MADAME DE RÉGNIER
J|«J genoux de la vieille négresse Cœlina qui avait suivi sa mère en France, gardait un souvenir brumeux des choses qu'elle lui avait contées. Ces récits abrégés ou augmentés par la fantaisie de la négresse influencèrent son jeune esprit. Elle s'habitua toute petite à considérer l'invraisemblable comme possible, les dénouements les plus funestes comme des conséquences quelconques... Les contes de Cœlina tinrent éveillés en elle l'atavisme de sa race aventureuse, romanesque et sensuelle. »
L'auteur de Y Inconstante, un sieur Gérard d'Houville, n'avait pas encore fourni ces curieuses notes d'allure autobiographique, qui ne sont pas sans rapport à notre sujet, lorsque* les premiers vers de Mm0 de Régnier firent leur apparition dans la Revue des Deux Mondes. Elle n'eut pas à les signer de son nom de jeune fille. Trois étoiles ont servi jusqu'à ces derniers temps. Je ne sais ce qu'il en sera quand le Souhait, l'Automne, le Sommeil et VOmbre seront réunis en volume. Cependant, la dernière « table » de la Revue porte en toutes lettres un état civil très complet. Il serait dès lors impardonnable d'écrire un seul mot de Mme de Régnier sans parler de son père et de son mari.
Tout le monde salue en M. de Heredia le chef de choeur de la poésie parnassienne ; on n'a pas besoin de définir le solide éclat de sa poésie, elle-même se définit couleur et son. M. Henri de Régnier n'est guère connu que pour ses romans qui sont spirituels, et sa qualité de poète, de noble poète, ainsi qu'on écrit volontiers.
Ce noble poète fut un des jeunes gens que groupaient, il y a vingt ans, Mallarmé et Verlaine, et qui s'efforçaient de continuer le romantisme par un système de poésie auquel le nom immérité de symbolisme restera. Ils s'efforçaient de jouer des airs moins monotones, moins bruyants que ceux des Trophées et dissolvaient l'alexandrin au lieu de le glacer. Quant au rythme, de peur de le marquer, ils l'oubliaient. Verlaine et Rimbaud avaient fait des vers « délicieusement faux exprès ». M. de Régnier et son groupe firent peut-être exprès de faire des vers faux, mais abominables, résultat qu'ils ne cherchaient point. Cherchant l'abandon et la grâce, ils négligèrent la syntaxe, lâchèrent le style et s'exprimèrent par allusions à peine indiquées.
Ainsi, originaire des Antilles espagnoles, née dans l'un des centres de la déformation imposée au langage, au style et à la poésie, la jeune fille ne changea point de milieu quand elle changea de foyer. Ce qu'elle trouvait chez son mari pouvait être appelé le contraire de ce qu'on lui avait enseigné chez son père, et ce contraire, au fond, c'était la même chose. Son exotisme de naissance s'unissait à un exotisme qu'on pourrait nommer d'élection ; car M. Henri de Régnier, alors même qu'il sembla se mettre, comme en ces derniers temps, à l'école d'André Chénier, de Ronsard et des autres maîtres français, n'a jamais quitté cette pente des imitations germaniques sur laquelle notre xixe siècle a glissé. Un mauvais petit élément latin, renouvelé de Victor Hugo, l'antithèse et la symétrie dans le discours, n'en accuse que mieux son vrai fonds, tiré des rêveries shakespeariennes.
Donc, l'action romantique et l'action parnassienne s'accordaient et se confirmaient. Le romantisme de 1830 ne cesse pas en 1868 ; il se transforme et se renforce, comme au Consulat la Révolution. Comme le Consulat a été la Révolution « dessouillée », le Parnasse est un art romantique ébranché, nettoyé et mis dans une espèce d'ordre qui fait illusion au vulgaire... On dit : C'est du classique ! — C'est du classique faux. C'est le contraire du classique. Un peu plus tard, les habitudes du romantisme furent troublées lorsque symbolistes et décadents vinrent liquéfier la fragile reconstruction de Victor Hugo et de Banville. On cria à la barbarie. Il y avait soixante ans
que la barbarie sévissait. Avec leurs airs dévastateurs, les nouveaux venus obéissaient à tous les principes de leurs aînés ; ils n'y ajoutaient qu'un peu de brutalité. Ils ne représentaient, en définitive, que le troisième état d'un seul et même mal, le mal romantique, comme les Parnassiens en montraient le deuxième état.
Mmc de Régnier avait ouï recommander autour de son berceau les bonnes et loyales compositions qui détachent le vers et gonflent la rime. Sous le toit conjugal, elle apprit comment, à son tour, le mot peut être libéré. Elle lut les poèmes de M. Mallarmé où c'est l'harmonie propre des premiers mots venus qui détermine le choix ou plutôt la venue des autres. L'imagination du poète, tentée par un vocable, remet à ce vocable la souveraineté absolue, l'autorité illimitée ; le sens lui-même perd son droit de direction et de composition : il ne subsiste qu'une orientation indécise, fondée sûr des ressemblances de syllabes et des analogies de son, qui permet d'entrevoir sous l'apparat des matériaux plus ou moins agréables, les fumées d'une insaisissable rêverie. Sorte de lachisme littéraire, tantôt visant à des effets de pure euphonie et tantôt animé d'une obscure philosophie. Si M. Henri de Régnier s'est toujours gardé de donner toute sa confiance à cet art, il lui a témoigné de l'inclination et de la sympathie. Un de ses confrères, M. Retté l'appela un opportuniste du symbolisme. C'était bien définir l'ambiguïté de cette attitude repoussée et charmée tour à tour. De quelque façon qu'il s'y prît, qu'il inclinât vers le Parnasse ou qu'il se tournât vers M. Mallarmé, son art conspirait également à la destruction de l'art français par le maintien du désordre intellectuel.
Si donc Mme de Régnier eût été douée d'une intelligence docile, la nature et l'histoire la vouaient à quelqu'un des trois états du romantisme, sauf à en découvrir, pour son compte, un quatrième. Mais le monde et la vie ont plus de fantaisie imprévue ou plus d'ironique sagesse que ne leur en prêta l'esprit de système. On subit quelquefois son milieu et ses ascendants : il arrive aussi de les contredire. Rien ne dut être plus amusant à considérer que la rébellion secrète de cet esprit contre les deux autorités les plus dignes de sa tendresse et de son respect.
La conséquence en fut piquante; car ses premiers vers enthousiasmèrent précisément les esprits auxquels une strophe des Poèmes anciens et romanesques, un seul vers des Trophées ou des Conquisladors causaient depuis longtemps une espèce d'horreur nerveuse. Des ennemis intimes de Régnier et d'Heredia passèrent leur hiver à se répéter le distique qu'ils avaient lu:
Le rameur qui m'a pris l'obole du passage
Et qui jamais ne parle aux ombres qu'il conduit...
Quand ils l'avaient bien répété, ils ajoutaient l'expression inlassable de leur surprise :
— Quoi ! dans la maison du vieux peintre coloriste, des lignes d'un dessin si fier! Quoi! chez le détestable tourneur de petits vers libres et mous, un rythme, un ton si vigoureux ! Chez des hommes qui n'eurent jamais que des mots, sonores ou coloriés, dans l'esprit, on sait donc inscrire une idée ! Cette idée du Caron pourrait être admirée dans un carton de Michel- Ange! Ils ont cultivé l'épithète : il n'y en a pas une ici. Ils ont fait la chasse au vocable rare: nul mot voyant dans ce distique; sauf obole (et encore!) on pourrait tous les entendre chez la fruitière. Mais quelle noblesse d'agencement ! Quelle simplicité ! D'où nous vient ce génie-enfant qui a su concevoir l'abstrait au milieu d'écrivains qui se noyaient dans le flot du particulier ? Engendrée par un romantique, épousée par un romantique, quel est ce classique naissant ? Ah ! petit philosophe, petit sculpteur, ah! grand poète, que d'espérances au creux des repos de ces deux grands vers !
... On trouverait dans les revues et les journaux du temps des témoignages plus précis de cette admiration d'un très petit nombre de têtes attentives.
En durant, en se motivant, cet enthousiasme a perdu de la surprise première. Le curieux accident arrivé àMmede Régnier ne s'expliquait point mal par le poids réuni de l'influence, de l'éducation et de la tradition qu'on reçoit dans ce pays-ci. L'histoire universelle ne cite pas de trésor intellectuel et moral qui puisse être égalé à l'ensemble des faits acquis et des forces tendues représenté par la civilisation de la France. La masse énorme des souvenirs, le nombre infini des leçons de raison et
de goût, l'essence de la politesse incorporée au langage, le sentiment diffus des perfections les plus délicates, cela nous est presque insensible, à peu près comme l'air dans lequel respire et va notre corps. Nous ne saurions nous en rendre compte. Cependant nul être vivant, nulle réalité précise ne vaut l'activité et le pouvoir latent de la volonté collective de nos ancêtres. La puissance plastique en fut sans doute autrement vive du temps où, s'exerçant presque seule en Europe, elle francisait un Hamilton, un prince de Ligne. Mais on ne peut pas dire qu'elle est éteinte, car elle conserve ses grands moyens assimilateurs, elle agit, avec lenteur et sûreté, par un invisible ferment. Si la négresse Cœlina, si l'auteur des Trophées, si l'auteur d'Aréthuse appuyaient en un même sens sur la pensée de Mme de Régnier, dans le sens opposé s'exerçait une multitude mystérieuse d'esprits, de corps partout présents. La forme d'un palais, le dessin d'un beau meuble, le son d'un mot furtif, ce jardin solitaire où la verdure, l'eau, la disposition des balustres parlent au cœur, en faut-il davantage pour insinuer, à travers tout ce qui la voile, l'idée supérieure de l'art et du style français ?
Idées rapides, vues sommaires qui se formulent en éclairs. Mais, pour former un style ou le régénérer, ces impressions soudaines, nouvelles, fulgurantes, veulent être organisées avec soin et conservées en quelque centre bien défendu qui commande la vie de l'âme et qui la soumette à une règle constante. Point de style sans fidélité. Point de fidélité sans discipline héréditaire ou volontaire. Il la fallait volontaire ici. Le distique de Y Ombre dut être écrit en 1896. Je doute que les années suivantes aient fourni à Mmc de Régnier des occasions fréquentes ou propices d'aiguiser ce sens du classique, qui lui était venu comme un paradoxe très naturel. La nature sans culture, comme un élan sans ordre, ne saurait persévérer dans ce chefd'œuvre et ce miracle : dans le bien. Un goût natif est peu de chose sans les habitudes qui l'entretiennent et l'affinent. Or, il n'existe plus de compagnie littéraire où soient cultivées des habitudes de cette qualité. Les applaudissements que reçut le distique de Mmc de Régnier avaient été très vifs, mais perdus dans quelque périodique obscur ou dans l'arrière-salle d'un café du pays latin. Il leur manqua l'autorité, celle qui vient
d'une haute influence personnelle, ou celle qui découle de l'assentiment collectif. Ni le murmure du public ni la voix d'un maître ne vinrent dire à cette enfant ce que chantent les Muses dans la strophe de Théognis : « Ce qui est beau, nous l'aimons, et ce qui n'est pas beau, nous ne l'aimons pas i. » Le public était corrompu. Le maître était absent, méconnu ou distrait. Il n'y a pas un seul de nos critiques littéraires qui mérite d'être appelé un juge. Celui qui tenterait de faire voir le beau et le laid dans les vers serait montré au doigt. Quant aux poètes à la mode, avant de rien juger, ils devraient commencer par aller cacher leurs volumes.
Les vers magnifiques de YOmbre :
Le rameur qui m'a pris l'obole du passage
Et qui jamais ne parle aux ombres qu'il conduit
n'étaient pas les seules promesses de ce poème. Des beautés presque aussi fermes et plus touchantes y faisaient figure d'agréables faiblesses. On lisait par exemple :
Mon front encor fleuri par ma mort printanière Sur l'immobile flot se pencha triste et doux, Mais nulle forme pâle, image coutumière, Ne troubla l'eau sans plis...
Et sans doute tout n'était pas de cette qualité. Des lectures mêlées, une facilité redoutable s'annonçaient en même temps qu'un don supérieur. Ceux qui admiraient, qui louaient, qui savaient pourquoi, demandaient avec inquiétude quel était l'élément destiné à prédominer.
1. M. Jean Moréas a placé cette strophe en épigraphe de son beau poème à la mémoire de Paul Verlaine.
Ce qui devait être a été. Pendant que M. de Régnier faisait dans Arélhuse et dans les Médailles d'argile une régression parnassienne du plus médiocre intérêt, le poète de VOmbre arrêtait, mais sans tremblement, ni hésitation, ni reprise, le premier mouvement qui nous avait émerveillés. On pourra relire par exemple les vers qu'elle a donnés à la Revue du 15 janvier 1903. Le don paraît le même. L'imagination mythologique n'a point faibli, ni la faculté de tracer de hautes images. Comme en témoigne la fin de la pièce dite L'Automne, le désir du sublime, de l'absolu, du pur, la tient éveillée. Mais c'est le monde qui s'est trouvé le plus fort. Je dis le monde au sens des prédicateurs : l'air ambiant, le goût du dehors, le courant trivial du commun des petits lettrés. N'oublions toujours pas que cet esprit classique était logé dans une femme.
L'héroïne de VInconstanie, le petit conte impertinent que l'on attribue à Mme de Régnier, nous est proposée pour le portrait de l'Eve éternelle. Nous voyons Gillette sourire « sans attention » à un passant pour cette raison qu'elle n'a rien de mieux à faire. Du tempérament par bouffées, de la tendresse par surprise, « un cœur triste et changeant », un esprit de « voyou candide ». Prendre de son moi féminin une idée si modeste établit clairement qu'on y est très supérieure. Dès lors, chez les femmes d'élite, que l'on sent de rudes combats !
Une femme capable d'atteindre à certain style héroïque, au langage même des dieux, sera toujours exposée à redescendre vers le romantisme natal. Heureuse si elle réussit à le tempérer par quelques éléments qui lui sont personnels : de l'esprit, et féroce, l'observation, le goût, et le bons sens.
A la différence de son père, elle préférera la vie des choses à la sonorité des mots. A la différence de son mari, elle cherchera dans la vie des points d'appui solides, dessinés, définis, des idées plutôt que des songes, des mots et des phrases plutôt que des airs de musique. Son imagination pourra bien élever
les réalités à la hauteur d'une allégorie, d'un petit symbole : on verra, au travers, le jeu, la ruse, la fiction. Des Slances agréables en peuvent témoigner, et d'autant plus posées de ton que leur coupe rappelle inévitablement une modulation de Mme Desbordes -Valmore. L'ardente Marceline s'étonnerait d'une tendresse si correcte et qui ne s'applique guère à autrui :
Qu'êtes-vous devenue, enfant songeuse et triste
Aux sombres yeux ?
Vous dont plus rien en moi maintenant ne persiste,
Rêves ou jeux ?
Qu'êtes-vous devenue, enfant paisible et tendre,
Au cœur pensif ? Dans quel étroit tombeau repose votre cendre,
Corps grêle et vif?
Vous êtes morte au fond de moi, vous êtes morte,
Petite enfant C'est moi qui vous abrite et moi qui vous emporte
Tout en vivant.
Ah ! vous aviez si peur de cette ombre lointaine
Que fait la mort Et l'écartiez déjà d'une main incertaine
Tremblant très fort.
Vous étiez douce et caressante, et souvent sage,
Je vous revois, Mais les yeux clos, car je n'ai plus votre visage,
Ni votre voix.
Ainsi je vais mourir tout le long de ma vie
Jusqu'à ce jour Où, de l'espoir qu'on rêve au regret qu'on oublie,
Tristesse, amour,
Je ne serai plus rien, dans la nuit sûre et noire
Qu'un poids léger Et pourrai sans reflet, sans ombre et sans mémoire,
Ne plus changer.
Oui, l'auteur de ces vers ingénieux semble un peu trop lucide pour faire une bonne romantique. S'en croira-t-il et pourra-t-il être dupe quand il faudra ? Son petit roman témoigne çà et là d'un cynisme tendre et de ce vrai poétique et brutal qu'approuverait M. Anatole France. La jeune Gillette
Vernoy, qui arrive en retard pour dîner, répond « véridiquement à monsieur son mari : — Mon amant ne voulait pas me laisser partir... El son mari considéra toujours celle excuse comme une plaisanterie de mauvais goût. » Comme elle a trompé cet amant et comme elle confie à son amie Marion le vertueux projet de faire l'aveu de sa faute, la même Gillette prononce ces mots, qui lui valent une bonne réponse : « Quant à l'aveu que je veux faire à Valentin, ne supposes-tu pas que je souffrirai autant à le faire que lui à l'entendre ? — Non, dit Marion nettement : je le connais. »
A la bonne heure ! Cette connaissance parfaite, dont on aime la saveur et la drôlerie, n'exclurait ni la passion sincère ni les sincères folies qui en dérivent. Ce qu'elle exclut, c'est la bonne foi dans l'absurdité et dans l'enfantillage ; c'est le degré de niaiserie dont la poésie romantique ne peut plus se passer. Qui persifle dans la manière d'Anatole France, qui est celle de Jean Racine et de Voltaire, est profondément incapable de recommencer des complaintes à la mode des continuateurs de Victor Hugo. Un effort décisif aurait dû affranchir Mme de Régnier de la mécanique hugolienne. Cet effort n'a pas été fait, et sa personne littéraire en gardera quelque chose de composite.
Ses idées de la vie et son entente même de l'amour-passion dérivent sans contredit de cette source romantique, colorée et vivifiée par les contes de sa négresse. Mais elle a puisé dans l'air de France d'autres instincts. Le charme du livre de prose tient à ce qu'elle y narre sans déclamer. L'auteur y a ressuscité et rajeuni cet amour-goût, qui a été le délice de l'avant-dernier siècle. Et le faible du livre, le défaut de cette œuvre de gaminerie et de gentillesse, tient à la conclusion sérieuse que l'on y a cousue.
Je sens bien que ce dénouement plein de sensibilité, ce ton exalté et jureur, ces airs penchés, ces mensonges de la tendresse sont prescrits par nos modes sentimentales. Mais je ne traite pas de l'exactitude historique de la peinture ou de sa resressemblance avec les mœurs du temps. Il s'agit de savoir le mérite d'une œuvre d'art. Le Daphnis et la Chloé de Mmc Henri de Régnier n'en sont certes pas à ce point où le caprice et le jeu d'amour se transforment subitement en passion ardente et profonde ; mais ils ont lu Tolstoï, qui leur a enseigné qu'il fal-
lait être bon. Les pauvrets s'y appliquent : faute de mots justes pour exprimer avec simplicité une minute d'attendrissement fugitif, ils en arrivent à pervertir un sentiment vrai et les deux beaux enfants en restent déformés et estropiés ! A la dernière page, leur petite paire de larmes inutiles, nous est plus désagréable que la tache de sang. Jamais les nobles larmes n'ont souffert l'affectation, l'artifice, la volonté. L'hypocrisie contemporaine ayant obligé notre auteur au métier de pleureuse, il s'en est mal tiré. Telle est son étoile, bonne ou cruelle. Et voilà les fadaises que Mme de Régnier n'écrira jamais de bon cœur. Elle fera habilement la version ou le thème imposé par les convenances, elle n'y mettra ni conviction ni amour : trop clairvoyante pour divaguer dans le ton des contemporaines, trop incertaine pour les quitter et se retrouver.
La critique devrait élever des poteaux revêtus d'inscriptions dans l'épaisse forêt où courent ces âmes obscures.
La critique n'existe plus *.
1. Le dernier livre de Gérard d'Houville, Esclave, nous donnerait à regretter plus vivement encore ce malheur des temps et des circonstances. Une pensée vraie, forte et triste, établit un fond magnifique ; l'aventure presque tragique détermine un beau drame ; le style, souple, s'anime parfois jusqu'à l'éloquence. Mais l'action est trop lente, le tableau trop fourni, les détails pittoresques abondants jusqu'à l'inutile. Il aurait fallu dessiner, abstraire, condenser. Grand art, le plus noble de tous, et dont M"" de Régnier eut la révélation, tout au moins une fois, le jour du distique.
m MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS
Tout poète sincère, fût-il né Shakespeare ou Virgile, confesse l'influence des lectures qu'il a faites dans sa jeunesse : elles ont eu la même importance pour la direction de sa vie que la terre natale ou le sang paternel. Si le rêve consiste à émigrer de soi, il faut des excitants qui donnent l'idée du voyage et tracent le contour des rivages à visiter : l'imagination des hommes d'autrefois s'enflammait dans les contes de nourrices, sur les récits des voyageurs et des marins, sur l'ancien fonds des mythologies religieuses. Aujourd'hui les livres nous concentrent toutes ces sources. Qu'ils soient sacrés, qu'ils soient profanes, collectifs ou étroitement personnels, nos premiers rêves sortent des livres. Il y a plus de sot orgueil à le contester que de modestie à en convenir simplement.
On ne peut donc exagérer le poids d'une lecture sur l'imagination solitaire d'une enfant vierge que le rayon de la poésie a touchée. Cette action, si elle s'exerce de bonne heure, ne s'arrêtera pas seulement aux thèmes, aux sujets de la rêverie, elle descendra jusqu'au plus intime, et le mode de la pensée, le Penser lui-même, dans la façon de se construire et de s'agencer, se trouvera atteint et modifié. Comme la feuille de chaque arbre témoigne d'un ordre d'insertion gravé à l'infini dans le germe de chaque germe, les esprits ont un style qui préexiste à l'expression et au langage ; mais ce style n'est pas aussi arrêté et définitif que celui de l'innervation végétale : pendant les années de croissance, il est sujet aux plus curieuses métamorphoses, et l'on voit la race, l'énergie du climat ou celle de l'éducation alternativement contrariées ou renforcées par la sorcellerie d'un poète fortuit venu de l'autre bout du monde, qui se sera fait écouter.
Née dans la grasse et verte Normandie, Mllc Lucie Delarue n'a retenu des paysages de sa province que la brume noire et la pluie, dont se désolait son compatriote Jules Tellier : « Je suis né, ô bien-aimée, un vendredi treizième jour d'un mois d'hiver, dans un pays brumeux, sur le bord d'une mer septentrionale. » Ce qu'elle voyait à l'horizon de la mer natale c'étaient les promontoires confondus et les rives indiscernables de la pâle Thulé, ennemie des navigateurs. Si l'on voulait porter sur ses lectures de ce temps-là un diagnostic précis, générique, il faudrait dire qu'elle tenait à son chevet tous ceux de nos poètes que M. Léon Daudet a nommés, au juste, des Kamchalka. Elle se penchait avec préférence sur les plus abstraits et les plus abscons d'entre les derniers romantiques français ou belges, norvégiens ou russes, mais surtout, semble-t-il, Rimbaud, Laforgue, Maeterlinck, Verlaine, Kahn et Mallarmé. Il est d'ailleurs possible qu'elle n'eût jamais ouvert aucun de ces différents écrivains jusqu'à telle ou telle date précise à laquelle son art se trouvait déjà au complet. Mais cela ne signifie rien. Il y a du Rimbaud, du Laforgue, du Mallarmé et du Maeterlinck, quoique latent et en puissance, tant chez Victor Hugo que chez François Coppée. Il y a du Laforgue, du Rimbaud, du Kahn et du Verlaine, diffus et dilué, parfois accentué, dans les poèmes réguliers d'Albert Samain, de Rodenbach, de M. Jean Lorrain, de M. André Gide et de quantité d'autres versificateurs ou poètes contemporains, qui se rencontrent au hasard du journal ou de la revue. Quand on s'oublie à prononcer les noms de ces « artistes littéraires ' », à propos des lectures du très jeune auteur d'Occident, on doit entendre que cette âme curieuse et cet esprit hâtif se pénétraient avec une ardeur particulière de tout ce qui flottait de mallarméen et de rimbaldique, de maeterlinkiste et de laforguien.
Elle croissait dans ce tourbillon de fumées un peu lentes, veillant sur ses complications, attentive à ne rien exprimer que d'énigmatique et de personnel, en un mot cultivant l'idiosyncrasie comme un pot de fleurs. Mais, née imaginative, beaucoup plus imaginative que sensible et que passionnée, son goût
1. L'expression est de M. Maurice Spronck, dans les Artistes littéraires. — Paris, Calmann-Lévy, 1890.
du bizarre ne s'exerçait, en définitive, que sur les formes qu'elle trouvait dans son esprit : les mots, les images, le rythme, le style, matériel antique assemblé par la tradition, vieux capital civilisateur, qu'elle prenait plaisir à gâcher et puis à refaire de toute l'ardeur de ses sauvages petites mains. Quand on songe qu'elle aurait pu gâter aussi son cœur et compliquer irréparablement une fraîche nature, on est tenté de se féliciter des autres ravages, comme de la bénédiction du meilleur des sorts. Les pires déformations qu'elle se soit permises sont relatives à quelques types verbaux qui ne dépendaient guère d'elle et qui n'en recevaient qu'un dommage très relatif, puisqu'ils subsistaient bien intacts dans la multitude des autres esprits.
La joie de MUe Lucie Delarue était d'accommoder ses impressions à des sauces un peu bizarres, propres à la retrancher du commun. Hanter est déjà un bon verbe. Mais que direzvous, grands-parents, de hauteur et de hanteuse? Héler ne manque pas de singularité. C'est une locution propre au métier des matelots. Mais je vais m'en servir comme si j'étais matelotte. Il existe des tours de langage un peu triviaux qui ont l'air de rouler les choses et les gens dans un tourbillon de poussière ou de cendre. O respectables grands-parents, vous m'en donnerez des nouvelles :
Je suis la hanteuse des mers fatales
Où s'échevèlent les couchers sanglants...
Ma solitude orageuse s'y mêle Au désert du sable vierge de pas Et où, sans craindre d'oreille, je hèle Je ne sais quel être qui ne vient pas.
Oh ! la mer ! la mer ! Toi qui es mon âme, Sois bonne à cette triste au manteau noir, Et de toute ta voix qui s'enflamme et clame, Hurle ta berceuse à son désespoir.
Ellipse claire, ellipse obscure; hiatus doux et hiatus dur; fines condescendances, ordes vulgarités : les tons fondus et les tons tranchés, ou voyants, se heurtent dans le même vers . La beauté de l'un est faited'une allusion presque inextricable, la beauté del'autre d'une vieille paire d'images très brusquement désaccordées, la laideur d'un troisième d'une image trop neuve, ou d'un couple contradictoire forgé sur une enclume sourde qui ne connaît point la pitié. Tous ces éléments dont l'auteur qualifierait la rencontre de « spontanée » semblent, au contraire, assemblés par le plus volontaire des jeux, pour le plus agressif des défis, dans le plus fantasque des rêves : caprices d'une petite fille, au surplus fort originale, plus encore désireuse de le paraître
Ro«. et Révolution. 11
Et cela revient, en somme, à l'état d'esprit de Petrus Borel aux premières heures du romantisme, mais recommencé et revécu de bonne foi. On veut étonner le bourgeois, car il faut que le bourgeois soit saisi d'horreur. Il le faut, si l'on tient au véritable objet de la poésie, qui est l'exposition complète, l'expression totale d'une âme : non de l'âme humaine dans son étendue et sa profondeur, mais bien de l'âme de cette jeune demoiselle dans ses différences et ses particularités. Il ne s'agit pas d'être le plus humain possible, mais d'être jusqu'au bout Lucie Delarue : et non point parce qu'elle est charmante, mais parce qu'elle est elle. Il s'agit donc d'être Elle, dans son elle au superlatif.
— Ce langage m'exprime et m'exprime seul tout à fait, telle que je me sais, en ma personnalité fondamentale. Moi, je parle bizarre, comme d'autres parlent français. Le bizarre peut bien avoir l'impertinence de ne pas être beau : il est moi; que puisje désirer de plus ! Je serai de plus en plus mienne. Je trouverai, de mieux en mieux, en mon jargon privé, les doubles et les analogues de ma nature. Rien autre au monde ne m'amuse que de rencontrer soit dans les mots, les tons et les rythmes existants, soit dans ceux qui n'existent pas encore, les correspondances exactes de cet unique élément qui m'est personnel. Je me fabrique des reflets minutieux. Voilà mon principe et ma méthode. Voilà mon art.
Le fait est que la jeune fille trouva souvent de ces ingénieuses images qui faisaient une projection vraiment pittoresque de son monde secret, de manière à causer au lecteur un degré à peu près pareil de plaisir et d'agacement :
Grand ange désailé qui rôde dans ma vie,
Ame, mon Ame I Violon sans archet, triste barque sans rame,
Ame, ô mon Ame inassouvie !
Toi qui voudrais aller autre part qu'on te mène Mon impuissante chair humaine, O mon Ame, âme trouble, âme en peine î
Mais un jour ceci paraît fade. Le bourgeois ne s'est pas fâché suffisamment. Le philistin ne bondit pas. Les grands-parents, hélas ! menacent même de comprendre. Il faut approfondir les fossés en abîmes, élever des murailles, les hérisser de tours et
les denteler d'échauguettes contre ce vulgaire public, et c'est à quoi l'on jugera être parvenue, en multipliant, dans quelques strophes bien senties, les échappées naïves de prosaïsme baudelairien, comme en ces Litanies féminines ou Madame la Vierge est prise à témoin de tous les péchés :
O dame ! regardez celles qui tournent mal, Les épouses en qui la chair ne peut se taire...
Ou l'on invoquera devant le masque de la lune des imaginations très compliquées, dans un vocabulaire très biscornu :
Tu ris dans ta pâleur de cap guillotiné, Grimaçante d'horreur à l'œil halluciné,
et l'on rira sous cape des lecteurs ignorants de l'étymologie qui se demanderont en quoi la lune ressemble à un cap ou comment un cap peut être guillotiné. Mise en verve par le succès, on recommencera, en redoublant. On écrira le macabre Poème de la vie et de la mort :
Quelle épouvante ! Où fuir ! J'ai peur! J'ai peur! J'ai peur
On se souviendra de ce que l'on a lu sur les tentatives humaines « pour s'enfuir n'importe où hors du monde », où l'on récapitulera, sur tous les airs connus, le Voyage, la Villégiature-à-la campagne, la Morphine, l'Alcool, la Dévotion, l'Amour, pour conclure avec une magnifique bravoure :
Ah ! qui me donnerait l'abrutissement ! Qui me donnera l'abrutissement?
Il faut savoir que ce sont là de simples « gaietés » romantiques comme il n'a cessé d'en ruisseler sur les lettres françaises, de l'année des Ballades de Victor Hugo à l'année des Blasphèmes de M. Richepin.
Et le même scandale d'un habitant de la bonne province de Normandie aura sans doute suggéré (de plus en plus fort !) les strophes amusantes de ce Sommeil :
Comme une que berça la viole d'amour, La belle toute en pâleur s'endort,
Les volets joints avec, dessus, des rideaux lourds Pour empêcher sur sa tranquillité de mort Que ne vienne jouer l'estival clair de lune. Mais des goulles de lune ont chu une par une...
(Combien l'auteur a dû être ravie de ces vers-là ! Ils laissent en effet loin derrière eux tous les vers analogues de ce M. Stuart Merril, jusque-là prince régnant de l'Allitération, roi de l'Assonance et empereur de la Consonnance bien redoublée.)
Mais des gouttes de lune ont chu une par une...
Aux fentes de ces volets joints...
Et sur ses seins quiets où se croisent les paumes,
Sur ses pieds sages réunis, Sur tout le luxe prude et raffiné du lit Où elle se coucha sans bagues et sans baumes, Ce corps sans robe d'or et sans huppe à la tête...
Les pieds sages, le luxe prude, dans cet aimable méli-mélo de couleurs, feront la joie de gens qui savent lire, comme le jeune auteur, en son extravagance, savait voir et interpréter. 11 est presque agréable de trouver une note juste si follement placée. Folies pures, excentricités offraient ici le caractère d'être tempérées çà et là par un goût naturel, supérieur aux partis pris, par ce petit instinct de la pureté et de l'ordre, qui est toujours vivant dans les coeurs délicats et qui doit correspondre chez une écolière-poète à l'instinct de propreté chez la ménagère. Ce goût, cet instinct, ce bon ange élevait Mlle Lucie Delarue au-dessus de bien des embrouillamini : au-dessus des neiges et des brumes, elle s'approchait du ciel clair par la pointe de ses rameaux.
Un jour, enfin, le poète de YOccidenl épousa ce fils du soleil, le Dr Mardrus, né au Caire d'une famille orientale. Ce n'est pas le lieu de détailler quelle gratitude ont vouée les lettres françaises au traducteur des Mille et Une Nuils. Mais je pense qu'avant de l'expédier à son imprimeur il a lu à sa femme cette version belle et nouvelle. Il n'existe pas beaucoup de lectures aussi fraîches, aussi brillantes, aussi riches en toutes sortes de plaisirs de l'esprit et des sens. Ce vaste recueil de contes arabes, traduits, dit-on, presque mot à mot, nous mène quelquefois à ce que les bonnes gens du désert appellent sous la tente, d'un langage mathématique, la limite de la satisfaction.
Goethe écrit je ne sais où : « Veux-tu les fleurs du printemps et les fruits de l'automne ? Veux-tu ce qui charme et ravit ? Veux-tu ce qui nourrit et satisfait ? Veux-tu dans un seul nom embrasser le ciel et la terre ? Je te nomme Sacounlala et j'ai tout dit. » Il ne faut qu'enlever un peu de verdure indienne, ajouter aux palmes et aux grenades des oasis le chœur des jeunes filles belles comme la lune, et la louange gœthienne peut s'appliquer aux Mille el Une Nuils. Mais elle paraîtra singulièrement incomplète à qui aura goûté comme il convient la joie des poèmes arabes qui y sont insérés. Ces poèmes tout grâce, tout fougue, tout jeunesse, montrent une vivacité, une souplesse dont on ne se lasse point. Je laisse aux Orientalistes le soin de discuter le procédé du traducteur Mardrus. Un fait reste éclatant : le bon Galland nous avait laissé ignorer une douce forêt, un jardin de délices, ces vers improvisés des Mille el Une Nuils : Mardrus nous les a fait connaître, et cela dit tout. Il est notre évergète, et nous sommes ses obligés. Voilà pour le Dr Mardrus.
Il aura été l'évergète et docteur de Mmc Mardrus. Une des pièces caractéristiques du deuxième recueil de la jeune muse, Ferveur, porte un petit hommage de gratitude très précise,
qu'il convient d'isoler et de placer sur le socle, bien en lumière, si l'on veut avancer dans la connaissance de notre auteur. L'Occidentale écrit à l'époux méditerrané :
Toute ma sourde intimité
D'ombre, de deuil et de mystère,
D'horreur et de complexité A fui, pour quelque étrange et douloureuse sphère,
Ton incompatible âme claire ;
Mais toute ma bonne santé
Se trempe au bain de ta clarté Comme un corps vigoureux se trempe dans l'eau claire.
A parler franchement, je ne crois pas grand'chose de cette sourde intimité d'ombre et d'horreur. Quand le poète alléguait, dans le premier livre,
Notre cœur gros d'angoisse et de mauvais secrets,
ou, dans Ferveur, quand on lui voit esquisser encore, d'un geste félin, son voyage à la découverte de certains mauvais coins naturels, le « coin gâté » dont traite M. Marcel Prévost,
Certain intime fond dont on ne parle pas,
prenons garde que c'est, tout bonnement, la Poétique du romantisme qui dévide ses conséquences : à force de creuser l'étrange, il faut bien en venir tôt ou tard jusqu'à la notion de ce que la rude antiquité nomma sagement l'Infamie. Ce n'était pas de l'infamie (ni de la vertu) que s'occupait, en réalité, le génie pittoresque de Mmc Mardrus. Elle n'eût le souci de « l'âme » que pour le plaisir d'en tirer un effet d'art.
Ce qu'elle poursuit, c'est l'image coloriée, propre à traduire sensiblement ce qu'elle a senti : ce n'est donc pas la joie de s'éprouver, de s'affiner, de s'exalter, de jouer avec elle-même au moyen de sensations neuves provoquées par aucune curiosité. Son goût, sa passion me semblent d'une artiste ou d'une praticienne : elle songe à trouver des images qui soient l'exacte et subtile figuration de son sentiment ; quant à traîner, à peser sur ce sentiment, simple objet, simple thème, elle n'y songe presque pas. C'est son art qui est perverti ; nullement sa nature ; la tête, non le coeur.
Et cet art corrompu est bien ingénieux. Avez-vous observé combien les petits vers Toute ma sourde intimité... montrent de netteté, comme ils disent précisément ce qu'ils veulent dire? C'est un menu tableau conjugal, dont l'intention allégorique transparaît à chaque touche. L'image, inattendue, définit, enclôt, circonscrit, plus encore qu'elle ne chante. Ce n'est pas un petit bonheur : il n'est pas rare ici. Par la force et la vérité de ses colloques avec son seigneur et docteur, cet esprit autrefois obscur, ennuagé, précise ses moindres concepts. Il ne savait que peindre. Le voilà qui dessine de légers tableautins dans la manière de Verlaine et de M. Coppée. (Du bout de ses tuyaux gris Dans le ciel fume Paris. Le jardin se ramifie Sur celle lithographie. Tout le long d'un rameau sec Les moineaux se font le bec.) On laisse de côté les outrances ; on en conserve juste de quoi donner du corps, de la couleur, un léger montant aux images. On dira par exemple :
... Rien n'est plus nécessaire Que d'aimer toute chose avec des cœurs charnels.
On s'écriera, dans un raccourci vif :
Genève, teints proprets et prunelles contentes...
On diluera le pittoresque dans un peu d'éloquence ; on corrigera l'éloquence par un rude éclat de couleur :
Va ! tends tes bras à tout pour que tout soit ton bien, Hante, après la campagne aux heures parfumées, La Ville trépidante et ses nuits allumées, Que Ion cœur soit solaire et soit saturnien !
On s'exaltera, fort paisiblement :
Femme, amphore profonde et douce où dort la joie,
Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie,
Œuf douloureux où gît notre pérennité,
... Humanité sans force, endurante moitié
Du monde, ô camarade éternelle, ô moi-même !
On s'appliquera aux douceurs de la compassion sur soi, aux violences de la révolte humanitaire ; on criera même un peu à l'idée de devenir mère, on gémira sur l'avenir et sur
le passé. Pour le présent, on se retournera vers qui de droit.
Cher ! cher ! presse-moi bien contre ton àme claire, Que je n'écoute pas, que je n'entende pas!...
« Le doigt levé », un « sage doigt levé », on méditera sur les choses au lieu d'y rêver en tumulte comme au bon vieux temps ; on se livrera aux débauches de la Pensée :
Nous serons sur le banc que nous aimons le mieux, Et, levant un index grave qui certifie, Ta petite fera de la philosophie.
Mais, par-dessus tout, on assurera son progrès dans le métier. On se perfectionnera dans l'art d'imaginer et de rimer. On en viendra à dévider une métaphore aussi congrûment et continûment que le père Hugo :
J'aime à songer aux mains de mon Ame, filant A l'aveugle...
Il y a douze vers sur les mains de l'Ame qui filent avec des tours et des détours d'une sûreté inouïe. Le romantisme, ici, tourne au Parnasse, heureusement sans trop de froid. Mais on garde, comme un souvenir de temps héroïques, la religion de 1830. On s'attendrit, comme Verlaine, plus que Verlaine, sur l'orgue de Barbarie qui viendra moudre de tendres rengaines entre-croisées, Marguerite Gautier, Emma Bovary, Lamartine : Si tu meurs aux trois temps (Tune valse lointaine... Ces stances sont des plus caractéristiques. Elles révèlent une ironie indulgente, du regret, de la nostalgie et, tout au fond, le sentiment que le romantisme n'est jamais mort, qu'il existe peut-être un romantisme éternel.
Mais la petite pièce L'Orage à la fenêtre fait encore mieux sentir à quel point en est arrivée Mme Mardrus. Selon son habitude, elle ne paraît point toute seule. Elle serre la main de son mari et lui parle bas :
Contente simplement d'être à côté de toi, Encor que défaillante et la sueur aux tempes. ,\ Car, hors la dureté moderne, nous étions — A la fenêtre avec de candides frissons —
Un couple d'autrefois un peu mélancolique Qui regarde noircir l'orage romantique.
Quelques saisons plus tôt, le poète se fût mêlé à ce noir orage. Que dis-je? Il nous l'eût barbouillé plus orageux que nature. Bien que le Dr Mardrus (les dédicaces de son grand livre en font foi) ne soit pas le moins mallarmiste des deux époux, il a dû mettre à la porte de son ménage quelques fantômes de détestables inspirateurs ; il a jeté dans le jardin les plus mauvais livres. Aussi la romantique est-elle en voie de s'apaiser et de s'épurer. S'éclaircira-t-elle ?
C'est une erreur de croire que la raison ne soit que l'absence de la folie. Mais il serait curieux de voir ce qu'une femme évidemment douée de l'imagination du langage saurait donner dans l'ordre d'un art tout à fait sain. Celle-ci s'est rageusement complu à défaire le précieux composé auquel nos ancêtres avaient appliqué leur génie. Comment s'y prendra-t-elle si elle veut recoudre après avoir taillé! L'osera-t-elle ? Et quel sera son pouvoir ? Entrevoit-on chez elle un goût dominant qui soit capable de discipliner les autres, et les ordonner tout vivants ? Ce que j'ai lu permet de poser ces questions, mais ne permet pas d'y répondre.
Un critique et un sage qui est grand admirateur de Mme Mardrus, M. George Malet, méprise nos doutes. Il affirme déjà la maîtrise du poète. « Pour ceux qui ne l'auraient pas senti, que dire ? » ajoute-t-il. « On ne prouve pas plus la beauté et la grâce d'une Muse que le charme d'une femme *« » S'il ne se prouve pas, le charme s'analyse, et celui-ci accuse l'incertitude et l'acidité du printemps *.