‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 67 sur 112 · L'Idée du 1" mai · texte numérisé non relu

L'Idée du 1" mai

plinées». Il leur reproche de bénéficier des avantages français, mais de ne point « accepter la discipline nationale ». L'accusation, d'une justesse rigoureuse, nous rappelle que la Nouvelle Héloïse a été écrite par un Suisse, le livre De FAllemage par une Suissesse d'origine prussienne, et que Lélia compte parmi ses ascendants directs les Slaves et les Germains du sang de Maurice de Saxe. L'indiscipline de nos jeunes métèques ne fait donc que continuer une tradition qui, pour avoir été introduite chez nous, est cependant restée distincte des vraies Lettres françaises. Il faut sentir l'hétérogénéité de Sand, de Staël et de Rousseau ou s'abstenir de censurer leurs héritières; celles-ci ne sont rien qu'une onde, la dernière, de cette invasion gothe qui se rua sur nous par l'échancrure de Genève et de Coppet.

Objecter que ces contemporaines nous arrivent plutôt du midi que du nord ou de l'est, et nous approvisionnent d'éléments helléno-latins, ne serait pas une défense bien sérieuse. La Grèce, l'Espagne, l'Italie d'aujourd'hui, la Dacie elle-même, où les dialectes latins se sont gardés assez purs, ont été plus subjuguées encore que notre France par le germanisme des cent cinquante dernières années l. Depuis la fin du haut moyen âge, la France est le boulevard delà Classicité; qu'il cède, elle cède en Europe. La prédilection de l'empereur Julien, ce fidèle des anciens dieux, semble avoir désigné Paris pour l'héritier direct du monde classique. Nulle terre en Europe ne donna des leçons de goût à l'Attique moderne. L'Europe entière est barbare, en comparaison ; mais, depuis que l'influence française diminue et qu'elle procède d'un génie moins pur, la barbarie universelle n'a pu que s'accroître.

Dans toute l'Europe méridionale, la haute société représentée par les cours, les compagnies savantes représentées par les universités, ont subi la civilisation des Anglo-Saxons ou se sont rattachées à la médiocre demi-culture des Allemands, qui

1 . Ceux qui m'objecteront la prétendue origine danubienne de Ronsard n'auront pas réfléchi, que, avant la Réforme, la culture romaine s'étendit à la chrétienté tout entière. La Germanie n'existait point à l'état de protestation contre cette culture. Il y avait bien des sauvages et des sauvageries, mais il n'y avait point de barbarie constituée comme aujourd'hui. La Civilisation n'était pas contrefaite.

sont de simples candidats à la qualité des Français. Il suffit de causer une heure avec les compatriotes du Tasse, d'Aristophane ou de Cervantes, pour admirer avec tristesse la réelle déchéance des nations privilégiées.

Nous valons mieux qu'eux, malgré tout, et nos esprits sont moins touchés. Une Renaissance classique peut encore se produire au milieu de nous, et c'est, par exemple, en se courbant sous notre loi, en retrouvant nos traditions, en les interprétant, qu'un Athénien comme M. Jean Moréas est parvenu à retrouver le style brillant de ses pères. La France était le seul lieu de l'Europe qui lui convînt. Son germe était en lui, mais le germe ne pouvait percer, ni fleurir qu'au soleil de l'Ile-de- France. Tout ce qu'on nous apportera de proprement, et d'essentiellement étranger, fût-ce d'Annunzio ou même du divin Carducci, montrera, relativement à l'ensemble des œuvres françaises, un caractère de romantisme essentiel.

Que les quatre sirènes fissent donc revivre chez nous, avec l'ardeur de leur âge et de leur talent, toutes les habitudes propres au romantisme, il était nécessaire et juste, il était beau, décent, parfait que leur sang ne fût point de veine française très pure. En elles s'incarne et palpite l'argument que l'histoire nous avait suggéré.

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