changement. Il y eut un ancien régime ; il n'y a pas encore de régime nouveau : il n'y a qu'un état d'esprit tendant à empêcher ce régime de naître.
M. André Maurel exagère d'ailleurs les qualités et même, je crois bien, le rôle politique de Chateaubriand. En fermant cet Essai, il convient de relire les lettres du grand homme à Mmc de Duras, avec les réponses de celle-ci. Cette correspondance est un antidote assuré contre tous les panégyriques.