II. D ETRANGETES EN PERVERSIONS
Mais le romantisme se connut pour ce qu'il était. Il aima en lui ses qualités de barbare. Étranger, il aima l'étrange. Non seulement il l'accueillit, mais il l'afficha en s'efforçant de déterminer dans le goût public une révolution qui assignât à l'art d'écrire, comme au plaisir de lire, des objets tout à fait nouveaux. Un plaisir de surprise est inséparable du vif sentiment de l'admiration ; mais le romantisme changea les facteurs de ce plaisir.
Autrefois on était émerveillé de la conduite et de la disposition d'un poème : les effets inattendus ne naissaient point de la nouveauté du sujet choisi. L'indifférence de l'art grec au renouvellement de ses thèmes tragiques ou lyriques lui est reprochée
de nos jours, à l'égal d'une infirmité. Les vrais maîtres riraient du besoin maladif qui nous fait exiger de la matière du poème la petite émotion que leur donnait uniquement la manière de la traiter. Pour eux, cette matière était chose commune, et, donnée plutôt que trouvée. Dans l'œuvre toute seule devait éclater la distinction de la personne du poète. Encore ce poète tirait-il son orgueil et sa force de la puissance de son génie, non de la qualité singulière de sa nature. En romantisme, le principe est renversé : il faut être un original. Les objets singuliers et rares sont préférés aux beaux objets.
Ce principe a été constamment en vigueur, même parmi les romantiques adoucis, corrigés, qu'on a nommés des Parnassiens. Le plus grand de tous en a logiquement déduit les conséquences, lorsqu'il a professé, dans les Fleurs du mal, la haine de la norme, l'amour de l'accident, le blasphème des lois et la religion du péché.
Cela n'allait pas toujours aussi loin. Quelques-uns se contentaient de changer de costume et de faire les Chinois ou les Turcomans. D'autres fois, au contraire, la mascarade fut surtout intérieure ; l'on s'appliqua aux passions qualifiées de contraires à la nature :
Fumer de l'opium dans un crâne d'enfant,
Les pieds nonchalamment allongés sur un tigre !
Mêmes directions, on l'a vu, chez M"e Renée Vivien, et le goût, délicat mais net, du pervers se retrouve dans les poèmes virginaux de Mmc Mardrus. Sensuelle chez la première, la perversité est littéraire et grammaticale chez la seconde. Un vif libertinage de l'imagination fait le caractère essentiel de l'auteur du Cœur innombrable, qui a vidé entre ses pages, avec art et mesure, tout le sachet secret de l'essence la plus hardie : qu'un vers inoffensif y reçoive la traduction, l'interprétation scélérate, cela est presque désiré, peut-être voulu. L'auteur connaît son temps. Elle le traîne au sillage de son parfum.
Seule, Mme de Régnier, magnifiquement douée pour un art classique, dédaigna un peu ce moyen de nous intéresser à sa poésie. Elle se rattrape autre part. Sa prose multiplie ces coquetteries d'invention, ces gamineries du langage, d'où rejoindre et passer la malignité de ses soeurs. Installées sur la
gabarre de leur vieux maître, elles cinglent, voiles ouvertes, d'un cœur où le pervers est loin de chasser le naïf, sur le fleuve de la « damnation » esthétique, « au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau ».