‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 92 sur 112 · LA DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

LA DÉMOCRATIE

En dépit de la voix haute et salutaire des lois de gradation qui pénètrent si vivement toutes choses sur la terre et dans le ciel, des efforts insensés furent faits pour établir une démocratie universelle.

Edgar Poe.

(Colloque entre Monos el Una.)

Dans une de ses anciennes caricatures, le dessinateur André Gill se montre généreux envers Michelet : il lui met au bonnet une cocarde tricolore, insigne commun des Français. C'est une largesse du même goût que vient de faire au même auteur le monde officiel. On nous arrange Michelet en patron de l'histoire et de l'unité nationales. Tous les amis de l'historien acceptent un arrangement si avantageux pour son ombre. Mais beaucoup de Français ont jugé néanmoins le centenaire de cet homme comme une aggravation de la fête du 14 Juillet. Un évêque s'est plaint, tout lettré philosophe a haussé les épaules.

Il est vrai que l'Etat veille sur Michelet depuis longtemps. Il en fait son affaire et comme sa religion. Outre les quatre cultes reconnus par l'Etat, en voilà un cinquième de privilégié. Partout où il le peut sans se mettre dans l'embarras ni causer de plaintes publiques, l'État introduit les œuvres et l'influence de son docteur ; voyez, notamment, dans les écoles primaires,

les traités d'histoire de France, les manuels d'instruction civique et morale : ces petits livres ne respirent que les « idées » de Michelet. A Sèvres, à Fontenay, les jeunes normaliennes ont Michelet pour aumônier; il est le Fénelon de ces nouveaux Saint-Cyr. Je ne discute point si l'action de l'Etat est ici constitutionnelle : je me contente de douter que Michelet puisse fournir le service attendu de lui.

L'Etat part de cette conjecture ingénue que l'auteur de la Bible de l'humanité « émancipe », introduit les jeunes esprits à la liberté de penser. Michelet s'en vante beaucoup. Mais, au son que donnent chez lui ces vanteries, je crois entendre un vieil esclave halluciné prendre ses lourdes chaînes pour le myrte d'Harmodius.

Qui fut plus serf que Michelet? Cette brillante intelligence, préposée aujourd'hui à la direction de tant d'autres, ne se posséda point elle-même. Il fallait toujours qu'elle pliât sous quelque joug, obéît à quelque aiguillon. Un esprit pur et libre se décide par des raisons et, en d'autres mots, par lui-même : le sien cédait, pour l'ordinaire, à ce ramassis d'impressions et d'imaginations qui se forment sous l'influence des nerfs, du sang, du foie et des autres glandes. Ces humeurs naturelles le menaient comme un alcool.

Fort savant, il aura été des grands travailleurs de son siècle : comme on dit, un bénédictin. Mais rien n'est aussi instructif que de saisir les différences de l'oeuvre de Michelet et des œuvres bénédictines. Celles-ci, Y Histoire littéraire de la France, par exemple, montrent dès l'abord un grand air de sagesse et de gravité. Avec moins de génie que chez l'historien romantique, elles offrent, page par page et même phrase à phrase, sans parler des nobles qualités de la langue, un caractère si rationnel, un style si parfait et si vigoureux, un si vif sentiment de l'universelle ordonnance, une si sereine force d'esprit que la comparaison ne peut tourner qu'à la honte de Michelet. Bien penser, induire et déduire avec suite, sauve des agitations de l'envie, de la peur et de l'aversion. Les bonheurs d'expression, les couleurs vives, les vues perçantes de Michelet ne peuvent tenir la place de la raison. Ses avantages naturels

ne font que le livrera plus de caprices : fruste, amorphe, enfantin, il vagit quand les autres parlent.

J'avoue que ce vagissement peut recevoir un sens historique; il peut signifier l'avènement aux lettres françaises des mineurs, des enfants, des « petits barbares », ainsi que les nomme Le Play.

Pendant de longs âges, la France fut représentée, en littérature comme ailleurs, par les membres d'une élite héréditaire ; les beaux esprits qui pouvaient naître de la très petite bourgeoisie ou du peuple accédaient aux honneurs par la cléricature : les études de théologie et de casuistique imposées à ces clercs leur procuraient toute la fleur des acquisitions de leur Ordre ; le profit de ce rude et subtil exercice égalait, pour leur affinement moral et logique, les avantages d'une longue série d'aïeux. Jusqu'au milieu du siècle cette gymnastique a gardé sa valeur, et Renan, qu'une heureuse étoile soumit au régime du séminaire, s'en est fait une idée très nette. Je regrette comme un malheur que Michelet, petit apprenti parisien, n'ait pas connu le privilège d'une pareille formation. Saint-Sulpice a manqué à cet homme nouveau ; l'Université, même renforcée des leçons écrites de Herder et de Vico, ne suffit point à lui conférer ses quartiers de noblesse intellectuelle. On en a vu le résultat1 : presque le premier, Michelet a donné ce scandale d'un très grand écrivain français dont la pensée est molle, l'ordre nul, la dialectique sans nerf.

Plus dépourvu parmi les idées générales que n'avait été Robinson parmi les bêtes et les plantes de son île, Michelet se trouva dans la même nécessité de se faire des outils sans aucun outil, une méthode sans méthode, un art de penser sans cerveau. Mourant d'envie de raisonner, il prit le plus court. Il utilisa son grand cœur. Comme il eût labouré avec la pointe d'un couteau ou taillé des sabots au moyen d'une bêche si la fantaisie du sabotage ou du labourage lui était venue, Michelet fit de la pensée avec son cœur.

1, Voir la note VI.

Il fit penser son cœur sur tous les sujets concevables, l'histoire des hommes, celle de la nature, la morale, la religion. Il crut connaître par le cœur les causes des faits, leurs raisons et leur sens humain ou divin ; il eût même exercé son cœur à jouer aux échecs et à réduire des fractions1. Le résultat des opérations de ce cœur-prodige lui parut si parfait ■ qu'il se confessa l'heureux inventeur de la première des méthodes. Le cœur de Michelet se promut cerveau, mais cerveau de bien meilleur ordre que les cerveaux de simple substance cérébrale et qui ne savent que penser ; sous le titre de conscience, il s'institua juge unique de la vérité. Aux divinations de son cœur, s'associaient quelque centon de christianisme allemand et de platonisme syrien, plusieurs idées antiques comprises assez mal, ou travesties par bonté d'âme, et beaucoup des sottises qui coururent les rues entre 1825 et 1850. Cette mixture, réchauffée et dorée au foyer de l'imagination et de la passion les plus belles, donne une pâte consistante, comme un humble Corpus de philosophie populaire, et fait rêver d'un Jules Verne mystagogue et sociologue.

Son procédé le plus familier consiste à élever jusqu'à la dignité de Dieu chaque rudiment d'idée générale qui passe à sa portée. Non un dieu de polythéiste, fini et balancé par un vaste concert d'autres forces divines, mais un vrai Dieu au sens chrétien, un Dieu de monothéiste, revêtu pour quelques minutes de toutes les perfections comptées par les théologiens.

Ces divinités temporaires se succèdent au gré de sa mobilité : c'est tour à tour la Vie, l'Homme, l'Amour, le Droit, la Justice, le Peuple, la Révolution. Quelquefois ces abstractions variées se fondent les unes dans les autres, car Michelet manquait à un rare degré de l'art de distinguer : elles font masse contre un commun adversaire, qui s'appelle, selon les besoins d'un moment, la Mort, la Bête, la Haine ou l'Autorité... Ces conceptions d'un manichéisme incertain nous ramènent, malgré la pompe des majuscules et l'emphase du style, aux premiers bégaiements du haut Mo}ren Age : quelques moines de

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