‹ Rome ancienne et moderneChapitre 340 sur 428 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

et Margana. Aussitôt, Rome entière se trouva sur pied. Chacun se fortifiait dans sa maison et murait portes et fenêtres avec de grosses pierres. Toute la nuit, le cri de la famille Orsini : Orto ! Orsn ! retentit dans le quartier du Pont. A Monte Giordano, on ne voyait briller que feux, on n’entendait que clameurs. Au jour, on força le palais des Colonna, à San Marcello. Le seigneur Savello, trois de scs hommes d’armes et nombre des partisans des Colonna y périrent : le palais fut pillé et tout le quartier saccagé. On démolit, par ordre du pape, la maison desValle, et le lendemain, 30, on coupa la tête, sur le pont du ch&teau Saint-Ange, au protonotaire Colonna'.

Moeurs ns Rome ad xv* siècle. — Sous Innocent VIII, qui obtint le pontificat après la mort de Sixte IV, on ne fit rien de bon à Rome, dit l'annaliste du sénat1. Ce n’étaient tous les jours que vols, meurtres, sacrilèges. On enfonçait la nuit les portes des églises et des sacristies pour en dérober les ornements et les châsses précieuses. Les assassins poursuivaient et frappaient leurs victimes jusque chez les barbiers. Toute la ville était pleine de bandits, auxquels chaque palais de cardinal servait d'asile. Les plus criminels obtenaient sans peine, à titre de sauvegarde ou d’absolution, une bulle du pape qui aurait arrêté le bras de la justice, si la justice eût encore existé. Mais il n’y avait au Capitole ni tribunal ni juges. On trouvait bien de temps en temps, le matin , quelques hommes pendus à la Tour de la Nonne ( Tordinona) , devant la maison du vice-camerlingue , mais personne ne savait pourquoi. La seule chose qui était certaine, c’est que les morts n'avaient pu racheter leurs crimes , car le bourreau ne touchait pas ceux qui donnaient deux cents ducats par homicide. — Voilà, ajoute le scribe de Rome, sous quel régime l’on vivait en 14893.» Plus on montait, dans cette étrange société du xv" siècle, plus on était frappé de la brutalité et de la corruption des moeurs. On avait vu, en 1452, les illustres chanoines de Saint-Jean-de-Latran se battre à coups de poing avec le sénateur et les conservateurs du Capitole : au sein même du sacré college, en 1486, Rodrigo Borgia traitait d'ivrogne le cardinal de La Balue qui ripostait en l’appelant fils de Juif, coureur de filles de joie , et il fallait les séparer, car ils s’étaient pris au collet, tant ce corps vénérable , comme le remarque douloureusement Muratori, était alors livré à la licence * !

lÏLECTioit d'Alexandre VL— Telles étaient les mœurs de Rome à la mort d’innocent. Un médecin juif, qui promettait de le sauver, avait eu beau sacrifier, en les saignant trop abondamment pour composer un philtre avec du sang humain , trois enfants de dix ans, le 23 juillet 1492 il rendit l'Ame. Cet événement, au lieu d’augmenter le désordre comme de coutume le calma tout à coup : il était temps. Pendant la maladie du pape, deux cent vingt assassinats avaient été commis. On porta son corps

4. Alll 46 di dicembre Pictro de Andreoxzo dcl Rione del Ponte combatte à Steceato chiuso... {Diario di Roma det Roion det Kantiporlo , p. 40<U de la deuxième partie «la t. ni , collection des Scriplorttllalici. )

8. Diario di Roma del Notarto dtl Sanliporlo, del anno 4484 al 1494. Manu sa il do Vatican, 6833 3 Slefano Itifcssura, Diario di Roma; G. Eckird, Corpus hutoricum Redit Æri, t. Il, colonne et p. 1987.

4. Tant era ailora tibordinaio quel si venerabil collegio !... ( Muratoii , A un ah d'Ualia , t. ix, p. 884. )

LES B0RG1A.

à Saint-Pierre et, après la neuvaine d'usage, les cardinaux s'occupèrent de lui donner un successeur. Ils étaient seulement au nombre de vingt-trois quand ils entrèrent au conclave , le 6 août , dans la chapelle du Vatican , et avaient & choisir entre trois rivaux: Giuliano délia Rovere, qui fut depuis le pape Jules II, le cardinal Ascanio et Rodrigo Borgia. Le premier était le plus digne , le second , le plus avide d’argent, le troisième, le plus riche et le plus puissant dans l'Église. Borgia possédait beaucoup d’or; il jouissait en outre des revenus de trois archevêchés, de plusieurs évêchés, d’un grand nombre de bénéfices : or, comme le nouvel élu abandonnait toutes ses places à ses collègues, en entrant au conclave il pouvait compter sur autant de voix qu’il avait de sinécures à distribuer. On savait donc d'avance où était la majorité. Seize torches allumées au haut d’une tour en avaient révélé le chiffre ; cependant les cardinaux hésitaient , et pendaut quatre jours ils reculèrent devant un scrutin qui allait mettre à la tête de la chrétienté le plus grand scélérat du siècle. Enfin, le poids des ducats l’emporta. Le samedi matin, it août 1492, au point du jour, Borgia fut proclamé, sous le nom d’Alexandre VI.

Aussitôt la curée commença : fidèle î» des engagements sur lesquels il se proposait de revenir plus tard , Alexandre VI paya loyalement le prix de son élection. Le cardinal Orsini s'était vendu pour le palais Borgia et les châteaux de Monticelli et de Soriano; le cardinal Colonna pour i’opulente abbaye de Subbiaco , le cardinal Ascanio pour l'une des plus hautes dignités de l'Église , celle de vieschancelier, le cardinal Saint-Ange pour l'évêché du Port, le cardinal de Parme pour la seigneurie de Népi, le cardinal Savelli et celui de Saint-Jean pour les églises de Sainte-Marie-Majeure et de Sainte-Marie in via Lata. Les autres avaient reçu de l’or. On citait parmi eux un Vénitien presque centenaire dont la tête, dit l'annaliste de la ville, tremblait continuellement, et qui eut pour sa part 5,0U0ducats : ce qu’on trouva si mauvais à Venise, qu'il fut exilé et dépouillé de tous ses bénéfices. Cinq cardinaux seulement, ceux de Naples, de Sienne, de Portugal, de Sainte-Marie du Portique et de Saint-Pierre in Vincoli repoussèrent la corruption en disant que leurs voix n'étaient point à vendre1.

Rome était alors si tristement dénuée de sens moral que le honteux marché dont s'indignait Venise y parut très-légitime et qu’on y applaudit à une élection que les étrangers seuls avaient repoussée. En se rendant à Latran, après son couronnement dans le basilique de Saint-Pierre , Alexandre VI trouva les rues jonchées de fleurs et ornées d’arcs de triomphe. Le peuple était plein d'enthousiasme et lui prodigua des honneurs qu’il n'avait rendus â aucun pape. Tous les tyrans commenceut bien : les premiers actes d'Alexandre rappelèrent ceux de Néron. Un. meurtre ayant été commis le 3 septembre dans le Champ-des-Fleurs (Campo di Fiori), il fit raser sur-lochamp la maisou du meurtrier, et, comme il avait pris la fuite, son frère, soupçonné

I. Sicfaoo laftaaura «ripa Sri Kuala e (K) polo Rooaao. (Mantori, Serines IUU ri, c ui, dcuucmc partie, Va# ['onlificum , p. (Si S.) {Diane délit cillé di Htmt.)

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