CHAPITRE XXXI
robustes, accoutumés à souffrir la faim, la soif et les fatigues les plus grandes, déployant dans le péril un courage désespéré, car ils auraient mieux aimé tomber morts que vivants au pouvoir de leurs ennemis, ces capitaines d’aventures se montraient d'autant plus audacieux , qu’ils avaient des complices partout, jusque dans le sacré collège, jusque dans la chambre du pape. Dix ans avant, Picolomiui n'avait pus craint de venir à Rome, sous la sauvegarde du duc de Toscane, demander à Grégoire XIII l’absolution de tous ses meurtres. Ils étaient si nombreux , que le pape , saisi d'horreur, jeta la liste sanglante sur la table. Mais a De deux choses l’une, lui dirent les cardinaux qui étaient présents, ou votre neveu Giacomo sera assassiné par Picolomini , ou vous pardonnerez au bandit, a Les confesseurs de Saint-Jean-de-Latran ayant ajouté qu’il fallait opter sur-le-champ, si l'on voulait prévenir un grand malheur, entre ces deux conditions, le saint-père choisit la moins cruelle, et pardonna '.
Sous le faible gouvernement des trois pontifes qui suivirent Sixte-Quint, les brigands eurent vite regagné le temps perdu et reconquis Y Agro Romano. On prit bien Picolomini , qui fut pendu à Florence, mais on ne put prendre Marco Sciarra : il battit le duc de Sermoneta et Virginio Orsini , repoussa les barons napolitains unis à ceux des États de l'Église, et resta maître de toute la ligne du sud. Un fléau ne vient jamais seul; Marco Sciarra amena la famine. L'année 1590 avait été si mauvaise, que le rubi de blé valait plus de trente écus romains, bientôt il devint impossible d’en trouver à aucun prix. Après avoir épuisé tout ce qui peut servir d'aliment, les hommes mouraient par milliers. Les chemins de la campagne étaient couverts de cadavres qui avaient encore la bouche pleine d’herbe. Les cardinaux, les prélats, les religieux de tous les couvents, et particulièrement les Pères de la compagnie de Jésus, vinrent avec un zèle des plus louables au secours des pauvres de la ville. Leurs soins et leurs aumônes ne purent cependant empêcher des centaines de malheureux de mourir de faim. Innocent IX avait donné cent mille écus d'or pour acheter des grains : les vents contraires ne permirent pas aux vaisseaux qui les apportaient d'aborder, et la disette en augmenta d'autant. Au commencement du carême de 1591, on ne vendait plus sur le vu d'un bulletin donné d'avance, que dixsept onces de pain par tête. Cette ration d'un pain fait avec de l’orge, des fèves et des légumes, coûtait deux baioques. L'insuffisance et la mauvaise qualité des aliments produisirent leurs conséquences ordinaires. La population affaiblie ne put résister aux lièvres de la canicule, et l'épidémie remplaça la famine. S'il faut en croire Ciaconio et Cicarelli, elle emporta soixante mille personnes1.
Ci-Éicairr VIII «t lxs Aldobuandini. — Peu de mois après cette calamité, Clément VIII reçut les clefs de saint Pierre : abandonnant aussitôt le gouvernement temporel et spirituel à ses neveux, les Aldobrandini, qu’il décora de la pourpre, il
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a. Voglioofi ctw le Roou mnlcslnu dill' igotlo del l»0 Uns tir igosto Jet 15*1 fil <11 ttuioti mU* pereone eireo mine. (Ckirrlli. Vite ii Crr/erU XIV, p. 537 irltl Vite de' Pnli/tci. )
LE SAINT OFFICE
ne parut se proposer pour but de son pontificat que trois choses : l’élévation de sa famille, la destruction des brigands et le triomphe de la Ligue en France. Ayant amplement pourvu & la première de ces choses et mené à bien la seconde, en forçant Marco Sciarra de se réfugier avec cinq cents de ses bandits sur les terres de Venise, il s'occupa avec ardeur de la troisième, qui était la plus importante. Ses prédécesseurs lui avaient tracé la voie I Grégoire XIV payait A la Ligue catholique de France un subside mensuel de quinze mille écus : Innocent IX avait triplé ce subside, Clément le maintint à cinquante mille scudi par mois; puis il ordonna par une bulle extraordinaire aux catholiques français d'élire un roi de leur religion, à l’exclusion d’Henri IV. Celui-ci, auquel une nouvelle abjuration ne pesait guère, essaya de parer le coup en revenant publiquement le 25 juillet 1593 à la religion romaine. Mais le pape fut inflexible : il fallut pour vaincre sa résistance deux ans de négociation , la menace d’abandonner le saint-siège, en élisant un patriarche à Paris, et l'habileté diplomatique de d’Ossat et de Du Perron. Ces deux adroits négociateurs, qu’attendait le chapeau rouge, persuadèrent enün le pape. Assis au milieu de ses cardinaux cl de sa cour, sous le portique de Saint-Pierre, dont les portes étaient fermées, le 17 septembre 1595, il consentit à leur donner audience. Les deux représentants du roi de France montrèrent d’abord leurs lettres de créance : ils abjurèrent ensuite l’hérésie au nom de leur maître, firent pour lui une profession de foi catholique, et acceptèrent humblement les conditions et la pénitence que lui imposait le saint office : Clément VIII alors fit lire son absolution et ouvrir toutes grandes les portes de la basilique de Saint-Pierre, dans laquelle un magnifique Te Ueum, chanté au bruit de l'artillerie du château Saint-Ange, célébra la réconciliation du roi de France avec l’Église'.
Li Tassa a Itoxx en 1592. — Deux mesures de bonne administration, le rappel des barons à égalité devant la loi et la répression des brigands, furent prises celte année-là par les Aldobrandini. Écrasés de dettes, les barons romains ne payaient plus depuis la mort de Sixte-Quint, et, substituant leurs biens, ils bravaient toutes les poursuites. Par une bulle ou constitution solennelle, Clément VIH brisa les liens du fidéi-commis, et décida que la créance aurait plus de force que la fiction légale. De concert avec le comte d'OIivarez, vice-roi de Naples, quand il eut mis un terme à la licence des barons, il donna la chasse aux brigands. Ceux-ci bloquaient toujours la ville. Maîtres de la campagne et des routes, ils dépouillaient marchands, courriers et voyageurs, ou les traînaient pour les rançonner dans la Macchia. Ils venaient de finir l’année par la capture d'un évéque et d'un archevêque, ils l’avaient commencée par l'arrestation du Tasse. Ce qui prouve combien le brigandage date de loin sur cette terre infortunée, c'est que le Tasse fut arrêté aux portes de Rome, comme l’avait été Pétrarque deux cent cinquante-quatre ans auparavant en venant recevoir la même couronne qu'on décerna au Capitole à l’amant idéal de Laure.
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