‹ Rome ancienne et moderneChapitre 379 sur 428 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

I.es cardinaux-neveux, Cynthio et Piélro Aldobrandini, par une noble émulation, se disputaient l’estime et l'amitié du Tasse. Ce n’était pas la |iremiire fuis qu’à force de prières ils parvenaient & l'attirer à Rome. En 1 59î, cédant à leurs instances, il était déjà venu, et, chose singulière, tout à point pour sauver Pasquin. Le satirique de marbre parlant trop librement, les neveux du pape résolurent de le punir. On réunit une commission de cardinaux qui furent unanimes à reconnaître la culpabilité de Pasquin, et le condamnèrent à être brisé en expiation de ses méfaits, et jeté dans le Tibre. Heureusement pour le seul organe de l'opposition romaine, avant d'exécuter la sentence, les Aldobrandini consultèrent le Tasse, a Laissez Pasquin sur son piédestal , répondit le poète, car si vous le jetiez au fleuve, il naîtrait de sa poussière des milliers de grenouilles qui vous étourdiraient jour et nuit de leurs coassements*. »

Os lui offre *u Capitole le lacrier de PÉTRARQUE. — Lorsqu'il revint trois ans plus lard, ce malheureux grand homme, qui payait sa gloire si cher, avait le pressentiment de sa lin prochaine. Un cortège triomphal, composé de toute la cour du pa|>e, des cardinaux-neveux et d’une foule immense, l’attendait en vain à la porte San-Lorenzo; son front soucieux ne se dérida point. Conduit au Vatican au milieu des acclamations il accueillit avec un mélancolique sourire les remerciements et les louanges de Clément VIII. Le cardinal Cynthio lui ayant présenté un sonnet (l’Hercule Tasso, son cousin , qui félicitait Rome moderne de marcher sur les pas de Rome ancienne, en accordant la couronne à la vertu et les honneurs du triomphe au génie, il le lut, et murmura, en le rendant à son ami , ce vers de Sénèque : Magnifiques paroles , que la mort qui me touche va emporter ! 1 Celte prédiction s’accomplit la veille du triomphe. Il en avait toujours considéré les apprêts avec une douloureuse indifférence. Sentant la vie lui échapper, le chantre de Jérusalem voulut en passer les derniers instants dans les liras de cette religion qni avait inspiré son poème. Il se ht porter du Vatican au couvent de Sant’ Onofrio sur le Janicule.

Le 1" avril dans la matinée , par un de ces orages de printemps où le vent lutte de violence avec la pluie, les frères virent avec surprise le carrosse du cardinal Pietro Aldobrandino gravir la rampe escarpée qui mène à leur maison. S'attendant à quelque événement extraordinaire , ils vinrent se ranger sur la porte avec leur prieur et bientêt virent descendre le Tasse qui , s'approchant du parvis avec peine, leur dit qu’il venait mourir parmi eux. De la porte du couvent, à droite de laquelle est l’église, on voit à travers les arbres de la terrasse la plus belle partie de Rome; puis on pénètre dans un cloître étroit, humide, bas, et dont l’aspect serre le coeur. C’est là que les religieux conduisirent le Tasse. A gauche de ce froid vestibule du tombeau, s’ouvre une église humble et obscure; puis, en face, du côté du sud

I. Non di gratta, signore. percioche dalle polveri nella ripa del flame naseeraono inQnite rane die gnrcüeiiann t la nulle e'ittt. (Glof. IJaltsla Manto, ViU di Tonjunlo Taito, p. 441. )

ï- Mjgniiira verba mors i»rupe adtuoia excusait....

LE SAINT OFFICE

cl dans l'un des sites les plus délicieux de l'univers , s'étend le jardin au haut du Janicule. Ce jardin si beau , surtout au printemps, quand on découvre il travers les pêchers fleuris Rome tout entière, noyée dans une vapeur rose, n’offrait cependant qu'un attrait secondaire au Tasse. Ce qui l’avait amené dans le couvent des frères de Saint-Jérôme, c’était la petite chapelle du portique dédiée à NoIre-Damc-du- Rosaire. L’immortel poète , dans un de ses accès de démence ou de fièvre , avait vu la douce image de Marie couronnée de rayons d’or et resplendissante de lumière , et en attendant que , selon ses expressions , il pût la contempler plus belle encore dans les cicux , il lui avait voué un culte fidèle '.

Mort dc Tassk vu cocvxnt dx Saxt’ Oxofhio. — Tant qu'il lui fut possible de se traîner dans le cloître ou dans l’église, il ne songea qu'à l’implorer et à réciter son rosaire. Mais la mort venait vite. Huit jours après son entrée à Sant’ Onofrio, la fièvre fatale le prit. Le médecin du pape, qui était son ami depuis longtemps, remplit alors sa triste mission en l'avertissant du péril. Cette nouvelle ne l’efTraya pas. il l'apprit sans émotion, remercia le médecin en l'embrassant, et, levant les yeux au ciel, rendit grâce à Dieu de ce qu’il allait enfin toucher au port après taul dc tempêtes. Il était dans le jardin , sous un chêne antique où il avait voulu revoir le jour pour la dernière fois : on le reporta dans son lit, et il n’en sortit plus que pour descendre dans la tombe qu’on lui creusa au fond de l’humble église. Là, un marbre dc deux pieds et demi couvrit cette éternelle gloire : on l’enterra sans pompe comme il l’avait souhaité, et c’est à peine si les ermites de Saint-Jérôme voulurent permettre à son meilleur ami le Manso, seigneur de Bisaccio , de faire graver ces quatre mots sur la pierre : ci-gll Torquato Tasso ’.

Beatrix Crsci. — Après le génie ce fut le tour de l'innocence : victime d'un attentat que les lois de toutes les nations devraient punir de mort , et abandonnée par le pape, vers lequel elle avait inutilement tendu les bras afin qu’il l'arrachât des

• . Erra in langniva e d- alto sonne avinta

Ojpii mia pensa havea d* intorno al fore..

E pieu tTorrldo girln e pion d'ardore;

(J-iautio tll lace lucorooata e ciata R »fa* illando del divino anlore .

Maria pronu scendesti al mio dolore... (Tnaootîo Tasso. )

2. Hic jatel Torqaatus Tassa*. Six ans après, les frères remplacèrent ee marbre pieol e oimpltte par une pierre de deux palmes et demie «le long et dc deux palmes de large, sur laquelle on lit cette inscription :

Torquatl Tssxi os sa

hic jarenl.

Hoc lie ncsclos esses bospes

fratres hajos ecclesiæ pp.

Obi il ann. MDXCV.

Par la miséricorde de Dieu loul-puissanl de Torqaiio Tasso les os

ici reposent.

Pour que lu en fusses instruit,

6 étranger !

les Irères de cette église lai ont érigé ee monument, en 1601.

Il mourut l’au 150".

A cdté de celle humble pierre, de niveau avec le pavé de l'humble église, est encastrée dans le mur dn fond blanchi h la chant une plupe de marbre noir qua le cardinal Revilaqua ftt placer U en mémoire de son immortel compatriote. Cette plaque, ornee d’une inscription , est surmontée d'un portrait enfumé qui ne ressemble pas au Tasse.

F.n copiant l'inscription precedente M. Bcylc ; Sien thaï ) , Promcm 4 * daiu Rome, I. tt, p. 212, a lu IWB pour 1601, et a fait mourir le Tasse quarante ans avant qu’il ne fût né.

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