CHAPITRE XIV
lu violence il faut opposer la violence , sous peine île faire déchirer par l'épée le sein nu de la loi, s'élevèrent en vain pour sa défense. La molle conduite des Grecques perdit la cause populaire et donna la victoire à l’aristocratie.
Mais comme les hommes sont aveugles! Cette aristocratie, habile pourtant malgré son égoïsme et plus éclairée que le pauvre qu'on n’instruit pas, ne sut point comprendre que sa victoire était un suicide. Pour maintenir la liberté, en effet, il faut s'appuyer sur une force capable de résister et de devenir au besoin agressive. Le peuple , debout dans son indépendance et sa vigueur , rendait toute usurpation impossible, et en sauvant sa liberté protégeait celle du sénat. Quand il fut vaincu , désarmé, affaibli et humilié, l'aristocratie , qui se croyait maîtresse du pouvoir pour des siècles , tomba comme lui dans la servitude. Il se rencontra aussitôt des hommes dans son sein qui lui volèrent sa victoire et qui profitèrent, pour la courber à son tour sous le joug, de la haine que ses rigueurs impitoyables avaient amassée dans les cœurs des soldats plébéiens. L'énergique démocratie du Forum n’étant plus là pour faire contre-poids, il fallut que les patriciens subissent humblement l'opprobre de la dictature militaire et que les fils de ceux qui avaient vu des rois dans leur atrium allassent s’agenouiller, lorsque la faux des proscriptions eut fini sa moisson sanglante, aux pieds de leurs égaux qu'on appelait Césars et qui réhabilitaient par leur audace le despotisme des Tarquins.
Telle est l'histoire générale de la constitution et du gouvernement de Rome pendant les trois premières périodes : quel était maintenant le jeu de cette constitution et à l’aide de quels rouages fonctionnait la machine gouvernementale? Voilà ce qu'il convient de dire en peu de mots avant d'entrer dans la quatrième époque.
Partagé en fractions nommées tribus , qui de trois qu’elles furent primitivement, s’augmentèrent, de fan 263 de Rome à l'an 512, jusqu'au nombre de trente-cinq, et qui étaient divisées en dix groupes qu'on nommait curies, sous-divisés euxménies en décuries , le peuple romain se trouvait immuablement classé dans trois ordres principaux de citoyens, l'ordre sénatorial, l'ordre équestre et l'ordre populaire.
Dans l'origine le sénat ne se composa que de cent membres : cent autres furent ajoutés aux premiers sous les successeurs de Romulus. Tarquin l’Ancien et Brutus élevèrent ce nombre à trois cents; Sylla, pendant sa dictature, le [iorla à quatre cents; César, à neuf cents; l'arbitraire des triumvirs, à mille. Plus raisonnable, Auguste le fixa à six cents. Middleton , Chapman , Spielman et Moyle 1 ont cru à tort que l’élection des sénateurs appartenait au peuple. Trop fiers pour reconnaître ce droit aux plébéiens , les patriciens ne reçurent jamais la dignité sénatoriale que du choix des rois , des consuls , des censeurs, et quelquefois, par hasard, dans les temps de crise, des dictateurs. Après le désastre de Cannes, un de ces magistrats extraordinaires fut nommé seulement pour remplir les vides faits dans les rangs des
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INSTITUTIONS CIVILES
pères par l’épée d'Hannihal. Ce consulaire, qui s'appelait Fabius iluteo, monta à la tribune, et, après avoir déclaré qu'il se réglerait dans son choix non sur le mérite personnel dont il ne lui convenait pas de se rendre seul juge, mais sur des titres éclatants et incontestables , il appela d'abord nominativement tons les sénateurs vivants, puis il élut , pour remplacer les morts, ceux qui avaient exercé des charges curules, les anciens édiles plébéiens, les anciens tribuns, les anciens questeurs et quelques braves citoyens aux murs desquels pendaient des couronnes civiques. Après avoir créé de cette manière cent-soixante-dix-sept sénateurs, il abdiqua la dictature, descendit de la tribune , et , ayant ordonné & ses licteurs de se retirer, se perdit modestement dans la foule *. .
Dans les circonstances ordinaires il fallait remplir cinq conditions pour arriver au sénat. Être de race patricienne, avoir le rang de chevalier, huit cent mille sesterces de cens *, vingt-cinq ans au moins, et être passé par l'édilité ou la questure. Les insignes des sénateurs étaient le laliclave , tunique bordée d’une large bande de pourpre à clous dorés , et les bottines noires sur la tige desquelles brillait dessiné un grand C , en souvenir du nombre primitif des pères, ou un petit croissant d’argent. Le sénat se réunissait sur la convocation des consuls, et depuis des tribuns, dans les curies Hostilia, Pompéia, Julia, et dans les temples consacrés. Le premier inscrit sur l’album s'appelait prince du sénat. Toute réunion était précédée d'un sacritice fait à la porte de la curie par le magistrat qui avait convoqué l'assemblée. 11 fallait quatre cents membres pour que les délibérations fussent valables.
Le mode de recrutement de ce corps privilégié était des plus simples : tous les cinq ans les censeurs dressaient une nouvelle liste dans laquelle ils comprenaient , afin de combler les vides , les fils de sénateurs , les plus riches d’entre les chevaliers et ceux que les magistratures curules, telles que la questure, l’édilité et le tribunal, appelaient de droit à cet honneur. Si pour quelque motif grave ils jugeaient utile de retrancher un membre, en lisant leur liste ils se contentaient d'omettre son nom, et ce silence annonçait seul et légitimait l’exclusion. Cette discipline sévère produisait d’excellents effets. Tant que la censure fut une vérité et que la corruption en gangrenant les cœurs n'eut pas engendré la servitude, le sénat, malgré son orgueil, son égoïsme et sa dureté , fut le cerveau de l’univers.
Cicéron l’appelait le grand conservateur du bien public ; Ammien Marcellin , le refuge des peuples; Cassiodore, la gloire des bonnes mœurs; Pétrone, le vrai mattre du bien et de la justice; Tacite, la tête de l'empire; Symmaque, l’élite de l’humanité; Pline , l’excellence du monde , et sous le triple rapport de l’intelligence dans les affaires, de l’énergie dans le commandement, de l'habileté dans le gouvernement des hommes , durant six cents ans il mérita tous ces éloges.
Le second ordre était celui de3 chevaliers, au choix desquels, «dit un vieil interprète de Juste Lipse, on avoit aussi égard è ces conditions : à la naissance, eux biens
i Tile-Lito. Voy Paul Manuc« [de xenal. nom.)-, Zamoscliu, idem; MiJdlelon [LeUre à vulord lUnty).
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