‹ Rome à ParisChapitre 2 sur 8 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

AnCUMEIUT.

Prologue. — Invocation au Démon de la politique. — Convocation de tous les Jésuites du royaume. — Dénombrement. — Ilinérairc. — Le Préfet de la Seine. — L'Académie fiançaise. — Arrivée au Panthéon.

C'est nous qu'on vit jadis au faubourg Saint-Germain Fêter Tambassadeur d'un tétrarque africain ; Depuis , troublant la paix de nos Cacus modernes , Nous avons, comme Alcide, envahi leurs cavernes;

( 10) Et naguère , changeant par une fiction Le palais de Villèle en nouvelle Ilion , Il fallut, pour hâter cette grande défaite, Forcer notre Apollon à devenir prophète. Mais comment imposer un terme à nos travaux? Le champ de la satire est fertile en héros , Et, sur le même sol, des moissons éternelles Appellent de nouveau nos muses fraternelles; Jamais, jusqu'à ce jour, les vulgaires travers N'ont mieux justifié Tâpreté de nos vers.

La toge consulaire est changée en étole; Le sinistre corheau croasse au Ca|)itole; Ignace, déployant Tantiquc Laharum , De ses soldats en froc inonde le Forum ; Ils parlent à sa voix : ces longues fourmilières Noircissent d'Appia les profondes ornières;

( Il )

Et, dans moins de dix ans, une seconde fois, Des Césars tonsurés ont conquis les Gaulois '. Du haut des Apennins ces bandes déchaînées Ont crié : Plus de Charte et plus de Pyrénées ! Aux cris ultramontains l'Espagne a répondu ; Mais à ces mêmes cris, Metternich éperdu Craint de revoir ces temps où les rois en tutelle Recevaient leur brevet de la ville éternelle, Et payaient chèrement, à d'avides légats , Le droit de commander dans leurs propres Etals. Prophétiques terreurs ! la triomphante Eglise Veut ranger à ses pieds Vienne même soumise; Son audace a bravé l'alliance des rois; Aux peuples consternés elle parle : à sa voix S'élève dans Valence une flamme homicide , Dominique se montre aux colonnes d'Alcido, Et, conquérant altier des Etats visigoths, Règne au bout de l'Europe assis sur des fagots.

Esprit saint, ou plutôt démon diplomatique ! Toi qui, tantôt paisible et tantôt frénétique, Sièges dans ces Congrès , occultes tribunaux , Oii les oints du Seigneur nous jugent à huis-clos, Sylphe mystérieux qui dans les Cours te glisses, Et vois les grands acteurs rire dans les coulisses , Tu peux seul, dirigeant nos regards indiscrets. De ce vaste théâtre éclaircir les secrets; Pour toi des cabinets s"'ouvre le sombre arcane, Devant ton œil perçant Canning est diaphane ; Tu connais mieux que Pradt quel secret désespoir Du cou de Castlereagh approcha le rasoir; Quand Thémis poursuivait un Traitant infidèle, Tu sais qui frissonna d*'Ouvrard ou de Villèle; Tu sais, quand le trépas frappe un ex-souverain, S''il mourut d''un breuvage ou d'un c;incer au sein , Et dans tes lourds cartons, immense répertoire, Vivent mille secrets ignorés de fhistoire. Viens donc, révèle-nous les sacrés attentats Dont la France est tcnioin et qu'elle ne voit pa>.

Transperce de nos sens Tenveloppe grossière , Fais tomber sur nos fronts ces langues de lumière, Dont Féclat changerait Tharin en Fénélon , Chabrol en Dugai-Trouin , et Villèle en Solon.

Quand Ignace-le-Grand , dans la France idolâtre,

Eut de ses histrions relevé le théâtre ,

D^ibord , fuyant Téclat , VOrdre à peine introduit ,

Dans d'*obscurs sanhédrins se rassemblait sans bruit ,

Et jamais jusquMci, dans sa terreur panique,

Il n^osa se former en club œcuménique.

Ce grand jour est venu : du fond de ses bureaux

Fortis a convoqué ses états-généraux ';

Il faut que chaque corps, -.m général docile.

Par deux Heprcsentans assiste au grand concile.

La salle est préparée aux dépens de l'État

Dans les vastes caveaux de ce temple aposlat *,

D'où l'occulte pouvoir chassa par ordonnance

Les Héros, la Patrie et la Reconnaissance.

Les dévots Députés arrivent par milliers Des collèges royaux , des couvens séculiers, Des gymnases chrétiens où Rome a ses casernes j Laïques , tonsurés, assistans^ subalternes, Tous différens d'état, de mœurs , de vêtemens, Mais unis en secret par les mêmes sermens ; Ces nombreux pe'lerins , en colonnes serrées , Accouraient vers Paris de toutes les contrées. Tels ces peuples d"' Afrique , au visage hâlé , Les Maures de Tunis , d''Oran et de Salé, Chaque année affrontant la soif et la famine, Pleins d'ardeur et de foi, se rendent àMédine; Tels marchaient de Fortis les peuples différens. Pêle-mêle avançaient des pasteurs vétérans , Au parasol antique , aux solides chaussures; De jeunes chérubins , aux flottantes ceintures, Qui , le froc entr'ouvert, extatiques piétons , Faute de chapelet priaient sur leurs boutons * ; Oe chastes confesseurs dont la fraude permise Mêle le nénu|)har à Teaii de la soL'ur-grise ;

( i5 ) De hideux capucins fondés par les deniers ^ Que la pitié publique accorde aux prisonniers ; Des régens décorés par monsieur Laurentie ^ ; Des commis, frêle espoir de la bureaucratie; De jeunes avocats que Tabbé Loriquet , Sur les bancs de PécoJe, a promis au parquet.... Infortunes soldats! si Corbière et le Pape Vous laissent, sans pitié , voyager par étape, Du moins, le bon Franchet, touché de votre sort , Daigna vous épargner Tennui d^un passe-port!

D\iutres leur succédaient. Dans un lourd équipage Ils ont cru se soustraire aux longueurs du voyage ; Là sont les électeurs dont le vote banal Toujours du télégraphe attendit le signal; Les fougueux substituts, qui, dans un saint délire \ Ont pour quinze cents francs demandé le martyre; Les maires, qui, pasteurs d'un stupide bétail, Peuvent tous les cinq ans renouveler leur bail , S'ils donnent chaque année, à la secte papale,

Dans les conseils urbains leur voix municipale ; Les douaniers au frac vert qui , dans chaque bazar, Perçoivent pour Fortis ce qu'on doit à César; Les employés du fisc dont la caisse fidèle Est une auge profonde où pâture Villèle....

Tous ces ambassadeurs, subalternes agens, SVvancent vers Paris à pas peu diligens , Car ils ont envahi ces coches apathiques , Pesamment remorqués par cinq chevaux étiques , Eflfroi du voyageur, qui , froissé du roulis ", Gémit dans un cercueil paré de fleurs de lis. Telle est de leur destin la rigueur importune: Le ciel ne créa point , pour leur tourbe commune , Ces agiles landaw dont les larges coussins Des prélats rebondis portent les membres saints; Etres prédestinés qui , chargés (rune crosse. Par un chemin de fleurs vont au ciel eu carrosse!

Apres »nilic t^a^au\,l(^■^ poudreux balaillouv

( ^7) Dans les champs de Paris plantent leurs pavillons : C'était rheure où la nuit laisse tomber son voile. Genoude, décorant la porte de TÉtoile % Sème , en guise de fleurs , sous les pas des héros, De son journal du soir les pâles numéros. L'Octroi reste muet , les commis des barrières Cèdent leur colonnade aux phalanges guerrières; Fortis est installe dans le palais fiscal. Pareil à Josué, le chef pontifical Dénombre ce grand peuple , et sa voix animée De tant de corps épars ne forme qu'une armée ; Sur l'état de la troupe il ordonne un rapport : Qui l'eût dit? Il n'est point de blessé ni de mort! Sans perdre un seul soldat ils ont fait la campagne; On eût dit qu'ils venaient de conquérir l'Espagne.

Le comte de Chabrol vers eux s'est dirigé '" : C'est lui qui des héros harangueur obligé, Par des phrases toujours avec art assorties, A su légitimer toutes les dynasties,

Et naguère arrangea |your les preux de Cadix

Le discours qu'ail servit aux vainqueurs d'Austerlitz,

L'Edile , en souriant , s'approche ; il les salue ;

Après tant de périls célèbre leur venue;

Et , sans savoir Tobjet de ce grand armement ,

D'être à jamais fidèle il leur fait le serment.

Après lui se présente une troupe endormie : C'était le côté droit de notre Académie ; Chacun les reconnaît : de longs feuillages verts Ornent de leurs habits les pans et les revers, Et des lourds encensoirs dont leur main est armée L'honorable cohue est toute parfumée; Auger, son président, à la tête du corps, S'incline : pour parler il fait de vains etiorts ; Mais prompt à réparer ce contre-temps funeste, Il emploie à défaut l'éloquence du geste ; Le muet discoureur est aux pieds du héros : Il sort un manuscrit fruit de ses longs travaux, Et dépose humblement dans ses mains protectrices,

( '9 ) Escobar et Sanchez enrichis de notices* Fortis reçoit Toffrande avec un doux souris ; Jaloux de témoigner qu'il en sent tout le prix, Au dévot président il fait baiser sa mule, Et bénit de sa main la troupe somnambule.

Mais les soucis du camp Toccupent de nouveau. Déjà toute Tarmée a passé sous Parceau; Les Cosaques nouveaux , dans les Champs-Elysées, Raniment un moment leurs forces épuisées. Chabrol sur le gazon a semé des couverts ; Par ses soins généreux à leur faim sont offerts Les abondans débris d\in dîner chez Villèle. Soudain du Saint-Jeudi la bruyante cresselle Résonne avec fracas jusqu'aux murs de Chaillot, Au bout de son bâton Fortis met un fallot; Sur ses pas glorieux tout le camp s'achemine, Arrive, en haletant, vers la sainte colline , Touche le Panthéon, et les sacrés drapeaux Des colonnes du temple ornent les chapiteaux.

Le souterrain profond a reçu le cortège : Ce fut là que naguère une main sacrilège De vingt rois oubliés vengeant les ossemens, Du Saint-Denis du peuple ouvrit les monumens , Bénit au nom du ciel des fureurs impunies, Et promit désormais un culte aux gémonies. De ces nobles débris tout le sol est semé , Le socle de Voltaire en siège est transformé, Et Fortis s''est assis sur la pierre outragée ; Sur d'humides gradins sa bande s'est rangée, Et , pour préliminaire, une voix de stentor Entonne en faux bourdon le Veni Creator.

Uotf9 ^u €l)ant picmitr.

' Et, iliuis moins de div ans, une .socondt! fois, Des Césars tonsures ont Cûn(|uis les Gaulois.

On sait i[ue César luit dix ans à faire la conquête des Gaules , cl que ce héros était chauve; ce qui faisait dire ù ses soldats en retournant à Rome : Romani, sen'ate uxores , mœchum adduciinus calvutn.

* Fortis a convoqué ses états-généraux.

Le révérend père Forlis , premier rôle de notre drame , est, comme on sait, le général des Jésuites de la ville éternelle et du monde; c'est après Mctternich la plus forte tête de l'Rurope.

' Dans les vastes eaveaux , etc.

En rendant au cullc le Paiilhoon iVaiirais, on a delaché

du irontou, les Ieltrc\-> de bronze tjiii composaient l'uiscTiption :

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