‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 105 sur 112 · MISÈRE LOGIQUE · texte numérisé non relu

MISÈRE LOGIQUE

« L'Université, même renforcée des leçons écrites de Herder et de Vico, ne suffit point à lui conférer ses quartiers de noblesse intellectuelle. On en a vu le résultat... »

(Page 251.)

« "I 'abandon des études logiques », dit M. Renouvier, « a jLiif été poussé en France à un tel point que, si l'étude des mathématiques et en partie celle du droit n'apportaient pas quelque remède à ce mal, on trouverait peu de gens instruits qui sussent bien manier la réciproque, par exemple, et n'eussent pas l'habitude de semer leur conversation de paralogismes grossiers. » {Logique, tome II.) Cet abandon est d'autant plus funeste que le romantisme et la démocratie ont eu pour effet d'environner la raison pure d'adversaires plus nombreux, plus puissants et plus intéressés.

Sur le même sujet que M. Renouvier, le Genevois Hennequin a remarqué l'affaiblissement des dons proprement intellectuels des Français depuis cent ans. Voir aussi le curieux ouvrage de M. Nordau, Dégénérescence (2 vol. in-8°, Paris, Alcan).

Encore Hennequin, Nordau, Renouvier s'occupent-ils ici des intelligences soumises à une culture générale assez profonde. Hors de ce cercle, dans le monde des spécialistes, les dommages sont plus considérables encore, si l'on en croit M. Alfred Fouillée. « Rétrécissement de l'intelligence», « égoïsme intellectuel », « individualisme moral », voilà les traits qu'il a comptés dans son curieux livre Les Etudes classiques et la Démocratie : « Ceux qui n'ont pas fait ces études dédaignent les idées générales, les principes, et ils prétendent s'en passer! En réalité —

on en a fait maintes fois la remarque — ils acceptent sans contrôle parmi leurs idées courantes celles qui répondent le mieux à leurs préjugés individuels, et ils les érigent indûment en principes. »

La remarque de M. Fouillée est très juste. Rapprochée de celles que l'on a lues plus haut, elle me paraît incomplète. L'abandon des études classiques n'est pas seule cause du fléau qu'il décrit. L'affaiblissement intellectuel des « spécialistes » vient de la misère logique qui règne dans la sphère supérieure des lettrés et des philosophes. Mais cette misère résulte de l'abandon des anciennes études théologiques ou, si l'on aime mieux, de ce que ces études si brusquement abandonnées n'ont été remplacées par rien.

Je parle de ces études en tant qu'études, toute question de foi religieuse mise de côté. Il est bien trop clair que la foi, dans chaque individu, est un principe d'unité et d'ordre et, entre les hommes divers, un lien politique. Il ne s'agit pointde cela, mais des vertus pédagogiques de la théologie dans le catholicisme. A la différence de la théologie protestante, son caractère est de former une synthèse où tout est lié, réglé, coordonné depuis des siècles, par les plus subtils et les plus vastes esprits humains, en sorte qu'on peut dire qu'elle enferme, définit, distribue et classe tout. Point de discussion inutile : tout aboutit. Les doutes se résolvent en affirmations; les analyses, si loin qu'on les pousse, en reconstitutions brillantes et complètes. Voilà pour de jeunes esprits la préparation désirable. Ils pourront changer plus tard au dogme ce qu'ils voudront et, s'il leur plaît, se faire boudhistes ou parsis. L'essentiel est qu'ils aient éprouvé les effets d'une discipline aussi forte. Ils réussiront de la sorte à marquer les éléments multiples d'une notion, et (comme répondait Mgr d'Hulst à un député radical qui riait de ses distinguo) ils oseront « distinguer pour ne pas confondre ». Ils seront exercés à juger de sang-froid et à raisonner avec suite. On les aura introduits à l'art de penser. La philosophie universitaire, enseignée en un an, a de plus le désavantage de se réduire dans beaucoup de cours à la seule morale, et quelle morale! celle de Kant. Du reste, ce n'est pas au cœur, mais au cerveau, que se marque la race humaine ; même pour notre vie pratique, le meilleur traité de morale n'aura point l'efficacité du noble exercice logique qui instruit l'âme à bien penser.

Quelle que soit la décadence des études théologiques dans les séminaires, les catholiques contemporains ont conservé des

traces de l'antique supériorité. Dans leurs établissements, la classe de théologie y commence en huitième, ^ivec l'explication du catéchisme diocésain. Tout enfant y fait ainsi son apprentissage d'animal raisonneur. Après la première communion, ces leçons éminemment rationalistes se développent et s'étendent : on les jugerait mal sur les fantaisies malencontreuses de l'abbé Gaume, qui d'ailleurs se rapportent à l'ordre scientifique beaucoup plus qu'au philosophique. Philosophiquement, ces cours d'instruction religieuse m'ont paru sans reproche. Ils familiarisent l'adolescent avec les finesses et les difficultés des idées générales; mieux que la grammaire et les mathématiques, ils le rompent à la logique. L'esprit acquiert par là de la délicatesse et de la vigueur. Il y peut sentir de bonne heure l'enthousiasme de la sagesse.

« Pour moi, m'écrit quelqu'un, je n'oublierai jamais le battement de cœur que me fit connaître, en troisième, notre maître d'instruction religieuse, M. l'abbé X..., quand il nous résuma, en des termes d'une netteté enivrante, l'argument du baron Cauchy en faveur de la thèse qu'il n'existe pas de nombre infini. Cet enchaînement magnifique de raisons bien groupées et étroitement assujetties les unes aux autres, terminées par le rigoureux et majestueux C.Q. F. D. cher aux géomètres, m'imprima pour la vie la divine notion de la pure lumière. Depuis, le fond de cette thèse m'a paru mériter un examen plus approfondi, mais le sentiment ne m'a plus quitté : je le conserve, continué par le souvenir, avec le même soin jaloux que mes premières impressions de lecture de VOdyssée, A'Anligoneet A'Iphigénie à Aulis. Si par la suite j'ai continué de raisonner, si j'en ai retiré quelques avantages, je le dois au plaisir qui me fut donné ce jour-là. » (Soleil du 6 octobre 1898.)

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