SENTIMENT ET VÉRITÉ
« Le résultat des opérations de ce cœur-prodige lui parut si parfait... » (Page 252.)
On ne conteste pas que le sentiment n'ajoute de la force aux tableaux de l'histoire. Il colore, vivifie, fortifie la vue des faits ; par là il la rend plus distincte et plus claire. Mais c'est une clarté qui naît de l'historien, non des choses; elle peut causer des erreurs.
Un exemple. Michelet est horrible dans ses descriptions de supplices. Mais l'horreur qu'il nous communique est celle qu'il eût éprouvée si, avec ses nerfs du xixc siècle, il eût été présent à ces spectacles du xivc ou du xvic. Or rien n'est plus variable que le sentir. Depuis un siècle environ, tandis que décroissait l'intelligence nationale, il est certain que la sensibilité fit chez nous d'inquiétants progrès : bien qu'aimant la physiologie en histoire, Michelet néglige sans cesse cette vérité historique et physiologique, plus importante que la fistule de Louis XIV ou le mal de François Ier!... Ses peintures tiennent donc à nos nerfs un langage que ne tenait point la réalité aux nerfs des gens dont il s'occupe. Que d'anachronismes il en tire et, de ces anachronismes, que de folies!
M. Funck Brentano a comparé la Jeanne d'Arc de Michelet aux études précises faites sur le même sujet par Siméon Luce. Le morceau, si vanté, a beaucoup perdu de son prix. Il serait curieux de montrer comment la plupart des erreurs de cette idylle nous arrivent tout droit du cœur de Michelet.