‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 60 sur 112 · Fœmina, Lettres romaines (Figaro du 31 mars · texte numérisé non relu

Fœmina, Lettres romaines (Figaro du 31 mars

pour elle ». Ces six mots deviennent le thème de quatre strophes éloquentes, où l'on peut lire :

Et le vin des fleurs, et le vin des étoiles M'accablent d'amour,

Je vois la clarté sous mes paupières closes Etreignant en vain la douceur qui me fuit, Déesse à qui plaît la ruine des roses, Prolonge la nuit !

La vraie Sapho aurait peut-être aimé à la folie cette petite fille dont la paupière laisse passer le jour à travers son tendre tissu ; la douceur qui la fuit, la vaine élreinle de ce bien lui paraîtraient aussi des locutions pleines de charme : mais elle ferait des objections à la « ruine des roses », eu égard au génie de notre idiome : une rose ne fait pas figure de vieille tour ; et, quant au vin des fleurs, c'est une chose, et le vin des étoiles en est une autre, fort éloignée.

Nous sommes contraints de supposer que Sapho eut l'œil juste. Elle décrit avec trop de vérité stricte pour s'embarquer dans les images de sept lieues. Ecoutez ; bien mieux, regardez. Je cite encore la version en prose de Renée Vivien, document qui montre que le poète romantique se double heureusement d'un traducteur exact :

« Les femmes de la Crète dansent en rythme, de leurs pieds délicats, autour du glorieux autel, foulant la fine et tendre fleur de l'herbe. »

Voilà ce que disait Sapho. Telle est la verge droite et pure à laquelle l'enfant de Baudelaire enlace les bandelettes, le feuillage et les fleurs maléficieuses :

De leurs tendres pieds les femmes de la Crète Ont pressé la fleur de l'herbe du printemps. Je les vis livrer à la brise inquiète Leurs cheveux flottants,

Leurs robes avaient l'ondoiement des marées ; Elles ont mêlé leurs chants de clairs appels En rythmant le rire et les danses sacrées Autour des autels.

Chapelain, qui faisait remarquer au jeune Racine que l'on

ne pêche point de tritons dans la Seine, observerait ici que les bords de la Crète et les bords lesbiens ne connurent pas les marées. Cependant la peinture est vivante. Elle a couleur et âme. Mais combien l'on regrette « la fine et tendre fleur de l'herbe » !

Sapho dit :

« Au-dessus (de la tombe) du pêcheur Pélagon, son père Méniskos plaça la nasse et la rame, en souvenir d'une vie infortunée. »

Renée Vivien a écrit là-dessus quelques strophes élégiaques où la vie du marin, tout d'abord déplorée, se trouve ensuite exaltée et magnifiée : en effet, Pélagon aura gonflé sa poitrine du « vent du large » ; il aura « bu l'odeur et la couleur des vagues » et vu flotter, « ondoyantes et vagues », « les brumes du Nord » I Toute cette Scandinavie peut encore se défendre ; mais pourquoi appeler l'infortuné pêcheur.

fils errant des étoiles

Et fils du Destin ?

Ce Pélagon ressemble comme un frère au voyageur du dernier poème des Fleurs du Mal. Je connais bien au Louvre une figurine de Tanagra dont les vêtements et la pose ne rappellent point mal le vicomte de Chateaubriand et pourraient servir à illustrer ses Martyrs; mais il subsiste des différences entre les deux arts. Un dernier exemple les fera saisir.

On a conservé ce distique mélancolique et charmant :

« O soir, tu ramènes tout ce que le lumineux matin a dispersé, tu ramènes la brebis, tu ramènes la chèvre, tu ramènes l'enfant à sa mère »

Le morceau est arrêté là, et tout indique dans l'intention du poète un retour sur lui-même, triste plus que joyeux. Mais quelle pouvait être la tonalité de cette tristesse ? Métaphysique ! répond, d'instinct, Renée Vivien : métaphysique et surnaturelle ! A peine a-t-elle écrit que le repos, l'oubli divin redescendent avec le soir sur les corps fatigués, son imagination retourne aux Enfers : aucun jour ne finit ni ne recommence, dit-elle, pour les âmes des morts, prisonnières d'un crépuscule invariable. Ce voyage aux Enfers se double même et se sur-

charge d'un symbole psychologique. Le poète nous insinue que notre âme est dans un enfer, que cet enfer partout la suit, qu'elle ne repose jamais et qu'elle s'agite sans cesse. Nulle étoile du soir ne vient lui dispenser la consolation de la paix. Chose curieuse : dans cette rêverie aussi anti-grecque qu'il est possible, notre baudelairienne passe tout à côté de ce que j'appellerai la vérité saphique. Elle écrit une strophe entière pour évoquer la voixd'Éranna, les yeux de Gurinnô, les lèvres d'Atthis, le sein de Gorgô, ses délices ! Mais le sujet vrai à peine effleuré, un démon la ravit en pleine Asie mystique, dans la religion de Psyché :

Autour du foyer et de l'essor des flammes, Le soir a versé le repos comme un vin. Ah ! que ne peut-il, apaisant et divin, Réunir les âmes.

Que de souvenirs à la chute du jour ! Songeant aux sanglots assoupis vers l'aurore, Comment ai-je su garder vivant encore L'amour de l'amour !

Que de souvenirs à la chute du jour ! Aucun lecteur n'aura la folie de bouder à ce grand soupir. Mais il serait plus beau tout seul. Il serait meilleur, exhalé de la maison de Renée Vivien, de l'angle d'un foyer moderne, loin des rythmes impérieux et des graves leçons de la beauté classique. Cette beauté proteste contre le voisinage et le rapprochement. Elle réprouve tant de langueur, de mollesse, de trouble et inquiet mouvement. Non, ce n'est pas ainsi que la Lesbienne à chevelure d'hyacinthe avait pu conclure sa plainte du soir. Celle-ci se reconstitue et se complète toute seule : « O soir, toi qui ramènes tout ce que le lumineux matin a dispersé, tu ramènes la brebis, tu ramènes la

chèvre, tu ramènes l'enfant à sa mère » Ou bien Sapho

n'ajoutait rien, l'élégie suspendue, comme un commencement de reproche réfréné par l'orgueil et par la pudeur, ou bien c'était un trait déterminé et net, ressemblant un peu à ceci : « Tu ne ramènes plus mon Atthis [ou ma Gurinnô]. » Un soupir aussi, certes ! mais pour des misères prochaines et dont le sens général, humain et philosophe n'en était que plus apparent. Soupir plus vrai aussi, peut-être ! Le seul humain et pur. Aimer,

ce n'est qu'aimer quelqu'un et toujours un peu malgré soi, mais, de quelque façon qu'on tortille l'analyse du cœur humain, aimer ne fut jamais, d'aucune manière, cultiver « l'amour de l'amour ». L'amour de l'amour tue l'amour. Mais n'en réservons pas le reproche à Renée Vivien. L'amour de l'amour est un des fléaux endémiques du romantisme.

L'amour du péché, en tant que péché, en est un autre, aussi fameux. Il se retrouve dans telle curieuse déformation de l'Antique. Une « faunesse » a « ravagé » et « saccagé » ses victimes, c'est-à-dire ses amants ou ses amantes. Notre peintre-poète la flagelle avec complaisance et délectation. Une « satyresse » est flétrie dans le même sentiment d'horreur et d'amour que Baudelaire avait conçu pour ses Femmes damnées :

Sa fauve chevelure est semblable aux crinières Et son pas est le pas nocturne des lions...

(ne faisons pas les insensibles à tant de rudesse et de fougue).

... Les fronts et les yeux purs Qu'elle aime 'et qu'elle immole à l'excès de sa joie, Qu'elle imprègne à jamais de ses désirs obscurs...

Voilà le ton secrel de certaines églogues. Et c'est l'accent d'une conscience très religieuse méthodiquement pervertie, mais qui garde la notion du mal moral. Cette lectrice de Sapho arrange en pécheresse la prêtresse de Mitylène. Elle est meilleure chrétienne que vous et moi.

Laissons donc s'entr'ouvrir le péplum, tomber la chlamyde ; une femme moderne paraît, toute vêtue, pourvue des notions de la vie et des idées du monde que les vieux romantiques lui ont élaborées. Ses meilleurs vers sont ceux où notre contemporaine, désertant Lesbos et Psapphâ, ne traduit qu'ellemême. Son premier mouvement trahit les grandes lignes de ce christianisme anglo-saxon qui exalte le mal afin d'en ressentir l'agréable pitié. « La ténuité morbide», « le regret », « l'avorté», « l'inachevé », « le vague », voilà les beaux noms qui la charment. Ils la font crier de bonheur. Elle en joint les mains, elle prie. Quel Dieu ? C'est le Dieu douloureux ; pis encore, le Dieu qui a fait la douleur, qui, en l'infligeant, la subit. C'est un Dieu féminin, en l'honneur de qui la fameuse théorie de la décadence est remise à neuf :

Déesse du couchant, des ruines, du soir !

Et la pièce d'où je tire cette invocation célèbre, avec une éloquence dont on est pénétré, la beauté de tous les déclins :

L'odeur des lys fanés et des branches pourries S'exhale de ta robe aux plis lassés : tes yeux Suivent avec langueur tes pâles rêveries ! Dans ta voix pleure encor le sanglot des adieux.

Tu ressembles à loul ce qui penche el décline. Passive, et comprimant la douleur sans appel Dont ton corps a gardé l'attitude divine...

... Au fond de l'angoisse infinie

Tu savoures le goût et l'odeur de la mort.

Mais voici l'admirable : où Baudelaire avait produit l'impression d'un mystificateur éloquent, cette jeune fille nous touche par l'accent de sincérité.

Elle est pourtant bon virtuose. Mais il est impossible de se

borner à dire qu'elle utilisa le calice modelé par son maître en y versant un liquide plus chaleureux. Car elle ajoute encore aux habiletés, aux finesses, aux ruses innombrables de l'art baudelairien. Je ne parle pas seulement des molles inflexions, des promptes transitions qui lui sont familières et dont on sait que Baudelaire fut de beaucoup plus incapable que Despréaux lui-même. Je ne parle pas des poèmes pareils à cette Ondine, maligne et douce, où les mots sont si bien jetés, les syllabes si pures ! Comparée à la fameuse pièce du maître : Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, elle l'emporterait par le tour facile, le ton libre et heureux :

Ton rire est clair, ta caresse est profonde ; Tes froids baisers aiment le mal qu'ils font...

Ta forme fuit, ta démarche est fluide Et tes cheveux sont de légers réseaux, Ta voix ruisselle ainsi qu'un flot perfide, Tes souples bras sont pareils aux roseaux,

Aux longs roseaux du fleuve dont l'étreinte Enlace, étouffe, étrangle savamment...

Le génie parcimonieux de Baudelaire se reconnaît dans la manière de compter et de distiller le mot propre. Peut-être y aurait-il lieu d'admirer encore l'application nouvelle d'un principe inventé par lui. Gautier qui le félicitait d'avoir annexé au royaume de la poésie le département des parfums et qui citait avec enthousiasme les vers de la Chevelure :

Comme d'autres esprits voguent sur la musique, Le mien, ô mon amour, nage sur ton parfum,

Gautier louerait Renée Vivien d'avoir accompli une annexion nouvelle en rendant poétiques et belles les complexes impressions du sens du toucher.

Les vers d'Ondine ne sont-ils pas liquides, onctueux et charnels jusqu'au point de faire sentir les sinuosités d'un corps tiède et lascif? Les mots s'impriment à l'épiderme de l'âme, ils semblent y laisser une trace vibrante. La pièce étant du premier recueil du poète, je ne sais s'il se rendit compte, en ce temps-là, de ce caractère matériel de son art. Le deuxième

volume témoigne que la conscience formelle lui en est venue. Il fait la théorie de son « frisson nouveau » :

L'art du toucher complexe et curieux égale Le rêve des parfums, le miracle des sons.

Et, tandis qu'il traduit les suggestions nouvelles d'un sens presque méprisé des poètes, il perfectionne, d'autre part, les recherches habituelles des décadents sur « les couleurs de la nuit », ou sur le symbolisme des nuances qui lui sont chères, et qui vont du « vert au violet ». Ces rêveries renouvelées de M. des Esseintes vont nous rajeunir de vingt ans.

Encore une fois, distinguons. M. des Esseintes, dans le roman de J.-K. Huysmans, comme chez le poète des Chauvessouris et des Hortensias, n'est qu'un plaisant sinistre et froid. Renée Vivien ne badine jamais. Elle n'est jamais froide, elle ne laisse pas le lecteur indifférent, c'est un Floressas convaincu et même furieux. Elle croit. Le vain jouet des artisans de la littérature devient entre ses mains instrument de joie et de peine, d'où s'élancent des élégies sincères, ou des tragédies déchirantes. Le style a pu vieillir; les cris et les pleurs d'une enfant lui ont restitué l'intérêt pathétique et le charme invaincu du vrai.

Une âme le remplit, V Aphrodila puissante aux colères divines, celle qui ne souffle point de paroles vaines. Elle inspire le sentiment, compose les idées, choisit les sujets et leur forme. Des « rêves singuliers » que nous communique sans pudeur le poète, pas un qui ne semble éprouvé ! Si donc l'on se souvient inévitablement des romantiques, on vérifie que leurs pires absurdités, trouvant ici leur place, ne sont plus absurdes du tout.

Qu'un Vigny ou qu'un Baudelaire vienne nous assurer que le génie les fait solitaires et que la solitude issue de leur génie les voue mathématiquement au malheur, nous savons que c'est là sophisme de fats. Mais que Renée Vivien, passant en revue toutes les plus fameuses beautés de l'histoire ancienne et moderne, leur fasse confesser successivement qu'ayant été marquées de « l'astre fatal » qui allume l'amour, aucune d'entre elles ne put se dire « heureuse » ; la conclusion, le rapprochement, la conception même de ce poème, sans cesser d'être

Rou. et Révolution. 10

déraisonnable, ne choquent point dans l'esprit d'une jeune fille, où l'enfantillage apparaît plus convenable que la raison. Nous n'attendons point de Renée Vivien des idées philosophiquement vraies, mais des émotions justes, quelle qu'en soit la cause, folle ou sage, pourvu qu'elle soit puissante et profonde.

— Ces belles femmes n'ont pas été très heureuses. Celte beauté, ce bien que l'on désire par-dessus tout, ne fera donc pas le bonheur ? Elle détermine donc le malheur ?

Ces enchaînements de rêveries ne se jugent point en euxmêmes. Ils ne faut point dire qu'ils sont faux. Ils sont femmes. La nature a voulu que les femmes fussent portées à concevoir à peu près tout ce qui les touche dans une connexion étroite avec les idées vagues du bonheur, de la chance, de la fatalité, du destin. L'avenir est dans leur obsession naturelle. C'est en vain que le sage Horace les prévient que les choses futures ne sont pas aussi régulièrement arrêtées. Elles se sentent les providences de l'être. Toute femme écoute magnifiquement résonner jusqu'au fond des entrailles les moindres conjectures sur le rapport de ce qui est ou fut avec ce qui sera. Un instinct maternel construit leur univers en forme de berceau, tout n'y doit conspirer qu'à recevoir leurs fruits. Superstition, sans doute ! La superstition les complète. Une femme sans superstitions n'est qu'un monstre. On observe, non sans plaisir, que, entre toutes ses diableries, Renée Vivien n'a pas songé à se faire esprit fort. Un saint homme murmure : — Voilà ce qui la sauvera... C'est, du moins, l'élément le plus naturel de cet art si profondément féminin.

De s'être dit : Qui sait P elle frissonne et nous frissonnons avec elle. Elle a fait son devoir, et nous faisons le nôtre, qui est de recevoir, par les sens de la femme, l'impression de l'inconnu et de l'inexpliqué. Où Vigny et Baudelaire nous condamnaient à rire d'eux, avec tous les respects qui se doivent à de grands noms, nous sommes bien contraints de subir et de reconnaître ici de rudes parfums de nature. Nous découvrons de nouveaux cieux. Sans les pénétrer fort avant, nous ne pouvons plus les nier.

Élargissez un peu le thème; qu'il devienne plus général, tout en demeurant essentiel au cœur de la femme : l'auteur de Cendres et poussières menacera d'éclipser ses meilleurs mo-

dèles, en raison de la nudité de la plainte et de la révolte. Baudelaire avait indiqué en termes abstraits la « peur de vieillir », mais son frémissement apparaît un simple exercice de rhétorique en comparaison de Renée Vivien, quand elle imagine la fin de beautés qui font son bonheur. Rien d'échevelé. Un trait net. Mais c'est le chœur des regrets, des effrois et des désespoirs féminins. Jamais, à mon avis, n'ont été rendues plus sensibles, par la magie du chant, certaines cruautés pénétrantes et définitives du sort, exactement reflétées en certaines âmes. Ecoutez cette amante dessécher, flétrir à l'avance, les charmes dont elle est encore enivrée. De femme à femme, c'est l'essence du diabolique et de l'exquis !

Les yeux attachés sur ton fin sourire, J'admire son art et sa cruauté, Mais la vision des ans me déchire

Et, prophétiquement, je pleure ta beauté.

Puisque telle est la loi lamentable et*stupide, Tu te flétriras un jour, ah ! mon lys l ... Tes pas oublieront le rythme de l'onde, Ta chair sans désirs, tes membres perclus Ne frémiront plus dans l'ardeur profonde, L'amour désenchanté ne te connaîtra plus.

De pareils vers pourraient suffire à l'honneur d'un poète. L'Anthologie éternelle les sauvera. Je ne sais pas beaucoup d'accents plus directs et plus sûrs.

Tu te flétriras un jour, ah ! mon lys !

Cette image et ce rythme, pour un tel cri, c'est la passion pure, dans la plus intelligente perversité.

Page 1