‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 78 sur 112 · LA THÉORIE EST PRATIQUÉE · texte numérisé non relu

LA THÉORIE EST PRATIQUÉE

ICI, la grande page, la page qu'il faut lire et méditer, parce qu'elle dégagera les esprits empêtrés d'histoire métaphysique, quant à ce que nous avons nommé tout à l'heure la génération des événements. Cette page révèle que le mot impossible, qui jadis n'était pas français, est du moins celui qu'il faut se garder le plus d'introduire arbitrairement dans les calculs de politique à venir. Le réalisme ne consiste pas à former ses idées du salut public sur la pâle supputation de chances constamment déjouées, décomposées et démenties, mais à préparer énergiquement, par tous les moyens successifs qui se présentent, ce que l'on considère comme bon, comme utile, comme nécessaire au pays. Nous ignorons profondément quels moyens se présenteront. Mais il dépend de nous d'être fixés sur notre but, de manière à saisir sans hésiter ce qui nous rapproche de lui.

Oui, l'on était en 1812, et ni rien ni personne ne pouvait faire qu'on n'y fût point. Voilà ce qui était donné aux conspirateurs : une multitude de forces surhumaines en travail. Et, sur l'essence, sur le quantum de ces forces, résultante de tous les siècles de l'histoire, on ne pouvait rien. Mais on pouvait prévoir que leur rencontre déterminerait une crise. Laquelle? A quel moment? Au profit de qui? Contre qui ? Là revenait l'incertitude. Là donc l'effort humain pourrait s'exercer avec foi. Un effort très simple, appliqué à la juste place où des énergies presque égales se contrarieraient, pourrait développer des conséquences infinies. Napoléon régnant, les armées impériales couvrant l'Europe, un homme obscur conversait avec sa maîtresse. Il venait de la rallier à la cause qu'il croyait juste. Elle venait de répéter : « Vive le Roi I »

M. de Boisgelin, enchanté de ce cri, avait l'air rayonnant. Je lui ris au nez, en songeant au temps qu'il lui avait fallu pour acquérir à son parti une seule personne, pauvre femme isolée, ayant rompu les liens qui l'attachaient à l'ancienne bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu former d'autres, et étant restée seule au monde ou à peu près.

— Vous avez fait là, lui dis-je, une belle conquête de parti. C'est comme si vous aviez passé une saison à attaquer par ruses et enfin pris d'assaut un château fort, abandonné au milieu d'un désert.

— Je ne suis point de cet avis, me répondit M. de Boisgelin, ce fort-là nous sera utile ; j'en nomme M. de Talleyrand commandant, et je suis bien trompé, si, l'ennemi commun succombant par sa propre folie, le pays ne peut se sauver par la sagesse de M. de Talleyrand.

Mlle de Coigny connaissait Talleyrand !

Ce petit détail est de ceux qui intervertissent les rapports des choses humaines. En politique plus encore que dans les autres ordres de la nature, il n'y a pas de proportion entre un effet produit et ses causes immédiates. Tout y est concours, conjonction, brusque mise en rapport de réactifs d'une imprévisible énergie. Assurément, le compte fatal se retrouve après coup, quand on fait le dénombrement de toutes les causes en jeu. Mais, à l'heure d'agir, on les ignorait. Elles s'ignoraient elles-mêmes ou ne savaient pas leur valeur. M"e de Coigny ne se doutait absolument pas de sa force, qui résultait du fait qu'elle voyait M. de Talleyrand chaque jour. Mais le théoricien avait lait un calcul exact fondé sur une vue juste : l'ancien évêque d'Autun devait tenir un jour la clef de la situation.

Mlle de Coigny eutà recommencer, avec plus de finesse, auprès de Talleyrand, la campagne brillante qu'avait menée contre elle-même Bruno de Boisgelin. Une année se passa. Les événements, à leur ordinaire et selon le cours inégal qui leur est propre, se précipitaient ou dormaient. La retraite de Russie étonna un instant et fut oubliée, car on l'oublia ! Pour se distraire ou nous faire prendre patience, Aimée de Coigny donne des croquis faits à coups de griffe (le mot est de M. Lamy) d'après l'entourage mâle et femelle du Monk ou du Warwick futur. Elle se moque des rêveurs de constitutions. « Vouloir faire une bonne chose toute seule et sans précédent, c'est rêver le bien et faire le mal », dit-elle en une phrase qui ne saurait manquer de plaire à l'auteur de YElape. Elle juge entre temps

l'éloquence des bulletins de la Grande Armée : un « jargon moitié soldatesque et moitié rhéteur qu'on appelait son style ». Un peu plus tard, sont appréciées avec dureté, mais justesse, les coûteuses merveilles de 1814.

Je ne me charge pas de rappeler les trois mois de la campagne la plus savante de Bonaparte. Cette partie fatale dont la France était l'enjeu fut admirablement bien jouée par l'empereur, et si tous les habitants, les citoyens doivent le regarder comme leur destructeur, pas un militaire, dit-on, n'a le droit de le critiquer. Comme athlète, il est tombé de bonne grâce ; son honneur de soldat est à couvert, sa vie comme homme a été conservée ; il n'y a eu que noire pays el nous de perdus. On n'a donc aucun reproche à lui faire, tels sont les raisonnements de certaines gens.

— Il y a longtemps que vous n'avez été voir M. de Talleyrand, dit un jour Boisgelin à l'intelligente disciple.

Elle fit trois ou quatre visites coup sur coup. Et, cette fois, elle endoctrina sans biaiser. Le vieux catéchumène la fit passer par la filière qu'elle avait parcourue : Napoléon II, le duc d'Orléans...

— Pourquoi pas le frère de Louis XVI ? dit-elle enfin.

Il ne donnait pas de réponse. C'est que Talleyrand eût mieux aimé attendre la Restauration et se donner le mérite de l'avoir faite. Mais l'agile bon sens de cette Française n'admettait pas que l'histoire se fît toute seule :

« Comme l'événement que je voulais avait besoin d'être fait, el qvÇil ne serait point arrivé naturellement, la nonchalance de M. de Talleyrand m'était insupportable. »

Enfin, le mot décisif fut prononcé :

— Madame de Coigny, je veux bien du Roi, moi, mais... Mais elle lui sauta au cou. L'ex-évêque ne stipula rien, que

sa propre sûreté, ce qui fut accordé sans peine, et, bientôt, dans la vacance du pouvoir, qui ne tarda point, M. de Talleyrand osa, risqua et réussit.

On me demandera si Talleyrand n'eût pas conçu, de toute façon, la même entreprise : un tel projet n'était-il pas alors dans l'air du temps, dans la force des choses ? Je n'aime pas beaucoup l'air du temps, je ne sais pas bien ce que c'est que la force des choses. Aimée de Coigny a raison, les événements n'arrivent point naturellement. Il faut quelqu'un pour leur donner figure

humaine, tour utile et Jieureux. Dégageons nos esprits de ce fatalisme mystique. En 1814, plusieurs solutions se montraient. Si la meilleure prévalut, c'est en majeure partie par un effet de l'adresse de Talleyrand. Mais rien ne prouve que Talleyrand s'y fut employé sans les instances et les assurances précieuses dont il était l'objet de la part de M"e de Coigny et du marquis de Boisgelin, celui-ci expressément accrédité par le Roi.

Les vieux routiers de la politique excellent à exécuter un projet. Ils en ont rarement le premier éclair. Habitués à chercher le moyen le plus commode, il leur arrive de rechercher aussi (ce qui est tout différent) le but le plus voisin, au lieu du but utile. En rappelant à Talleyrand les hautes doctrines qu'elle tenait de son ami, la jeune femme lui signala un ouvrage enfin digne de son talent. Elle lui apporta ce que l'on nomme ordinairement une bonne idée, et qui n'est point si méprisable.

Il est permis de préférer à l'amusant détail de cette intrigue de château et de salon la poétique aventure de Jeanne d'Arc. Ainsi notre xve siècle apparaît-il supérieur au xixe. Mais, à peu près comme les chevauchées de la Pucelle, les allées et venues de Mlle de Coigny laissent voir le jeu naturel de l'histoire du monde. Il ne s'agit pas d'être en nombre, mais de choisir un poste d'où attendre les occasions de créer le nombre et le fait. La chétive bergère souleva par le centre même, qu'elle avait discerné avec infiniment de sagesse et de tact, la force immense de la mysticité de son siècle. La grande dame déclassée toucha au point sensible les intérêts du premier politique contemporain. Ces passions et ces intérêts, une fois qu'ils sont mis en branle, se recrutent eux-mêmes leurs auxiliaires : courtiers, sergents et partisans. Les foules, les événements en sont, pour ainsi dire, aimantés et polarisés. Dans l'écoulement infini des circonstances sublunaires, un être seul, mais bien muni et bien placé, si, par exemple, il a pour lui la raison, peut ainsi réussir

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à en dominer des millions d'autres et décider de leur destin. L'audace, l'énergie, la science et l'esprit d'entreprise, ce que l'homme enfin a de propre comptera donc toujours. Un moment vient toujours où le problème du succès est une question de lumières et se réduit à rechercher ce que nos Anciens appelaient junclura rerum, le joint où fléchit l'ossature, qui partout ailleurs est rigide, la place où le ressort de l'action va jouer.

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