CHAPITRE VIII
LES TRIUMVIRS
Brillé él tes romplifps m réfugient la Capitole. - Mire Antoine. — Teslamenl de Céar. — Fttnénlllev de César. — OettTe tient réclamer l'héritage de César. — Second triumvirat. — Nouvelles prorcri plions. — Mort de Cicéron. — Octave et Antoine se partagent l'empire. — Bataille d* Actinia.
Quand César ne respira plus, Brutus voulut parler au sénat; mais, au lieu de l'écouter, tous, jeunes et vieux , se précipitèrent vers la porte dans un tel trouble et avec un empressement si tumultueux, que plusieurs furent écrasés sous les colonnes, et que d'autres se blessèrent, en fuyant, aux poignards dea <■ ' assassins. Déconcertés par la fuite des sénateurs, ceux-ci s'encouragent cependant, et roulant leur robe autour de la main gauche pour s'en servir comme d’un bouclier, tandis que de l’autre ils brandissaient leurs poignards, dont les lames dégouttaient de sang, Us parcourent dans les rues en criant qu'ils ont immolé le roi, qu'ils ont massacré le tyran. Un des leurs les précédait, portant au bout d'une lance le bonnet de l'affranchissement. Mais il eut beau agiter cet emblème, Brutus et Cassius eurent beau appeler les citoyens à la liberté en parlant de Tarquin , le peuple, ne voyant que des assassins dans ces patriciens égoïstes et durs au pauvre, resta partout morne et muet. Cependant, & mesure que le bruit du crime se répandait dans Rome , il s'y manifestait une agitation extraordinaire ; les prudents se barricadaient dans leurs maisons , les timides montaient sur les toits pour voir passer la guerre civile , et les plus braves accouraient en foule vers le portique de Pompée.
Brutus et sas complices si RÉFUGIENT au Capitole. — Le cadavre de César était étendu baignant dans son sang , au milieu de cette salle immense et déserte. Les
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premiers qui vinrent l’y contempler curieusement furent les gladiateurs du théâtre voisin : comme tous les spectateurs avaient pris la fuite h la nouvelle de l’attentat, ces hommes, destinés à mourir par le fer et que les m rts violentes n'cCTrayaicnt pas , jouirent d’abord avec avidité de ce spectacle funèbre; puis, comme la première idée de ceux que la société blesse ou proscrit est de profiter du désordre pour satisfaire les mauvais instincts, iis se mirent à piller les maisons patriciennes. C'est là que les trouvèrent les émissaires de Brutus, leur maître, qui les envoyait chercher en toute hâte. Effrayés de leur isolement au milieu d’une population dévouée de cœur à César et qui s’éloignait avec horreur de scs assassins, lirutus et ses complices étaient allés se réfugier au Capitole.
Pendant qu'ils s’y fortifiaient , Antoine , le I ras droit de C sar, en faisait autant dans sa maison ; et , par son ordre , car il était consul , Lépide , le maître de la cavalerie, campé avec une légion dans Plie du Tibre, allait occuper le Champde-Mars. Quant à César, aucun de ceux qu’il avait comblés de faveurs n'y pensait : de la foule d'étrangers , d’affranchis , de solliciteurs si ardents à l'aduler une heure avant, il ne restait personne, et les esclaves qui vinrent enlever le cadavre le trouvèrent abandonné. Eux-mêmes étaient moins nombreux que ne l’exigeait leur tâche : car ils n'étaient que trois pour porter la litière dans laquelle fut mis le corps de celui qui le matin commandait au monde entier. Mais, si la peur ou la douleur glaçaient tous ses fidèles , le peuple , dont le cœur dans les grandes circonstances bat toujours le premier, parce que les préoccupations personnelles n'en enchaînent pas l’élan , le peuple frémissait de colère au Forum. Les complices secrets des meurtriers , parmi lesquels ou comptait Cicéron , qui avait donné l'idée du meurtre , en répétant souvent avec emphase qu’il aimerait mieux savoir César auprès de Romulus qu'à scs côtés, leurs parents et leurs amis répandaient partout à pleines mains les quinaires et les sesterces. Comme les frumentarii , c’est-à-dire ceux auxquels le sénat fournissait gratuitement le blé, se comptaient pur cent mille à Rome; comme ils formaient la majorité des tribus et qu’ils n’avaient d’autre propriété que leur droit de citoyen romain, d’autre revenu que le prix de leur suffrage vendu dans les comices et publiquement acheté, il semblait qu’avec les distributions ordinaires, on apaiserait leur fureur. Il n’en fut rien : l'argent ne fit taire que les colons-vétérans.
Ceux-ci composaient la classe la plus étrangement caractéristique de cette population mendiante et vénale qui , du fond de sa misère et de sa corruption forcée , donnait tous les jours des lois au monde. On connaît le mode de recrutement des armées romaines : la guerre finie , les légionnaires étaient licenciés et se retrouvaient sur les dalles du Forum avec la somme relativement dérisoire que le triomphateur avait distribuée par tête à ses soldats ou les quelques arpents de terre accordés par la République. Les deniers ne tardaient pas à s’engloutir dans les caves des taverniers, et les jugères à tomber sous les doigts crochus de l’usure. Plus pauvres dès lors qu'auparavant , car ils n’avaieut plus le biscuit militaire , le vinaigre et le
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sel de la République , ni le butin des guerres, ils revenaient à Rome et réclamaient à grands cris des terres nouvelles. Mais , en attendant que le sénat , toujours empressé à purger la ville de cet élément de désordre , leur eût trouvé des fonds incultes dans les colonies les plus éloignées d'outre-mer, ils campaient dans cet espace de terrain libre qu'on appelait l’enceinte des temples. Divises en groupes nombreux et obéissant aux chefs futurs des colonies , i's étaient jusqu'à leur départ à vendre au plus offrant.
11 ne fut donc pas difficile aux amis de Cassius, qui les abordaient les mains pleines , de rcci nier des adhérents parmi ces mercenaires : mais , bien qu’étrangers à tout noble sentiment et d'une audace sans frein , ils n'osèrent pas applaudir au meurtre de César. Tout ce qu'on obtint d'eux ce fut de leur faire demander la paix : artifice imaginé par les habiles du sénat , qui s'efforcaient de leur côté de démontrer au peuple que si une large amnistie ne couvrait pas cet attentat , la guerre civile allait éclater de nouveau. Malgré ces considérations toutefois et les clameurs des vétérans, le peuple gardait son altitude hostile. Alors le préteur Ciuna parut à la tribune , jeta sa toge prétexte d’un air méprisant, et, la foulant aux pieds , se mit à déclamer de toutes ses forces contre le tyran. Puis, comme ses discours furibonds n'excitaient que ce sourd murmure qui annonce l’orage, le jeune Dolabella, gendre de Cicéron, oubliant que César l’avait fait consul avant l’àge voulu, accourt, précédé des faisceaux , pour maudire son bienfaiteur et proposer ( Appien l'assure du moins) de consacrer cette journée comme l'epoque solennelle du salut de Rome. A la voix de Dolabella, les mercenaires s'enhardirent : se voyant appuyés par un préteur et un consul , ils demandèrent assez timidement cependant qu’on appelât ceux qui les avaient achetés. Leurs complices, qui n'attendaient qu'un mot, les firent avertir sur-le-champ, mais Rrutus et Cassius furent les seuls qui descendirent du Capitole. Tous deux avaient encore les mains sanglantes : ils les montrèrent au peuple, lui parlèrent de tyrannie et de liberté et se couronnèrent de lauriers de leurs propres mains au milieu d'un silence glacial. Personne ne les applaudit, personne ne les encouragea du regard ni du geste , personne ne les suivit quand ils remontèrent émus et pâles.
Cet accueil sinistre changeait tous leurs plans. Il fallut bientôt songer aux transactions, et, de nouveau, les portes du Capitole se rouvrent pour donner passage à des députés qui viennent porter à cet Antoine, que le farouche Cassius voulait immoler le matin , la branche d'olivier, humide encore du sang de son maître. Une conférence s'engage, dans laquelle les amis de Rrutus et les lieutenants de César, Lépidc et Antoine , tout en n’ayant aux lèvres que les mots d'oubli , de clémence et de bien public, cherchent à se tromper mutuellement, jusqu'à ce que le peuple ait approuvé ou manifesté son ressentiment par des actes. Dans cette lutte de ruse entre des hommes rompus à l'intrigue, depuis longtemps exercés sur les bancs du sénat , à tendre et à éviter des pièges, et un consul dont l’esprit était bien caché sous sa rude écorce militaire, l'avantage resta au consul.
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Mine Antoine. — Antoine, le petit -(ils de ce grand rhéteur décapité dans les proscriptions , lorsqu'il parlait encore, était bien le type le plus franc et le plus énergiquement frappé du patricien homme de plaisir et homme de guerre. Comme ceux dont les pères avaient un siège au sénat et qui entraient dans la vie par la porte de la débauche, il s’était jeté tête baissée dans la carrière éclatante de vices, de corruption et de scandale des Curion et des Clodius, les plus grands libertins de Rome. Avant de porter la robe virile, il devait deux cent cinquante talents (deux cent cinquante mille écus). Aussi son père, qui n'avait jamais eu un écu d'or h sa disposition , tant sa femme était impérieuse et avare, indigné de ces prodigalités Luculliennes , le chassa de sa maison. Ce fut son salut : n’ayant plus d'autre refuge que les camps, il se livra tout entier, avec son ardeur impétueuse et brutale, au métier îles armes et devint un soldat accompli. Son courage était purement physique; il manquait peut-être des qualités qui font les grands capitaines, mais s’il n’avait ni le génie patient et froid qui trouve les hautes combinaisons, ni l’habileté qui les développe et les règle, il possédait en revanche cette intuition grossière mais rapide comme l’éclair qui vaut quelquefois le génie, un courage inébranlable et une constance à toute épreuve. Nul n'était plus cher aux soldais , qu’il traitait comme ses égaux , mangeant leur biscuit assis avec eux sur le gazon et partageant leurs privations et leurs fatigues comme leurs périls. Après ses campagnes d'Orient , qui eurent vite effacé les scandales de sa jeunesse, César le jugea, le désira et le gagna. Grandi par sa faveur, Antoine ne fut pas ingrat : il servit son protecteur avec zèle comme tribun , avec bravoure comme général dans sa lutte contre Pompée, et avec enthousiasme it Rome après la victoire. C'était lui qui, célébrant les lupercales nu cl ruisselant d’huile comme le rite l’exigeait , s’était fait élever dans les bras de scs compagnons jusqu’à César pour lui poser une couronne d’or sur la tète. Tout récemment créé consul, il savait que la main du dictateur pouvait le mettre plus haut encore, et il lui avait voué celle fidélité passionnée, ce dévouement aveugle qui se composent, à l’insu même des coeurs qu'ils entraînent, autant do reconnaissance pour les bienfaits reçus que pour ceux qu’on espère encore. Venger César sur les assassins qui , en l’égorgeant , venaient de renverser sa fortune , fut donc la première pensée d'Antoine : la seconde sortit d'une source moins pure; il sc demanda s’il ne serait pas possible en frappant Urutus et ses complices , de profiter de leur forfait?
Cette question était déjà résolue dans son esprit lorsqu'il répondit aux députés du Capitole que pour lui personnellement il ne se sentait point de haine contre les conjurés, mais qu’il les verrait s’éloigner sans peine , aimant mieux vivre avec les gens de bien qu'avec les méchants; qu'au surplus on en délibérerait le lendemain au sénat cl qu’il mettrait son honneur à faire tourner les mesures adoptées à la prospérité de la République. Il congédia les envoyés de Iirutus avec cette réponse , trop adroite pour avoir jailli de son épais cerveau : c’est de celui de sa femme, plus délié et plus subtil , qu'elle sortit sans doute. Pour l’arracher aux séductions de la