CHAPITRE II
Les l'si'Bisns patriciens. — Le peuple , en effet , n'avait gagné à l'expulsion ries rois qu’une faible partie de leurs terres : toujours les armes à la main pour repousser les Volsques vers les marais Ponlins et les roches volcaniques de Vellelri, il arrosait continuellement de son sang l’arbre de cette jeune liberté et en voyait les fruits mûrir pour les seuls patriciens. Rongé jusqu’aux os par la misère et l’usure, il murmura. Au lieu de lui donner le pain avec plus d'abondance , l'argent avec moins d’avarice , le sénat , qui aurait dû songer à l'équité , ne songea qu'à la répression. La dictature fut opposée aussitôt aux griefs du peuple. Il demandait justice, on répondit en lui montrant la hache qui , sur un signe du dictateur, pouvait abattre impunément pendant six mois les tètes plébéiennes. Sous cette terreur elles se courbèrent deux ans; mais la faint, plus forte que la peur de la mort, et l'avidité de cette usure patricienne qui , sûre désormais de l'impunité, s'acharnait comme une lionne sur le malheureux débiteur, les fit relever plus menaçantes que jamais en é93.
Les débiteurs plébéiens. — Pour entraîner le peuple à la guerre des rochers et des forêts du Latium, le sénat avait fait des promesses magnifiques; mais, une fois l'ennemi refoulé, il n'en tint aucune. C’était tendre outre mesure, et avec trop d’imprudence, la corde de l’arc; elle se rompit. Un matin des groupes d'hommes au teint noir et aux mains calleuses, dont les baillons disaient la misère et la dure profession, couvrirent tout à coup places et carrefours. Il sortait de ces groupes pleins de murmure et frémissants d’agitation mille éclats de colère contre l'insolence patricienne et la barbarie des usuriers. A chaque pas on entendait ces cris ; Plus de dettes! plus de dettes! du pain ou une autre patrie!
A mesure que ces cris retentissaient dans les rues , elles se remplissaient d'uno foule plus nombreuse et plus turbulente : les ouvriers désertaient leurs tavernes, et les laboureurs eux-mêmes, abandonnant leurs charrues sur les défrichements qu'on exécutait en ce moment entre le Quirinal et l'agger de Tarquin, venaient apporter à la sédition leur colère et leurs bras robustes. Cette multitude, dont les flots montaient sans cesse, inonda bientôt, comme un débordement du Tibre, tout l'espace compris entre les collines du centre, et, s’étendant sur les ravines, la voie Sacrée et le Forum, reflua tumultueuse et menaçante jusqu’au temple de ta Concorde, où délibérait le sénat.
Jamais ce grand corps ne s’était trouvé dans une situation plus périlleuse. Tandis que la colère du peuple grondait implacable aux portes du temple, les montagnards du Latium ravageaient la campagne : à chaque instant les messagers se succédaient, annonçant un nouveau désastre ; mais le sénat avait beau transmettre ces nouvelles au peuple en lui ordonnant de prendre les armes, les vieux consulaires avaient beau lui montrer les colonnes de fumée qui jalonnaient dans le lointain la route de l’ennemi , le peuple répondait en poussant des cris de rage et montrant ses baillons et les chaînes dont ses créanciers l’avaient meurtri :
a Que nous importe que ces fers nous viennent de l'ennemi ou de nos conci-
CONSULS PATRICIENS, TRIBUNS DU PEUPLE
toyens?... Que les patriciens bravent seuls le péril des combats, puisqu’ils ont seuls les récompenses de la victoire I Irons-nous leur faire un rempart de nos corps pour empêcher les Volsques de raser nos prisons et de briser les instruments de notre servitude?... »
Voilà ce que disait le peuple ; mais la colère ardente encore sur les lèvres des plébéiens s'apaisait peu à peu au fond de leurs cœurs devant l’image de la patrie : déjà les plus braves commençaient à tourner la tête vers la plaine et à prêter l’oreille aux récits des messagers; déjà il était question de sacrifier encore une fois ses ressentiments au salut de Home, lorsqu’un spectacle inattendu vint étouffer toute disposition pacifique et porter le tumulte à son comble.
Comme la modération triomphait , on vit s’avancer lentement dans le Forum un vieillard sanglant et décharné qui demandait justioe en montrant son corps sillonné par d’anciennes cicatrices et couvert de plaies saignantes. C'était un des meilleurs centurions de l'armée; il s'était distingué dans vingt-huit batailles; mais ayant eu sa maison brûlée, sa récolte et son troupeau pris dans la guerre sabinc, l’usure, cette harpie impitoyable, après avoir dévoré son champ, s’était acharnée sur son corps et n’en avait fait qu’une plaie sous le fouet des esclaves.
Ames Cucmus. — A cette vue, le péril, l'ennemi, la patrie même, tout fut oublié. Un long cri d'indignation accueillit ses plaintes. Un un clin d’œil le vieux soldat mutilé fut porté parmi les flots pressés du peuple. Chacun était avide de le voir, chacun comptait en frémissant les traces de ses coups; on baisait avec respect celte noble poitrine déchirée par les verges, ces bras meurtris par les chaînes de l'usurier. Appius! criait-on de toutes parts ; aux armes! mortà Appiusl... Et les citoyens, se précipitant dans leurs maisons, en ressortaient presque aussitôt le casque en tête et les javelots à la main.
La dernière heure de la tyrannie patricienne allait sonner. De grands citoyens, craignant que la ruine du sénat n’entralnftt peut-être celle de Rome, se jetèrent courageusement, au risque d'être écrasés, au-devant de ces masses furieuses, leur opposant les enseignes des légions : a Je ne reconnais pour Romain, s'écria tout à coup le tribun militaire Sicinius liellutus, que ceux qui restent fidèles au serment qu’ils ont fait de ne jamais abandonner ces signes sacrés!... » Elevant en même temps le drapeau blanc du général , il se dirigea vers la porte de Gabies, suivi de tous les vexillaircs. C'était réveiller le sentiment le plus énergique au cœur de ce peuple soldat. Sicinius n'avait pas franchi la porte qu’il voyait cette multitude, livrée à un si terrible désordre quelques instants auparavant , répondre muette et docile à l’appel militaire, se former en ordre de bataille et prendre avec lui la route de l’réneste. Elle le suivit ainsi jusqu'à l’Anio. Le sol , se relevant sur la rive gauche de cette petite rivière , forme plusieurs mamelons qui dominent les prairies delà vallée. Arrivées là, les légions s'arrêtèrent et s’établirent sur le plateau le plus escarpé.
La raurui au «otrr Avkstix. — Fendant ce temps, obéissant au même mot d'ordre.