CHAPITRE II
dont les avaient armés les comices. Aussi le jugement des coupables fut un grand et solennel spectacle. Ils étaient tous debout et enchaînés devant le tribunal des consuls, dressé sur le forum. A côté d'eux brillaient les haches des licteurs, et tout autour se pressait la foule émue et silencieuse. Aux premiers mots de Junius ordonnant de faire approcher les coupables , il y eut une explosion soudaine de supplications et de sanglots, et des milliers de voix s’élevèrent pour crier grâce !
Mais Junius Brutus, impassible sur son tribunal quoiqu’il vit ses deux fils parmi les coupables : « La loi , dit-il , est faite pour tous , pour le puissant comme pour le faible , pour le riche comme pour le pauvre , et si une exception semblait possible , elle devrait être en faveur du pauvre ignorant, sans appui et sans cesse sollicité par sa misère. » Puis s’adressant aux accusés, il leur demanda s'ils avaient quelque chose à dire pour leur justification ; trois fois il leur fit la même question et trois fois ils ne répondirent que par des larmes. A la vue de ces larmes arrachées plutôt par le repentir que par la crainte, à la vue de tant d'espérances et de jeunesse près de se fiétrirdans la tombe, les cœurs s’ouvrirent à la pitié, le peuple s'écria qu'il fallait pardonner à ces jeunes gens égarés , les juges murmurèrent à l’oreille de Junius qu'il suffisait de les bannir; mais lui qui était resté immobile, muet, et comme absorbé par les angoisses d'une lutte intérieure : « Licteurs , dit-il en se levant tout à coup , faites votre devoir et que les dieux aient pitié de nous ! »
Mort des rus de Brutus. — Les licteurs exécutèrent la sentence sans que le peuple, s’arrêtant avec admiration devant ce grand exemple du respect de la loi , osât faire entendre autre chose que des gémissements ; mais quand le juge eut rempli son devoir sans faiblesse, il redevint homme et père et s’abandonna librement à toute sa douleur. Personne ne le revit ce soir-là quand il cul quitté le forum. Retiré dans le lieu le plus solitaire de sa maison, il pleurait aux pieds de l'image de la patrie sur les corps sanglants de ses fils. Il les rejoignit bientôt: sorti à la tête des légions pour repousser les auxiliaires de Tarquin, il aperçut Aruns son fils aux premiers rangs , et se précipitant sur lui , périt d’un coup de lance en lui donnant le coup mortel. Iœs patriciens mirent son image, taillée grossièrement en bois, au Capitole, et les matrones romaines honorèrent par un deuil d’un an la mémoire du vengeur de Lucrèce et du fondateur de la liberté.
Porskhsa. — Cette noble mort fut féconde. On eût dit que la cendre de Brutus avait semé sur la terre romaine l’héroïsme et le dévouement. Son collègue, Valérius, s’apercevant que les tours en pierre qu'il élevait au-dessus du forum choquaient les yeux du peuple , les démolit en une nuit et vint bâtir une demeure moins orgueilleuse dans la plaine. Porsenna , l'un des plus puissants chefs étrusques, étant accouru pour ramener Tarquin, Horatius Codés fit reculer toutes scs bandes devant le pont Publicius qu'il défendait seul, comme Scævola le fit reculer lui-même d’admiration quand , pour la punir de n’avoir pu commettre le régicide, il mit sa main sur un brasier ardent. Tous ces traits d’une énergie sauvage et surhumaine , d’un courage poussé jusqu'au fanatisme et d’une fermeté à
CONSULS PATRICIENS, TRIBUNS UU PEUPLE. Î3
toute épreuve, qui formait même chez les femmes, comme le prouva Clélia, le fond du caractère romain , présageaient la victoire du lac Régille.
Victoirs »u lac Régille. — U o moment maître de Rome, Porsenna comprit qu'il ne pourrait s'y maintenir et regagna son Étrurie, abandonnant la cause de Tarquin. Alors celui-ci fit un dernier effort h la tête des clans du Latium. En voyant ces vieux ennemis accoutumés à plier depuis deux siècles sous leur glaive, apparaître dans le bassin oriental du Tibre , les légions demandèrent à grands cris le combat. Aulus Postumius les conduisit donc à travers les énormes châtaigniers et les pierres volcaniques de Tusculum sur les pentes du mont Algide '. A demi-licue dans la plaine elles aperçurent & leurs pieds , sur les bords d'un petit marais que les joncs comblent maintenant et qui était alors le lac Régille, les Tarquiniens, les Vëiens et tous leurs auxiliaires du Latium. Les vexillaires, se coiffant aussitôt de cette peau de lion qui les rendait si formidables , élevèrent leurs enseignes de feuillages , car la pauvre Rome n’avait encore ni aigles ni dragons, et descendirent dans la plaine suivis de toutes les cohortes. A la vue des plumes ronges et noires des hastats, les trompettes ennemies sonnèrent la charge, et au même instant on entendit le sifflement des traits et des frondes et le choc des boucliers. Confondues par la mêlée, les deux armées se disputèrent longtemps la victoire au bord du lac Régille. Le terrain fut disputé pied à pied avec acharnement, et si les Tarquiniens virent tomber le dernier fils de leur roi, trois Valerius et le maître de la cavalerie romaine étaient aussi parmi les morts. Il fallait même que le danger fût grand du côté de ces derniers , car au moment où les légions reculaient sur les corps sanglants des consulaires , un de ces prodiges que les patriciens tenaient en réserve pour les situations désespérées vint ranimer l'enthousiasme. Deux combattants d’une haute stature , couverts d’armures éclatantes et montés sur des chevaux blancs, parurent tout à coup à la tête des cohortes et les ramenèrent à l’ennemi.
L’armée les prit pour des dieux, et se croyant invincible le devint effectivement. La nouvelle de ce prodige semée de rang en rang y fit naître une telle ardeur, que le choc des légions fut irrésistible. Les prêtres de Tarquinies, accourus en brandissant des serpents, tentèrent en vain de les effrayer. Le vieux Tarquin , combattant en désespéré avec ses derniers serviteurs, vint lui-même opposer sa poitrine à leurs lances ; elles brisèrent avec son bouclier sa royauté et sa fortune.
Pour bien graver dans les esprits le souvenir de ce triomphe, les cavaliers mystérieux se montrèrent le même soir à Rome, et là, en lavant leurs armes à la fontaine de Juturne, ils annoncèrent au peuple que la royauté était à jamais abattue et disparurent; mais ce qu’ils ne pouvaient apprendre aux plébéiens, car ceux qui les avaient envoyés ne le prévoyaient pas sans doute, c’est que la lutte du peuple contre les rois, finie au lac Régille, allait recommencer non moins acharnée au Forum contre les patriciens.