CHAPITRE XXVIII
lait son épouse, parée d’or et de diamants, moins peut-être par amour pour elle, que par orgueil.
Rkkaissakce des arts a Rom. — Ce fut pourtant le souffle ardent et fiévreux de cet énergique vieillard qui fit éclore la Renaissance des arts à Rome. L'émigration des savants grecs, après la prise de Constantinople, avait déjà ranimé le goût des lettres et tourné les esprits vers l'antiquité. Les hommes du xvi” siècle , qui devaient faire de si grandes choses, ne pensaient pas encore, mais ils interrogeaient curieusement le passé. Ils se hélaient de ressusciter et de répandre, à l'aide de l’imprimerie, qui venait d’être inventée, les idées des morts, et en attendant que celte poussière humaine eût fait verdir de nouveaux germes, ils commençaient à fouiller le pieux sol de Rome, non pour fabriquer de la chaux, comme leurs pères, avec les chefs-d'œuvre de la sculpture antique, mais pour les admirer et les imiter. Il n’était bruit, en ce temps-là , que d'un jeune Florentin qui marquait avec la même furie, de l’énergique empreinte de son Ame, et le marbre et la toile. Michelagnolo Buonarrotti, ou, comme nous disons en France, Michel-Ange, n'avait pas trente ans, et déjà de Florence , sa patrie, le bruit de ses succès était venu par Venise et Bologne à Home. La ville indolente, qui dédaigna Lascaris et laissa son maître Argyropoulos vendre ses livres grecs pour vivre, donna peu d'attention d’abord à celui qui devait l’illustrer bientôt et la remplir de sa gloire. Un Français, le cardinal George d’Amboise, et messire Jacopo Galli, devinèrent seuls le grand homme. Il fit pour le Romain un Cupidon et un Bacchus d’un travail merveilleux, et pour le cardinal d'Amboise, la Vierge immortelle de la Pieta.
Miciiel-Ascb. — L'enthousiasme soulevé par l’apparition de ce chef-d'œuvre rendit les Florentins jaloux : ils écrivirent à Michel-Ange de revenir, et en obtinrent le colosse de David et les fameux cartons de la salle du conseil. Ces deux merveilles de l'art moderne attiraient à Florence tous les artistes d'Italie, lorsque Jules II demanda le jeune sculpteur au gonfalonier Soderini. La mort, qui approchait, n’avait inspiré au vieillard qu'une pensée pleine d’orgueil. Il voulait un tombeau d'empereur; il fallait à ses restes un monument aussi pompeux que ceux qui n’ont pu conserver les cendres d'Auguste et d'Hadrien. Michel-Ange lui soumit un plan à la hauteur de son ambition. Le mausolée qu'il avait imaginé devait avoir pour base un massif parallélogramme de dix-huit brasses de longueur sur douze de largeur. L'extérieur aurait été orné de niches, séparées par des termes supportant l'entablement. Chacune de ces figures, drapées, aurait tenu un captiT à la chaîne. Ces captifs représentaient les villes conquises par Jules II, et réunies aux États de l’Église. Outre les emblèmes historiques, l'entablement aurait supporté quatre statues colossales, la Vie active, la Vie contemplative, saint Paul et Moïse , entre lesquelles se serait élevé le sarcophage, surmonté de deux statues, l'une représentant le Ciel qui reçoit l'Ante de Jules 11, l'autre la Terre, qui pleure sa mort.
La nouvelle basilique de Saint-Pierre. — Jules II trouva ce plan si grandiose.
LA RENAISSANCE. 5.1
que la vieille basilique de Saint-Pierre lui parut trop étroite pour son mausolée. Il promit donc deux cent mille écus à Michel-Ange, lui dit de se mettre à l’œuvre sur-le-champ, et donna l’ordre A son architecte Bramante de démolir la vénérable métropole du monde catholique, et d'édifier sur cet emplacement, consacré par douze siècles d'hommages pieux, du pèlerinages et de prières, un temple digne de Salomon par scs proportions gigantesques et sa magnificence. Tous les cardinaux tombèrent en vain à ses pieds pour le supplier d’épargner cette tête noble et sainte de l’Église : il fut inflexible. Vieux murs fondés, si l’on en croit l’inscription de la tribune , par l’empereur Constantin , forêt de marbre des cinq nefs , arcs triomphaux, quadriportique , fontaine des pèlerins aux colonnes de porphyre, mosaïques de l’atrium, peintures murales, reliques précieuses de l’art byzantin et de Giotto, tout fut abattu et détruit par le marteau de Bramante. Le 18 avril 1500, c'est-à-dire douze cents ans jour pour jour après la fondation de l’ancienne, Jules II posa solennellement la première pierre de la basilique actuelle. Sans tenir compte des travaux d'agrandissement entrepris cinquante-six ans auparavant par Nicolas V, et continués sous Paul 11 , Bramante avait tracé un plan nouveau , mais qui était plein de simplicité et de grandeur. L’édifice, tel qu’il l'avait conçu, devait former une croix grecque, avec une coupole au milieu et une façade ornée de deux campaniles. Regardant avec raison la coupole comme la partie capitale de son œuvre , il commença par élever les piliers destinés à la soutenir.
Rahiael. — Tandis que ces quatre massifs énormes sortaient lentement de terre, que Michel-Ange achevait le Moïse et jetait en bronze la statue du pape batailleur qui voulut être représenté une épée à la main, il arriva en 1506 un jeune parent de Bramante que Jules attendait avec impatience, car cet adolescent balançait déjà la renommée de l’artiste Florentin. Fils d'un pauvre peintre d’Urbino nommé Santi et de la liclle et chaste Maggia, ce chérubin de la peinture était né au milieu des couleurs et des roses, et n’avait vu en grandissant que les traits gracieux des madones et le sourire de sa mère. Tout dans la maison où son enfance s'écoula était consacré aux anges : il portait lui-même le nom du plus beau d'entre eux, Haf/aele. Dans quelles conditions plus heureuses pouvait donc éclore et se développer ce talent qui devait être l’étoile la plus lumineuse du firmament de l'art?... A quinze ans, Raphaël orphelin peignait des Vierges admirables, car il leur donnait les traits de sa mère. Une autre faveur de la destinée le mit dans les mains du Pérugin, le dessinateur le plus élégant, le plus harmonieux coloriste de l’époque. De ce peintre tout byzantin il prit la pureté antique et la grâce du contour, le relief de Masaccio, l’idéal de Léonard de Vinci , l'art patient de Fra Bartolomeo, et il s'appropria si heureusement les qualités de tous ces maîtres, qu’à vingt-cinq ans elles brillaient dans ses tableaux avec d'autant d’harmonie et d’éclat que les couleurs sur sa palette.
I. Le dessin original qni pas» dans les mains de Martelte , auteur des Observations sur la r*e de Michel-Ange par Oubli' i , a été décrit ires-euciciucnt par M. Delécluic.
Cil \PITRF. XXVIII
Il est présenté a Jules 11. — Tel élait Raphaël lorsque Bramante le présenta & Jules 11. Appuyé des deux mains sur ce bâton que redoutaient les prélats euxméines, le pape à la barl>e blanche regarda longtemps d’un oeil interrogateur ce protégé de Bramante, brillant de jeunesse et de gloire; puis, le prenant par la main, il le conduisit dans une des salles de l'appartement de Nicolas V, et lui dit : • Tu vois ces fresques de Pietro délia Francesca, de Barlolomco délia Gatta et de Signorelli, efface-les et fais un grand tableau. » Raphaël peignit la Dispute du saint sacrement. Plaçant à la fois la scène dans les cieux et sur la terre, à l aide du procédé trop simple peut-être et mécanique en quelque sorte des peintres du Bas- Empire, il montra dans la partie supérieure du tableau l’Éternel éclairant de ses rayons divins les séraphins et les chérubins qui l'entourent. Son Fils, étendant le bras, se dévoue à ses pieds pour le salut du monde. D’un côté se tient la Vierge en adoration; de l’autre, saint Jean-Baptiste qui montre le Messie. Assis dans les régions célestes, Abraham, Moïse, saint Paul, les évangélistes, saint Étienne, saint Laurent, et notre premier père, contemplent Dieu dans toute sa gloire : au-dessous de la ligne qui sépare les deux parties de cette vaste composition s’élève un autel où brille le calice d'or du Saint-Sacrement. A droite et à gauche apparaissent rangés des souverains pontifes, des évêques et les plus célèbres théologiens qui ont traité dans leurs écrits du mystère de la sainte Trinité. Leur attention ne se porte point sur la scène céleste que leur dérobent d'épais nuages, elle est concentrée sur l'hostie : au dernier plan sont massés des groupes de spectateurs parmi lesquels le peintre, dans sa reconnaissance, plaça Bramante, comme dans son admiration il avait mis au milieu des théologiens l'illustre martyr de la réforme et de la liberté, Savonarola '.
Ce tableau, où les Allemands et leurs disciples ont vu tant d'allégories, tant de spiritualisme nuageux et tant de mythes1, consacrait d’une façon assez obscure le souvenir du concile qui mit Un aux controverses sur le sacrement de l’Eucharistie. Il est évident que, au Heu d’un idéal confus et à peu près inintelligible, il eût mieux valu se l>orner à retracer la scène historique ; mais à force de chercher minutieusement le beau, Raphaël oubliait déjà le vrai, et il allait arriver dans scs grandes compositions à celte nature de convention où tout est faux et souvent monotone, parce que tout est parfuit. S'il n’eût peint que des madones ou les sujets gracieux qui naissaient naturellement sous son pinceau comme les fleurs sur l’oranger, Raphaël serait mort sans rival ; l'aveugle volonté de Jules 11 le jeta hors de sa voie, et, pour quelques fresques à moitié effacées aujourd'hui, la postérité perdit des chefs-d’œuvre ; mais on ne pensait pas ainsi en 1H08. Le pape fut si content de ce début, qu’il mit les trois salles voisines à la disposition de Raphaël , et qu'afin d’exciter entre les deux grands maîtres une émulation féconde par l'art, il donna l'ordre à Michel-Ange de peindre à fresque la chapelle Sixtine.
I. Pieiru Bellorl (Devriiziooe délie imagini dipinte da Hafaeüe dTrbino nelle ramere de! Palatzo aposiolico VaüeaaaJ
S. liufuel fou Vtl'tHo , tod J.-D. PaMav.Mii; Leipzig, IH39.
LA RENAISSANCE
La cHAfiLLi sixtike. — On ne répliquait pas & Jules II : aussi Michel-Ange , qui l'aimait malgré ses boutades et leurs querelles, parce qu’il retrouvait dans le vieillard sa fierté de caractère et son impétueuse humeur, après une vive hésitation, finit par obéir. Les peintures dont la chapelle avait été décorée par des vieux maîtres furent enlevées, et Michel-Ange se mil à composer les dessins du plafond. Connaissant sa propre inexpérience dans la partie mécanique de son art, il invita plusieurs peintres florentins de ses amis à venir à son aide. Durant quelque temps Granaccio Bugiardini, Jacopo di Sandro et d’autres, travaillèrent sous sa direction : mais le pinceau de ces artistes d'un ordre secondaire rendait si mal les idées de Michel-Ange qu’un matin, effaçant tout ce qu'ils avaient fait, il leur ferma les portes de la chapelle. A compter de ce moment il travailla seul, ne permettant qu'au pape de gravir quelquefois les marches de son escalier â pivot. Lorsqu'il eut peint la moitié de la chapelle, Jules voulut que le mérite de l'œuvre fût soumis au public. L’admiration que montra Borne ne fit qu'augmenter l’impatience du pape qui , sentant la vie lui échapper, tenait avec une obstination d'enfant à voir ce magnitique travail achevé avant de descendre dans la tombe. U visitait souvent Michel-Ange et le gourmandait sur sa lenteur : « Quand finiras-tu donc cette chapelle 1 d lui cria-t-il un jour avec colère.... a Quamlo po/rà , quand je pourrai , » répondit froidement le peintre. « Quand lu pourras? » répliqua Jules en frappant la terre de son bâton ; a tu as donc envie que «je te fasse jeter â bas de cet échafaud '? »
Quelques mois après cette menace que Jules était homme à exécuter, Michel- Ange laissa enlever les échafaudages , bien qu’il manquât la dernière touche â ses fresques. Elles furent découvertes le jour de la Toussaint 1512. L'artiste s'était surpassé. En vingt mois il avait signé son immortalité dans cette page célèbre, la première et la plus belle de l'histoire de la renaissance des arts en Italie. On eût dit que les grandes figures de l'Ancien Testament étaient sorties de la tombe comme Samuel â la voix de la pythonissc , ou descendues des cieux pour venir se ranger autour de la voûte Sixtine. L’image majestueuse de l'Eternel domine l’œuvre entière. Dieu vous éblouit partout de sa grandeur : soit que de son bras tout-puissant il divise la lumière des ténèbres; qu’il lance dans l'espace le soleil et la lune, qu’il crée la terre, l’herbe, les animaux, qu’il dise aux mers de se creuser un lit, ou que, porté par un ravissant groupe d'anges, il fasse l'homme à son image, et tire pendant le sommeil de cet Adam, beau comme l’Apollon, la femme do ses flancs. Un cri d'admiration unanime salua ces |>oétiques personnifications du serpent, de l’enfer, de Caïn , des cinq sibylles, des sept prophètes, de Moïse et du vieux Noé, oit éclatent une telle vigueur de conception , une si incroyable hardiesse de dessin , une telle variété dans le caractère, l’expression, la pose des personnages, que, pour la première fois peut-être, l’envie resta sans voix et la critique sans murmures.
I. Il papa dimandolo on giorno, qnando Onirebbe questa eapella, e ns.jxmdcn.lo egii quando poiro; Qtuindo potro, egli soggina&e; lu km roflia, chio li farda gilar pi à di çh-I pilro. CoDilivl Vit» di Mirhelti/noio Utonarroih ). Vasarl, idem , tma parte, p. 71*.
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