‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 77 sur 112 · UN THÉORICIEN DE LA MONARCHIE · texte numérisé non relu

UN THÉORICIEN DE LA MONARCHIE

Monsieur Etienne Lamy simplifie beaucoup : pour lui, notre jeune captive — d'avant et d'après ses prisons — s'était toujours liée presque sans le savoir aux sentiments politiques de ceux qu'elle aimait. Elle portait la couleur de ses favoris. Libérale et constitutionnelle avec ce Lauzun qui finit par servir la Révolution, elle devint aristocrate avec lord Malmesbury, ralliée avec M. de Montrond, frondeuse avec Mailla Garât : le commerce de Boisgelin suffirait donc à l'incliner à la monarchie légitime.

M. Lamy a tort de passer si vite. Est-il sûr que chacun des ralliements divers exécutés par M"cde Coigny ne fut point précédé d'une lutte piquante, légère, mais approfondie, comme celle dont les Mémoires nous donnent idée et qui est fort intéressante ? Aimée ne dut se rendre sans combat ni aux vues de Lauzun, ni aux arguments de Malmesbury, ni aux discours de Mailla Garât. Elle dut accorder tour à tour à chacun le plaisir délicat de la vaincre et de la fixer pour quelque temps dans le voisinage de sa pensée. Celui d'entre eux qui aurait dédaigné ce plaisir eût été un esprit bien superficiel.

Les doutes, les questions d'une intelligence de femme, si elle est cultivée et forte, reflètent merveilleusement les principaux obstacles qu'il reste à surmonter pour une idée nouvelle. J'oserai soutenir contre une opinion satirique que les vraies femmes incarnent à merveille le sens commun, si l'on entend bien par ce mot une synthèse, et la plus fine, de ces idées reçues qui constituent la masse profonde d'un esprit public. Le philosophe ou l'agitateur qui se propose d'émouvoir et de déplacer exactement cet esprit ne connaîtra exactement les positions et les forces de

l'adversaire qu'auprès, d'une femme informée, curieuse et, comme elles aiment à se dire, sans parti pris.

A ce point de vue, le dialogue de Bruno de Boisgelin, qui veut faire la monarchie avec son amie qui s'en moque, mais qui est fort intéressée par tout ce que pense Bruno, forme une page d'un grand sens. M"e de Coigny y révèle son goût solide, modéré et sûr. Elle voit tout d'abord, très nettement, ce qui est prochain. Il faut que son ami la pousse, et même qu'il la presse un peu, pour qu'elle s'élève au-dessus de ces prétendues solutions « pratiques » qui, de tout temps, passèrent pour les plus vraisemblables, mais qui manquent toujours dans le jeu concret de l'histoire, précisément parce qu'elles sont tout à fait contiguës au système en voie de crouler. Ces grands esprits pratiques oublient toujours de calculer la réaction !

En 1812, l'idée de la chute de l'Empereur avait rang de chimère. Pourtant les analyses de M. de Boisgelin furent si précises, et si claires, que son amie n'y put tenir.

— FA\ bien, lui dit-elle, il ne faut plus le garder pour maître ; renonçons à lui et même à l'Empire.

— Retournons en royaume, poursuit Boisgelin, fier de l'avantage.

Mais l'idée d'une royauté paraît extrêmement surannée à MUc de Coigny.

— Qu'à cela ne tienne ! Je veux, dit Boisgelin, quelque chose de savamment combiné, de fort, de neuf : « en conséquence, j'opine pour rétablir la France en royaume et pour appeler Monsieur, frère du feu roi Louis XVI, sur le trône ».

Mllede Coigny considéra cette opinion tantôt comme une ingénieuse plaisanterie, tantôt comme un « sophisme insoutenable ». Boisgelin tenait bon. Il développait sa théorie de la France nouvelle, théorie trop constitutionnelle pour notre goût, et trop parlementaire. Mais elle avait des parties justes, elle impliquait la Monarchie.

Quand on n'a point de troupes à insurger, ni de bandes populaires à diriger, la théorie demeure le meilleur mode de l'action : elle en étudie le terrain. Bruno de Boisgelin s'appliquait donc à théoriser fermement pour endoctriner sa maîtresse et la mieux préparer aux surprises de l'avenir. Sans aucun doute, ces leçons risquaient de ne servir à rien. Comme tout ce qui est d'ave-

nir, elles ne pouvaient être utiles que moyennant une occasion, c'est-à-dire par aventure, conjoncture et combinazione : mot admirable que les Français traduisent mal. Toute la politique se réduit à cet art de guetter la combinazione, l'heureux hasard, de ne point cesser d'épier un événement comme s'il était là, l'esprit tendu, le cœur alerte, la main libre et presque en action. Celui qui guette de la sorte ne dédaigne rien. Il sait que, de ce point de vue, les hommes et les choses n'ont que valeur de position : le propre des tourmentes est justement de renverser la position et, par conséquent, de renouveler les valeurs. La plus petite force, le plus maigre concours peut, par combinazione, et d'un léger coup de fortune, être affecté soudain d'une puissance inattendue, qui décidera de tout.

— Aucun Empire n'est possible. Eh ! bien, dit Aimée, puisqu'il faut unir la liberté et l'ordre...

— Arrêtez, dit Bruno, pas de République, pas de président, pas de Congrès ! Ces institutions ne valent rien pour la situation de la France.

— Et Napoléon II ? Une régence ?...

Bruno démontre l'impossible. Elle songe à celui qui devait être Louis-Philippe.

— Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, pourront-elles décider à appeler M. le duc d'Orléans.

Quand une fois j'eus dit ces paroles, étonnée du chemin que j'avais fait, j'ajoutai :

— Eh bien, trouvez-vous que je vous cède assez. Êtes-vous content ?

— Non, certes, me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous faites de la révolution. Vous prenez un Roi électif dans la famille des rois légitimes et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destiné à établir le repos.

Boisgelin s'empresse de démontrer que le candidat de sa maîtresse serait dans une position bien fausse. Mais son amie insiste. Elle a le préjugé de la France moderne. Son cœur est révolutionnaire. Le mot de royauté légitime l'effraie. Elle voit venir les ultras. Voilà pourquoi le nom de « monsieur le duc d'Orléans », avec qui elle a d'ailleurs été élevée, revient dans la conversation.

— Mon Dieu ! me dit M. de Boisgelin, que vous raisonnez mal !

Et, très bon royaliste, encore qu'un peu teinté des nuances du libéralisme à l'anglaise, Bruno développe quelle politique imposeraient les nécessités entrevues.

Ce que vous dites aurait quelque apparence si, dans un moment de repentir et d'élan, le peuple français en larmes se prosternait aux pieds du roi Bourbon pour lui rendre la couronne en se mettant à sa merci. Je ne répondrais point alors de la cruauté de sa vengeance, parce que je ne me fais garant ni de sa générosité ni de sa force. Mais je ne parle que d'une combinaison d'idées dans laquelle la légitimité entrerait comme le gage du repos public, qui mettrait le peuple à l'abri des mouvements que cause l'ambition de parvenir à la suprême puissance, et d'une forme de gouvernement dans laquelle le trône ayant une place attitrée, légale et précise, se trouverait partie nécessaire du tout, mais serait loin d'être le tout.

Sur ce trône, au lieu d'un soldat turbulent ou d'un homme de mérite aux pieds duquel — comme vous l'avez bien observé — notre nation, idolâtre des qualités personnelles, se prosternait, je demande, dis-je, qu'on y place le gros Monsieur, puis M. le comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous ceux de sa race, par rang de primogéniture : attendu que je ne connais rien qui prête moins à l'enthousiasme et qui ressemble plus à l'ordre numérique que l'ordre de naissance, et conserve davantage le respect pour les lois, que l'amour pour le monarque finit toujours par ébranler.

Cette observation assez fine est suivie d'une vue plus fine. Boisgelin, parlant en philosophe politique, vient à dire que, somme toute, la royauté légitime, qui est le plus personnel de tousles gouvernements, est aussicelui qui se ressent le moins des défauts de la personne du roi. « Je m'inquiète peu, comme vous le voyez, de l'union qu'il pourrait y avoir entre ses bons sentiments et ses mauvaises actions. »

Tout autre prétendant que Louis XVIII devient en conséquence un usurpateur aux beaux yeux de Mlle de Coigny :

« — Vous avez raison : ou Bonaparte ou le frère de Louis XVI. Eh bien, vive le Roi, puisque vous le voulez. Mon Dieu, que ce premier cri va étonner ! On dit qu'il n'y a que le premier pas qui coûte : le premier mot à dire sur ce texte- là est bien autrement difficile... Allons, vive le Roi ! »

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