‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 64 sur 112 · C'est le contraire du proprie communia dicere · texte numérisé non relu

C'est le contraire du proprie communia dicere

Rom. et Révolution. 12

— Docteur, cela va très mal. Il lui répondit :

— D'abord, asseyez-vous tranquillement.

Mais elle reprit :

— Je n'ai pas la force de m'asseoir tranquillement, on ne se repose que quand on est bien portant. — Elle ajouta : — 11 faut que vous me guérissiez tout de suite, je vous en supplie, de cette douleur que j'ai dans la nuque tout le temps, et d'une tristesse qui me met des larmes dans toutes les veines.

Il lui conseilla le calme, le sommeil, là nourriture. Il la pria de regarder doucement la vie, indifférente et drôle.

// l'assura des plaisirs prudents qui attendent V observateur el V amoureux de la nature.

Elle lui dit :

— Alors, docteur, le soleil el les soirs violets, et des bouts de nuit où semblent ségouller encore les lunes qui furent sur Agrigenle et sur Corinthe, ne vous font pas un mal affreux ?

Le docteur répond que la pensée des vieilles lunes lui est, au contraire* bien reposante.

Sabine s'en va indignée, en se disant :

« — La satisfaction seule console. La faim, la soif et le sommeil ne se guérissent point par tel envisagement de l'univers, mais par le pain, l'eau ou le lit, et de même la douleur ne se guérit que par le bonheur. »

Mais l'idée du bonheur elle-même s'est aiguisée. Son amant lui a demandé un jour :

— Qu'est-ce qu'il .vous faut, à vous, pour que vous soyez heureuse ?

Elle tourna vers lui ses yeux d'enfant brûlante, appuya sa tète contre l'épaule de Philippe et répondit : - — Votre amour.

Puis, jetant dehors sa main nue, faible, puissante, elle ajouta :

— El la possibilité de V amour de tous les autres.

Quelque temps après, elle ajoute, dans une lettre, autre chose d'infiniment plus net :

Ce n'est pas vous que j'aime ; j'aime aimer comme je vous aime. Je ne compte sur vous pour rien dans la vie, mon bien-aimé. Je n'attends de vous que mon amour pour vous.

Ainsi un certain degré d'attention sur soi-même en arrive à faire tourner jusqu'à l'amour, comme le mauvais œil faisait

jadis tourner le vin. Oui, l'amour se meurtrit, une fois revenu dans le cœur aimant qui ne l'avait créé que pour se répandre et se fuir. Il se résorbe dans cet élémentaire amour de l'amour que tous les psychologues distingueront de l'amour vrai, dont il est la corruption ou le résidu. L'amour de l'amour tue l'amour, observait-on plus haut. Ou peut-être n'existe-t-il que pour avoir tué l'amour. Aimer l'amour, c'est s'aimer soi : le livre qui le montre atteint par là un rare caractère de profondeur et de vérité. A force de s'aimer, à force d'accorder à chaque fragment, à chaque minute de soi l'indulgence absolue et l'adoration infinie, il arrive qu'un dé ces fragments, éphémère hypertrophié, devient le meurtrier des autres : il ne peut même plus supporter la pensée des instants à vivre, s'ils ne sont identiques à lui, s'ils sont autre chose que son propre prolongement, et l'être à ce degré de despotisme n'aspire plus qu'à s'anéantir : il s'anéantit et se dissout en effet, par amour absolu de soi. « Tu es loin, écrit Sabine à son amant, tu es loin, il faudrait vivre demain sans toi. Je ne peux pas. » Le premier coup de minuit qui sonne aura probablement raison d'elle toute, comme elle a eu raison de tout. Je ne sais pas de suicide romantique mieux motivé; on y peut voir, toucher comment une anarchie profonde défait une personne, aussi exactement qu'elle décompose un style ou un art, une pensée ou un Etat.

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