VALEUR DE L'ORDRE POSITIF
Monsieur Pierre Laffitte, qui a dirigé le positivisme depuis la mort de son maître jusqu'à ces derniers temps *, eut coutume de dire que Comte s'est trompé sur la vitesse des transformations prévues par son génie. Une critique exacte des méprises de Comte n'a pas été faite encore et les proportions de son encyclopédie la rendent difficile. On peut douter de certains points très importants. La sociologie est-elle aussi avancée que le soutient Comte * ? La loi de dynamique sociale, sa chère loi d'après laquelle l'humanité passe nécessairement par les trois états d'affirmation théologique, de critique métaphysique et de science ou de religion positive, doit-elle être tenue pour démontrée3? Enfin, la division des instincts en altruistes et en égoïstes a-t-elle l'évidence que l'on souhaiterait ?
Quelque graves que soient ces doutes, ils n'atteignent pas la doctrine, dont les grands traits subsistent.
— L'histoire de l'Europe contemporaine, celle qui va des environs de 1854 à 1904, donne également un démenti aux rêveries pacifiques de la religion de l'Humanité ; mais ce démenti de détail communique au système total une vigueur, un intérêt que l'on peut nommer actuels : le positivisme paraît d'autant plus vrai et d'autant plus utile que ses meilleures espérances
1. Il est mort en janvier 1903. M. Charles Jeannolle lui a succédé.
2. « La biologie n'est pas faite », lui objecte très justement M. Anatole France, dans le Jardin d'Epicure.
3. Il faudrait un livre entier pour l'examiner convenablement. M. Michel Salomon va trop loin, quand il déclare cette grande loi « arbitrairement affirmée ». Les efforts des métaphysiciens, MM. Boutroux, Liard, Ravaisson, pour la rattacher à la métaphysique ne sont pas décisifs non plus.
sont déjouées1. C'est qu'il est, par-dessus tout, une discipline.
Pas plus qu'il ne diminuait la famille au profit de la patrie, Comte n'affaiblissait la patrie au profit de l'humanité : la constitution de l'unité italienne et de l'unité allemande, l'extension de l'empire britannique et de l'empire américain, nos défaites de 1870 auraient probablement inspiré à Comte, s'il eût atteint, suivant son rêve, à la longévité de Fontenelle, des retouches très sérieuses, mais très faciles, et que plusieurs de ses disciples n'ont pas craint d'accomplir, sur l'article de la Défense française et du renforcement de notre nationalité2. Jusqu'à nouvel ordre, pour fort longtemps peut-être, la patrie représentera le genre humain pour chaque groupe d'hommes donné, et cet « égoïsme national ne laissera pas de les disposer à l'amour universel s », Auguste Comte l'a observé de lui-même.
Sous ces réserves et moyennant ces compléments, les uns et les autres bien secondaires en un sujet qui tient à l'ensemble même des choses, la critique doit avouer qu'Auguste Comte a résolu, quant à l'essentiel, le problème de la réorganisation positive. S'il n'a pas réglé le présent, « d'après l'avenir déduit du passé * », on peut dire qu'il a, comme il s'en vante, convenablement et « pleinement systématisé le bon sens l ».
Il l'a fait avec un bon sens incomparable. Les utopies que l'on rencontre dans son œuvre y sont appelées en toutes lettres des utopies, les fictions des fictions, les théories des théories ; encore se défie-t-il des théories pures, jeux d'esprit qu'il renvoie aux académiciens. « La dégénération académique », dit-il6. Ce qu'il théorise, c'est la pratique7. Et, chose admirable, chose