‹ Rome ancienne et moderneChapitre 146 sur 428 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

délicats, au dire d'Horace, et auxquels la moindre trace de malpropreté aux mains de leurs esclaves donnait des nausées, jetaient le vin qui restait dans leurs coupes quand ils avaient bu. Aussi, vers la tin du repas, inondait-il presque toujours la mosaïque de la salle, mêlant ses vapeurs à l'odeur des mets et aux chaudes respirations de ce troupeau d'esclaves entassés dans un coin.

Alors , comme dans toutes les civilisations mûries trop vite par le luxe, des raffinements d'une mollesse insensée se superposent à la barbarie primitive , le plafond d'ivoire s'ouvrait tout & coup , et un ingénieux mécanisme , renouvelant cet air vicié, remplissait le triclinium d'un nuage qu'on voyait ensuite se résoudre en pluie odorante sur le front des convives. Armés de rameaux de myrte, les flabellifères agitaient autour des lits des éventails de plumes de paon, tandis que les esclaves moniteurs arrêtaient de force le bras de leurs maîtres, qui, sans cette précaution, se seraient tués à force de se gorger de viande 1 ; encore ce frein volontaire était-il impuissant pour retenir leur gloutonnerie, et le bruit honteux des vomissements accompagnait-il presque toujours la fin d'une cène correcte. Mais personne ne s'arrêtait à de pareilles minuties. Les esclaves placés au pied des lits effaçaient avec un morceau de pourpre, gausape purpureo, les traces de cette intempérance, et la joie la plus vive accueillait l'entrée des esclaves musiciens. La cithare, la flûte, le sistre, le tambourin, les cymbales , les crotales, la lyre, retentissant à la fois, chassaient les idées tristes que l'amphitryon avait un instant éveillées en faisant circuler un petit squelette d'argent, et en disant à ses amis : « Le temps fuit d’une aile rapide, les années s’envolent : jouissons de la vie ! s

Quelquefois un des convives, qu'agitait le démon des vers, étendant sa main où brillait une bague de prix, annonçant le retour de son jour natal, réclamait le silence. Une décoction de miel avait adouci sa voix; il en amaigrissait le ton et récitait en nasillant l'héroïde de Phyllis, ou quelque tirade tragique ; sa prononcia- % tion affectée étouffait dans le gosier les dernières syllabes et charmait ses auditeurs. A peine à quelque misanthrope de l'école de Perse murmurait dans son coin : « 0 grands poètes ! que vos mânes doivent être heureux ! à coup sûr roses et violettes naissent autour de l'urne mortuaire quand on déclame de cette façon vos immortels écrits ! »

A la déclamation succédait la danse : les jeunes filles de Cadix, imitant les choeurs formés par les Nymphes et les Grâces, tournaient d'un pied léger aux sons de cette musique assourdissante; et après avoir ravi le jeune patricien à la chevelure parfumée, comme le vieux sénateur dont les roses ornaient la tête blanche, elles cédaient la place aux farouches gladiateurs. Dans ses instincts sauvages comme ceux de la bête fauve , le Romain avait besoin de respirer l'odeur du sang ; l'atmosphère où il vivait en était imprégnée et entretenait cette férocité native. Le malin , en sacrifiant aux dieux , il faisait oeuvre de boucher, et plongeait lui-même le cou-

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MŒURS ET USAGES

teau dans la cœur des victimes ; A peine avait-il lavé ses mains sanglantes, qu'il courait à l'amphithéâtre voir des hommes combattre des tigres ou s'égorger mutuellement; et la nuit son sommeil aurait été moins doux, si le cliquetis du Ter des gladiateurs n’eût caressé son oreille , et qu'une gerbe de sang n’eût jailli , sur la table, de la gorge du vaincu.

Au mépris des lois somptuaires, ils passaient souvent les nuits ainsi : l'esclave placé auprès de la clepsydre avait beau les avertir de la fuite des heures, ni le son lugubre de sa trompette , ni la fatigue qui accablait les malheureux debout à leurs pieds , ni la pâleur de leurs propres visages, plus flétris que les roses de leurs couronnes, rien ne pouvait les arracher à cet énervement de sybarites. Ces riches prodigues ressemblaient aux oiseaux de leurs volières, qu’on laissait dans les ténèbres pour les engraisser : leurs corps, cuits à moitié par l'eau tiède des bains, fléchissaient sous le poids d'un embonpoint monstrueux : pâles , faibles , engourdis sur leurs lits de festins, et comme les morts, entourés de flambeaux, on eût d.t qu'ils gisaient déjà sur leurs lits funèbres : ce n'était plus, selon l'expression de Sénèque, qu'une chair morte qui enveloppait des esprits à peine vivants 1 !

Telle était la vie dans les maisons monumentales. Quelle différence avec celle du peuple dans les cellules sombres et nues des Iles ! Plébéiens et patriciens avaient pourtant les mêmes dieux, les mêmes lois, la même patrie; et tandis que les uns promenaient douloureusement leur toge en lambeaux sous ces portiques de Rome illustrés par leurs pères, les autres, ne sachant que faire des dépouilles de l’univers, donnaient des festins de dix mille écus â leurs amis, et achetaient pour leurs maîtresses des perles coûtant quatre millions de sesterces 2. Cette inégalité impie éclatait surtout dans les trois actes du drame si grand et si mystérieux de la vie humaine : la naissance, le mariage, et la mort.

Qu'elle fût riche ou pauvre, quand une Romaine était enceinte, elle allait faire un sacrifice à l'autel de Junon. Là, plébéiens et patriciens apportaient la même offrande, une couronne ou des guirlandes de fleurs. On invoquait la déesse sous le nom de Lucine ou la brillante, parce que, présidant à la lumière, elle était la patronne naturelle de l'enfant qui voit le jour pour la première fois. Le nouveau-né était posé à terre, aux pieds du père : s'il naissait difforme, ou que le père, soit par misère, soit par d'autres motifs, trouvât sa famille assez nombreuse, il se taisait, et, condamné par ce silence sans pitié, l'enfant était porté dans la onzième région et abandonné au pied de la colonne du lait. i

Si au contraire la nature parlait à son cœur, ce qui arrivait toutes les fois qu’il avait moins de trois enfants, le frumentaire ordonnait de relever le nouvea:;-né, que les vieilles femmes s'empressaient d’envelopper de bandelettes préparées dans les temples. Les parents pétrissaient ensuite et plaçaient sur une petite table un gâteau

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