‹ Rome ancienne et moderneChapitre 335 sur 428 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

l'autre le globe; le second, une louve d'argent avec les deux enfants. Le sénateur, tout habillé de brocart d'or et étincelant de rubis et de diamants, fermait la marche avec ses cameriers secrets, les juges du Capitole vêtus de noir, ses pages, ses trompettes, deux chœurs de musiciens et cinquante chevau-légers

Ce cortège sembla si splendide à la cour papale , que l'évêque de Sinigaglia , témoin oculaire, avoue qu’il ne croyait pas que ses yeux vissent jamais un pareil déploiement de luxe. Une autre surprise était réservée au pape, sur la place Saint-Pierre. Il n'y arriva qu’à la nuit, car il était parti tard de Saint-Paul, et il chevauchait lentement. Une foule nouvelle l'attendait là avec des cierges allumés, et dix mille lampes illuminaient la vieille basilique9. Tous les honneurs dus au souverain pontife lui furent prodigués par la population heureuse d'applaudir au rétablissement du siège apostolique. L'union ne cessa qu'au moment où Grégoire X( et les cardinaux laissèrent entrevoir leurs vues politiques. De toutes les dominations, celle qui répugnait le plus aux Romains était la domiuation pontificale. Le citoyen le moins éclairé sentait à merveille que si le trirègne spirituel se changeait en diadème terrestre, c'en était fait de la liberté. Rome, d’ailleurs, se serait endormie aux douces paroles de Grégoire, que sa voisine, Florence, fidèle amie et sentinelle vigilante, l’aurait réveillée. Dès l’arrivée du pape, les républicains florentins écrivirent aux caporioni :

Lettre des Ftobextins aux Romains. — « Très-illustres et très-honorables frères, quoique nous ayons perdu souvent nos peines en vous conjurant de songer sérieusement à votre liberté et à celle de l’Italie, car jusqu’ici nous n’avons recueilli d'autre fruit de nos conseils que des discours polis avec art, et d'éloquentes sentences, nous écartons aujourd'hui toute irritation de notre esprit pour vous montrer le précipice où vous courez tête baissée. Les entreprises plusieurs fois tentées sans succès réussissent quelquefois à l improviste. Qui sait si nous ne serons pas plus heureux que par le passé?... Nous voyons donc, excellents frères, et vous devez le voir clairement comme nous, à moins de fermer les yeux à dessein, que le souverain pontife, que vous attendiez avec tant d’impatience, ne reporte pas le siège papal dans votre ville pour en consoler le peuple affligé et dévot, mais pour mettre des fers aux mains de votre liberté. Que pensez-vous qu'il veuille, à quoi croyez-vous qu'il tende, si ce n'est à détruire votre indépendance et à renverser celte colonne de dignité humaine, que vos pères ont élevée avec tant de labeurs?... Où trouver un frein pour les forts et un refuge pour les faibles si votre sainte association à laquelle tiennent la force, la paix et le bonheur de Rome, se dissout à l'arrivée du pape?... Devrait-il rendre son éclat antique à la ville, ressusciter la magnifique gloire des aïeux, couronner une seconde fois votre front de la majesté du vieil empire , devrait-il couvrir vos mu-

I. In oliimo renlta uni eorntla dl clnquanU ratalli Irgieri...

8. Iiincrariaru llominl Gregorii Papa i Peiro Amclio allectensi txaratum. . (Moraiori, Scripforet rerum Italie*, rua, t. ni, druiU'inr partie, p. 090.)

SOUVERAINETÉ TEMPORELLE DES PAPES. St7

railles d'or, qu'il vaudrait mieux encore garder la liberté. Nous vous le redisons donc avec un dévouement sincère : si vous voulez conserver cet inestimable trésor, ne conservez pas dans vos murs celui qui tôt ou tard vous le ravira. Votre salut est dans vos mains, veillez et soyez fermes! Vous savez que nous sommes prêts & voler à votre secours 1 . »

La prédiction des Florentins se réalisa promptement : Grégoire XI , qui avait feint d'abord de tout approuver, ne s'occupa, dès qu'il se vit au palais pontifical, que de miner sourdement la république. Un complot tramé par ses officiers, et dans lequel étaient entrés quatre cents nobles, s'organisa pour supprimer du même coup et les caporioni et le régime populaire. La guerre éclata aussitôt entre le saint-siège et la ville, et le pape, qui avait à sa solde plusieurs compagnies de mercenaires, loin de reculer devant le peuple, se montrait de plus en plus menaçant, et marchait à son but quand la mort l'arrêta. On le porta le 17 mars 1 178 à Suinte -Marie-la- Neuve, où la cérémonie de ses obsèques dura neuf jours, puis, le 7 avril, les cardinaux se réunirent en conclave au Vatican.

Le coxclxvb de 1378. — Comme funeste présage, la foudre devança les prélats qui se rendaient au palais, y éclata avec un bruit épouvantable, et brisa le toit et les fenêtres. Les cardinaux étaient encore tout tremblants lorsque l’émeute arriva pour les achever. Malgré les remontrances du camerlingue, des bommes armés étaient entrés avec les prélats; malgré ses prières ils visitaient les cellules, et refusaient de se retirer. Se pressant tumultueusement aux portes du conclave, la foule criait pendant ce temps d'une voix menaçante : Homano lo volemo lo papa ! llomuno lo rolemo ! Nous le voulons romain , le pape ! Romain nous le voulons ! — Le camérier descendit pour essayer de faire entendre raison à ces furieux , et les vit s'écartant avec respect devant deux de leurs caporioni. • Nous voulons parler aux seigneurs cardinaux, » dirent ces magistrats. Le camerlingue les conduisit dans une petite chapelle où était réuni le conclave , et là le plus âgé d'entre eux s’exprima en ces termes ;

< ltévérendissimes seigneurs du monde, lo saint peuple de Rome tout entier se recommande par ma voix à vos grâces , et vous supplie d'avoir égard à la requête que je viens vous présenter en son nom. Durant soixante-dix ans, ce saint peuple a vécu orphelin de la papauté. Notre ville étant la tête du monde chrétien , d'après Jésus-Christ lui-même qui, en confiant les clefs du royaume des cieux au prince des apôtres, lui dit : « Tu es Pierre, cl sur cette pierre j’édifierai mon église; » et aucun pontife ne méritant le titre de saint s'il ne demeure au milieu de ce peuple sanctifié, nous venons vous supplier de nommer un pape romain. Si vous fuites cela, vous donnerez une grande consolation à ce peuple; si vous ne le faites pas, nous serons tués certainement , mais vous périrez comme nous ’. »

I. Clarissirai viri fralres honora odi, qnainquam hactenus mba locaisiioi fudevimus... ( Lettre» de Ctluch Salulalo, éditées par lligaeri, L i, p. 5». )

Si auiem faccre nolucriii», scia lis, nncticsiui Domini mei, qood prirai nos qui officiales sumus aimas maetati et occi»i cl rené tos eliani... (Ilaluze, Vie de Grtftirc XI.)

Page 1