‹ Rome ancienne et moderneChapitre 171 sur 428 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

L'aristocratie profila donc seule du naufrage de la royauté. Tout le changement qui se fit d'abord fut de mettre à la place du roi, magistrat à vie, deux consuls, magistrats temporaires, que les patriciens investissaient pour un an de la puissance executive et du commandement militaire, à la condition expresse qu'ils en référeraient dans toute occasion aux patriciens assemblés en conseil ou sénat. Pour qu'il fût bien entendu que l’aristocratie gardait tous les privilèges des rois , les consuls prirent la robe bordée de pourpre et se firent précéder des douze licteurs qui portaient les faisceaux et les haches devant Tarquin. Tous les droits suprêmes de la royauté , tels que la justice , la nomination aux emplois , l'initiative des propositions et la conduite de la guerre, leur furent donnés pour un an. Ainsi abolie de nom, la monarchie existait de fait plus menaçante que jamais : seulement, pour tromper le peuple, les patriciens la cachèrent d’abord derrière cette figure idéale qu’on appelle la liberté et qu'on voit un moment en rêve dans toutes les révolutions.

Cette dissimulation dura quatorze ans. Mais quand la mort du dernier roi , qui la tenait encore en échec du fond de son exil , l'eut délivrée de toute crainte , l’aristocratie dit fièrement son dernier mot. 11 était dur. Elle voulait tout l'argent , toutes les terres , tous les honneurs. Quant à la plèbe, elle lui laissait la misère, les labeurs du camp et l'esclavage. Par l’usure , l'usurpation du sol , l’inflexible orgueil et le tenace esprit de caste qu’elle déployait , elle dépouilla effectivement le peuple, lui arracha jusqu'au dernier lambeau de terre, et le jeta esclave et chargé de fers à ses pieds. De cette époque de violence date l'établissement de la dictature. Comme ce peuple enchaîné frémissait de colère , pour le dompter par la terreur, au lieu de l'apaiser par la justice , le sénat créa une magistrature nouvelle , armée pour six mois d‘un pouvoir sans limites et sans contrôle, et parfaitement représentée par le tranchant de vingt-quatre haches qui brillaient devant le dictateur. Bien sage alors et bien conseillé , le peuple se retire sur le Mont Sacré , et seul dans ses murs déserts , le sénat tremble , cède et consent à l'affranchissement des esclaves pour dettes , ii la libération des débiteurs insolvables , et , ce qui était plus important, à l’institution des tribuns.

Constituée du moment qu'elle eut des chefs légaux , la démocratie en vient aussitôt aux mains avec l'aristocratie. Le terrain de l'égalité, disputé pied à pied pendant la seconde période, est conquis peu à peu dans une rude et longue lutte de cent vingt-sept ans. Le droit de nommer ses tribuns , d’accuser les consuls, de faire des plébiscites , d'exiler les patriciens , comme l'éprouva Coriolan , l’un des plus illustres enfants de la gens Marcia, l'égalité judiciaire, en vertu de la loi Terentilla, des distributions de terres, le droit de convoquer le sénat , l’abaissement de cette barrière orgueilleuse qui défendait aux plébéiens de s’allier aux patriciens , enfin l'acceptation des lois Liciniennes, qui mettaient un frein à l'usure, fixaient le maximum de la propriété , donnaient sept arpents à chaque citoyen pauvre, et élevaient le peuple à l'égalité politique en l’admettant au partage du consulat , voilé les concessions que la démocratie arracha une à une à sa rivale.

INSTITUTIONS CIVILES

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Non que celle-ci cftt cédé sans combat. Montesquieu se trompait en disant , dans son Esprit des lois ', qu’il ne savait quelle fut plus grande, ou dans les plébéiens la lâche hardiesse de demander, ou dans le sénat la condescendance et la facilité d'ac corder. Fidèle à sa nature d'orgueil , de dureté et d’avarice , l'aristocratie au contraire se montra inflexible et n'abandonna rien que sous la pression de la force. Et même, en paraissant se rendre, l'aristocratie tâchait de réparer ses défaites par une autre conquête. Le jour où elle consentit à laisser aspirer les plébéiens au consulat , elle se retranchait dans la préture et l'édilité curule , et conservait , par la création de ces charges , l'administration judiciaire et la police. Déjà le pouvoir consulaire, qui lui échappait à moitié, était dépouillé de ses prérogatives les plus importantes. La création d'un roi des sacrifices, des questeurs de Vararium, des rechercheurs du parricide et des censeurs, enlevait à cette magistrature souillée pour les nobles au contact plébéien , la présidence des actes religieux , la garde du trésor public, la connaissance des causes criminelles, l’administration des finances et le droit de faire le cens et de dresser arbitrairement la liste des chevaliers et du sénat

Malgré ces restrictions et ces arrière-pensées, l’effet des lois Liciniennes fut immense pour la démocratie. En peu d’années les plébéiens arrivèrent à l'édilité , au consulat, à la dictature , à la censure et aux charges sacerdotales. Bientôt l’égalité des fortunes acheva ce que la loi politique avait commencé. Précipités par celte révolution des hauteurs superbes de leur orgueil, les patriciens comprirent qu’ils ne ressaisiraient leur vieille supériorité que par leurs talents et leurs vertus : les plébéiens , de leur côté , en présence d’un ordre de choses qui élevait leur cœur et les tirait de cette servile dépendance des nobles dans laquelle ils avaient gémi quatre siècles, conçurent une généreuse émulation et ne songèrent qu’à lutter de capacité et d’honneur, pour mieux remplir les charges qu’on leur confiait. Les divisions entre les deux classes , qui n’avaient eu d'autre source que l'odieuse inégalité des droits et des fortunes, cessèrent momentanément. Le peuple était bien souverain de droit depuis le consulat de Valérius, mais il ne l’était pas en réalité à cause de l’influence des patriciens dans les assemblées par centuries, de l’autorité du sénat et des nobles qui exerçaient tous les emplois, et de la violence sans frein de la jeune aristocratie.

La loi Valéria , qui donnait droit d’appel au peuple , n’était qu’une lettre morte. Toutes les fois que les tribuns mettaient en cause un patricien, il trouvait devant lui l’ordre tout entier de la noblesse uni comme un seul homme et qui ne reculait jamais. Les lois sacrées n’obtenaient pas plus de respect. On empêchait l’action des tribuns en achetant à prix d’or le veto de l’un d’entre eux , par une déclaration de guerre, la brusque nomination d’un dictateur ou par la force. La loi Horatia, qui, depuis le quatrième siècle de Rome , avait statué que tous les citoyens seraient tenus

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