Voir la note I
substituer « le procédé logique » au « procédé intuitif », qu'elle laissait aux animaux et aux barbares : Chateaubriand désorganisa ce génie abstrait en y faisant prévaloir l'imagination, en communiquant au langage, aux mots, une couleur de sensualité, un goût de chair1, une complaisance dans le physique, où personne ne s'était risqué avant lui. En même temps, il révélait l'art romantique des peuples du nord de l'Europe. Quoiqu'il ait plus tard déploré l'influence contre nature que ces peuples sans maturité acquirent chez nous, il en est le premier auteur.
La vieille France professait ce catholicisme traditionnel qui, composant les visions juives, le sentiment chrétien et la discipline reçue du monde hellénique et romain, porte avec soi l'ordre naturel de l'humanité : Chateaubriand a négligé cette forte substance de la doctrine. De la prétendue Renaissance qu'on le loue d'avoir provoquée datent ces « pantalonnades théologiques », ce manque de sérieux dans l'apologétique, qui faisaient rire les maîtres d'Ernest Renan. Examinée de près, elle diffère seulement par le lustre du pittoresque et les appels aux sens du déisme sentimental2 propagé par les Allemands et les Suisses du salon Necker. On a nommé Chateaubriand « un épicurien catholique », mais il n'est point cela du tout. Je le dirais plus volontiers un protestant honteux vêtu de la pourpre de Rome. lia contribué presque autant que Lamennais, son compatriote, à notre anarchie religieuse.
Si enfin le Génie du Christianisme lui donne l'attitude d'un farouche adversaire de la Révolution, de fait, il en a été le grand obligé.
Lorsque, ayant pris congé des sauvages de l'Amérique, François-René de Chateaubriand retrouva sa patrie, elle était couverte de ruines qui l'émurent profondément. Ses premières ébullitions furent, il est vrai, pour maudire dans un Essai fameux ce qui venait d'ainsi périr. Peu à peu toutefois, l'imagination historique reprenant le dessus, il aima, mortes et