‹ Rome ancienne et moderneChapitre 265 sur 428 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Au point de vue religieux un refus semblait impossible; mais la religion aux yeux des chefs franks, obscurcie par la fumée des camps, n'était pas encore assez belle pour les séduire. Karl, le Marteau de Tbor, comme l'appelaient ses leudes, se serait bien gardé de se brouiller pour les clefs de saint Pierre avec les Lombards ses alliés. Leur roi, Luilprand, était le père d’honneur de son tils Pépin; il l'avait adopté eu 733, à Parie, & la manière barbare, en lui coupant les cheveux; et comme en présence des Arabes qui menaçaient l’Europe vers les Pyrénées et les Alpes, le même intérêt réunissait les chefs des deux peuples placés sur la route de l'islamisme, les diviser en ce moment était impossible ; Charles Martel dut se borner à une intervention morale, et tout porte à croire que la paix accordée, en 742, aux Itomains en fut le résullat. Pendant cette paix, qui dura dix ans et qui n'cinpêcba pas les Lombards de chasser les Byzantins des derniers chftleaux qu'ils tenaient dans le duché de Rome, le nouveau pape Zacharie avait conçu un grand dessein. Oubliant ce que Grégoire II disait à Léon lTsaurien : préposés au gouvernement céleste des Eglises, les pontifes ne se mêlent pas des affaires de la République1, il songeait en s'appuyant sur les chefs des Franks, à constituer un domaine temporel au Saint-Siège et à succéder à l'empereur : ce projet, que la mort l’empêcha de suivre, allait réussir dans la main de son successeur avec l'aide du fils de Martel.

Le pape Etiknse II. — Pépin voulait remplacer les Mérovingiens à Paris, comme Étienne II voulait remplacer les empereurs il Rome. Liés d’avance par la double usurpation qu'ils méditaient, le maire du palais et le pape s'entendirent au premier mol. Étienne ordonna de tondre l’énervé Childéric, sacra solennellement Pépin, en 754, dans la basilique de Saint-Denis, donna le titre de patrice à ses deux tils, Charles et Cartoman , et fulmina une excommunication héréditaire coutre le peuple frank si jamais il prenait des rois dans une autre famille. Pépin , de son côté, passa les Alpes aussitôt avec ses Austrasiens, battit Aïstolf, roi des Lombards, et le força de signer un traité dans lequel il s'engageait à rendre aux Romains Ravenne et toutes les places du duché de Rome conquises sur les Byzantins. Mais la foi des traités à celle époque ne survivait pas à la victoire. Pépin eut h peine descendu le mont Cenis qu’Aïstolf ravageait la campagne de Rome et brûlait les maisons élevées auprès de Saint-Pierre. Dans cette extrémité, Étienne II, écrit l’abbé Fleury, auteur de l'Histoire ecclésiastique, adressa au roi des Franks une lettre oü il faisait parler saint Pierre comme s’il eût été sur la terre. « Je vous adjure, disait le prince des apôtres, par le Dieu vivant de ne pas souffrir plus longtemps que les Longobards désolent ma ville de Rome et mon peuple, si vous ne voulez pas que votre corps et votre ûme soient déchirés dans le feu éternel par l’ongle des démons. En m'oliéissant promptement vous recevrez un grand salaire en cette vie, vos ennemis seront écrasés par ma colère; vous vivrez longtemps jouissant des biens de ce monde et obtiendrez les palmes de la vie future. Dans le cas contraire, sachez que,

I. Ecclcsiis pneposiii mi ni Pontiflm i Rcl|iut)lira< wgoilis al^iiucnles. ( Bjrtmias, AmtaUa écrira., I. su, p. 351.)

LOMBARDS ET FRANKS

par l'autorité do la Trinité sainte et la grâce de mon apostolat , vous serez tous exclus du royaume de Dieu *. s

Celle fiction n'aurait pas suffi pour rappeler les Auslrasiens en Ilalie, sans l'espoir du pillage, l’attrait d'un immense butin, et sans les projets ambitieux de leur chef. L’ancien maire du palais avait assez d'intelligence pour comprendre qu’en affaiblissant les Lombards il préparait un nouveau tréne ît ses enfants. Envahissant donc l'Italie une seconde fuis, en 755, il enferma Aïstolf dans Pavie, et l’y tint assiégé jusqu’à ce que le roi lombard eût renoncé à son droit de conquête sur l'exarchat de Ravenne, et la pentapole ou les cinq villes de Rimini, Prsaro, Fano, Sinigaglia, Ancûne. Lorsque les comtes d’ Aïstolf eurent remis à Fulrad, abbé de Saint-Denis et représentant du vainqueur, les clefs de toutes les villes cédées, Pépin les livra , selon les uns à saint Pierre ou au Saint-Siège, et selon les autres les rendit au peuple romain 2. Quoi qu’il en soit, et sous quelque forme que la donation ait été faite, elle impliquait formellement , comme tout acte féodal , la suzeraineté des rois franks sur tous ies pays donnés ou rendus 3. Ces nouveaux seigneurs étaient obliges de défendre l'Église et le peuple romain; mais, ainsi que l'ont établi , avec les historiens les plus véridiques, Fréhérus et le père Pagi, ni Rome, ni le pape ne reconnaissaient d’autre souverain ’.

Le hasard renverse souvent les meilleures combinaisons politiques : au moment oit l'homme se croit le maître des événements, ils tournent et vont aboutir à un résultat imprévu. En invoquant l'intervention de Pépin, Étienne II n’avait en vue que l'intérêt du Saint-Siège : il arriva cependant que, par un effet tout contraire, au lieu de ^irofiter au pape, cette intervention profita au peuple. Le peuple de Rome, placé entre les empereurs de Constantinople auxquels il obéissait par habitude et les Lombards dont il voyait sans cesse briller les armes à ses portes, n’avait pas encore eu le temps de songer d’une manière sérieuse à son indépendance. Cette idée lui vint naturellement quand les derniers liens qui le rattachaient encore par les Exarques à l’empire furent brisés, quand il ne redouta plus les Lombards et qu’il se trouva soumis seulement en apparence aux Francs trop éloignés |X>ur gêner son action et aux papes trop faibles pour le dominer. Alors le courant démocratique, arrêté depuis huit siècles par la vieille digue des Césars, se précipita de nouveau dans son ancien lit et la République sortit de sa tombe *. Mais cette République de la Rome moderne, fille informe du moyen âge, gardait peu de traits de la démocratie de

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