‹ Rome ancienne et moderneChapitre 349 sur 428 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Celte œuvre est le flambeau qui illuminait le monde de l'art plongé depuis tant de siècles dans les ténèbres , voilà l’aveu qui sortait de toutes les l>ouchcs : en digne rival de Michel-Ange, Raphaël était le premier à le répéter. Bien qu'il eût succombé dans cette lutte de géants où chaque défaite nous léguait un chef-d'œuvre, car ni l'École d'Athènes, ni le Miracle de Bolsène, ni l'Héliodore battu de verges n'approchent, malgré leur beauté, des vigoureuses créations de la chapelle Sixtine, Raphaël n'en applaudissait pas moins au triomphe de son rival, et, en se hâtant de l'imiter et d'agrandir sa manière, il se montrait digne de lui disputer la victoire. Jules II sembla n’étre resté sur la terre au milieu des agitations de sa vie militante que pour voir la fin de ces travaux : quand il eut dit sa messe dans la chapelle dont il trouvait cependant la décoration trop simple, il prononça le natte dimilis, et laissa, le 21 février 1 513, l’anneau et le trirègne à Léon X.

La cité des fleurs. — Léon, qui s'appelait Jean avant de monter sur le trône pontifical, était fils de ce Laurent de Médicis surnommé le Magnifique, parce que son grand-père avait dépensé trente-deux millions pour l’embellissement de Florence, et fait de son palais une académie et de ses jardins un musée. Passionné pour les lettres, les arts et Platon, Laurent recueillit avec amour dans sa villa de Coreggi et son frais Tusculum de Fiesole les savants , les poètes et les philosophes qui accouraient de toutes parts, car la cité des fleurs était, depuis la dernière moitié du xv* siècle, le berceau de la Renaissance. C’est là que s’étaient rendus d’abord les émigrés de Constantinople fuyant devant les musulmans et emportant dans l’exil non les ossements, mais l’esprit de leurs pères. C'est dans le palais de ces anciens marchands de laine, devenus les rois de l’Italie intellectuelle, que Pic de La Mirandole et Marsile Ficin préparèrent, à leur insu, la réforme en traduisant Platon ; que Politien ressuscitait la belle langue de Cicéron , et que la vue des statues antiques éveillait le génie du jeune Michel-Ange. Jean vint au monde au milieu de ce printemps de l'intelligence et quand l'astre des Médicis était à son zénith. Les présages les plus riants entouraient son berceau. Sa mère avait rêvé qu'elle accouchait, dans l'église de Santa Reparata, d'un lion merveilleux de beauté et de douceur. Pour réaliser cet augure et les horoscopes des astrologues grecs dont la complaisauce prédisait à l’enfant les plus brillantes destinées, au sortir des langes son père le mit dans l'Église. Tonsuré à sept ans et nommé par Louis XI abbé du monastère de Font- Doucc en Saintonge, à treize il était cardinal et à trente-six ans souverain pontife.

ËLECTioa de Léo» X. — Aussitôt que les chanoines de Saint-Pierre eurent enseveli Jules 11, vingt-cinq cardinaux entrèrent au conclave : le 10 mars, Jean de Médicis dépouilla lui-méme le scrutin, et le lendemain matin à sept heures on démolit la fenêtre du conclave qui était murée, et le cardinal Alexandre Farnèse, se présentant au balcon, prononça en latin, à haute et intelligible voix, les paroles suivantes : g Je vous apporte un grand sujet de joie , nous avons un pape , c'est le révérendissime seigneur Jean de Médicis, qui a pris le nom de Léon X. » Le cardinal n’avait pas fini que l’artillerie du fort Saint-Ange et toutes les cloches sonnant à grunde volée

LA RENAISSANCE

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annonçaient la nouvelle A Home. La foule immense qui se pressait sur la place du Vatican l’accueillit avec de tels cris de vive Léon! les balles! les balles! viva Leone! polie! pâlie ! (armes de sa famille), qu'on eût cru, s’écrie un témoin oculaire, que le tonnerre faisait crouler le ciel '. Quelques instants après, les portes s’ouvrirent et il parut porté sur la chaire pontificale, suivi de tout le clergé et des cardinaux qui allèrent en grande pompe l’introniser sur l’ancien emplacement de Saint-Pierre. Jamais élection n’avait excité pareil enthousiasme. Rome fut illuminée pendant huit jours. Fiers de l’élévation de leur souverain, les marchands de Florence jetaient de l’argent au peuple et entretenaient son allégresse par d’abondantes distributions de pain et de vin dans les rues et les places. On n'entendait devant leurs riches maisons et à la porte des palais que sérénades, chansons et bruit de fêtes.

Eutrocsiasus di Houe. — Couronné le 19 mars au grand autel provisoire de Saint- Pierre, il descendit le li du mois suivant du Vatican, devant lequel s'élevait un arc de triomphe à huit colonnes orné de cette inscription : A Léon, souverain pontife, le protecteur des Lettres et le père de la Bonté, pour aller prendre possession de la basilique et du palais de Latran. Rome, qui s’attendait à un pompeux spectacle, était tout entière sur la place des Saints-Apôtres. Son espoir ne fut pas trompé : Léon, qui avait dépensé ce mille écus pour celte fêle, montra qu’il était vraiment le fils de Laurent le Magnifique. Deux cents cavaliers ouvraient la marche la lance au poing. Derrière cet escadron bariolé de flammes blanches et rouges, signe distinctif des Orsini, venaient plus de cent comtes ou seigneurs, et les chefs de toutes les familles romaines, les Colonna en tète. Us étaient suivis de musiciens habillés aux couleurs du pape, de rouge, de blanc et de vert. Puis, entre l’avant-garde des Grecs |iortant la lance et le bouclier et deux cent soixante estafiers pontificaux en habit rose, conduits par deux majordomes, marchaient pêle-mêle les principaux marchands de Florence, splendidement vêtus do velours et de satin cramoisi. Après les estafiers pontificaux, un palefrenier tenait d’une main un béton peint en rouge et conduisait une haquenée couverte jusqu’aux pieds d’une housse de velours sur laquelle était l'échelle recouverte de velours cramoisi dont le pape se sert pour monter h cheval. Douze coureurs montés sur des chevaux superbes et portant chacun une bannière aux armes papales précédaient les caporioni , le grand gonfulonier de l’Église, le porte-étendard de l'ordre Teutonnique et celui de Saint- Jean de Jérusalem.

Le drapeau aux clefs pontificales flottait ensuite et courbait sous son poids le capitaine de l'Église qui avait pour escorte deux cents barons, chevaliers ou neveux de cardinaux, tous en riche costume, et deux cent cinquante-six camériers rangés sur deux lignes portant des capuces doublées d’hermine. Le neveu du pape, devant lequel caracolaient dix jeunes nobles romains couverts d’armures éblouissantes et

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