CHAPITRE PREMIER
LBS TROIS ROME
La Rome antique et la Rome papale.
Dans rhistoire du monde, une ville (i) a eu l'extraordinaire fortune de posséder par deux fois la domination universelle. Et ce phénomène s'est produit, contraste digne de remarque, en la succession de deux puissances non similaires, mais bien d'essence opposée. Car, si Tune s'est fondée sur la force matérielle (2), l'autre l'a totalement répudiée (3). En effet, cette dernière se réclamant d'une origine toute divine, a mis son espoir en un secours supérieur aux moyens naturels. Elle repose en droit, sinon toujours par les événements et l'abus des liommes, sur l'unique
(i) Urbs, la ville par excellence, ainsi l'appelaient les Romains.
(2) Si i>is pacem para bellum — Delenda Carthago — Debellare superbos,
(3) a Celui qui frappe par l'épée, périra par l'épée ». Evangile selon Saint Mathieu. Chap. XX VI, v. 62.
persuasion : la foi (i). En sorte que, par le fait de cette religion nouvelle, la situation morale du monde était pour ainsi dire renversée sur ses pôles, avec toutes les conséquences logiques entraînées dans le domaine matériel. Et Ton put sonder Timmense profondeur qui séparait la conception païenne de la croyance chrétienne.
Or, ce fut précisément sur un théâtre unique que se déroulèrent des destinées, si différentes dans leurs principes comme en leurs effets. Et par deux fois le monde attentif porta ses regards sur le même centre d'où émanaient la lumière et toute direction — Rome !
Que si nous évoquons la phase antique, nous la voyons pleine déjà de péripéties importantes et diverses. Ce sont d'abord les origines obscures, magnifiées plus tard par la légende, d'une ville qui nait, lutte pour défendre son existence. Puis le germe, virtuellement puissant, tend à croître, à se développer sans cesse. Et se succèdent les guerres, avec des issues différentes, mais un retentissement sans cesse élargi. Victoire contre les Volsques ou prise de Rome par les Gaulois ; série des luttes puniques ; Annibal envahissant l'Italie, mais dans un retour final de la fortune, Garthage détruite. Alors coup sur coup sont conquises la Grèce, l'Asie, l'Afrique et l'Espagne, postérieurement encore la Gaule. — A cette heure solennelle commence l'ère des Césars, à la fois apothéose et naissante décadence.
Et se passa ce drame, étrange, suprêmement passionnant, d'une puissance au dehors énorme et resplendissante, que tout mine sourdement. Cependant, parmi tant de germes éclos pour la détruire,, il s'en trouve un, doué d'une force
(i) « La religion a créé une société, une Eglise qui ne vise pas aux biens de ce monde, mais à la vie immortelle. L'autorité de ses chefs se maintient par la foi spontanée et non par la force que les Etats donnent à leurs souverains... » (M. le chevalier Bon-Compagni. Le Pouvoir temporel du Pape, traduction et Préface de Ladislas Mickiewicz. Paris. E. Dentu, 1864, P. II.)
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égale à la sienne, plus grande même par la suite dans son incroyable expansion. Si humble pourtant à ses débuts, si minime et si méprisé qu'on n'y prend pas garde. Dans l'ombre et le silence des catacombes, il croît et se ramifie, pour ainsi dire invisible à la surface. Mais voici que de grands coups assaillent l'Empire: lentement décomposé par les richesses et l'abus des plaisirs, le scepticisme des esprits et la corruption des mœurs, il va se disloquant sans cesse aux chocs répétés des barbares. Et sa gloire descend à l'horizon, tandis que poind, bien faible encore, un astre nouveau dans l'aube rouge du sang des martyrs. Soudain le colosse chancelle et s'abat, l'empire succombe, — Rome est finie
Non, Rome commence! Avec Constantin, la situation de l'Eglise catholique était devenue officielle, sa suprématie reconnue. Elle ne tardera pas à grandir rapidement. C'est elle qui recueillera, seule sur place, l'héritage déchu des Césars. Et voici que, fait étrange, une petite communauté juive née en Orient, où elle se développe surtout à ses débuts (i), se trouve implantée en Occident. Elle s'y attache solidement, s'y fortifie, et y prend une telle ampleur d'action, qu'historiquement elle lui demeure intimement liée. A travers les siècles, malgré les attaques et les tourmentes, les hérésies et les guerres, la Tiare papale de plus en plus resplendit. Les nations se tournent vers elle, dans leur espérance elles lui tendent les bras. Rome, quelles que soient ses éclipses momentanées, devient le point central où convergent les intelligences, d'où elles reviennent éclairées et purifiées, apportant la bonne nouvelle. Aux confins du monde parcouru, il n'est contrée si éloignée ou peu-
(i) Atlas de Géographie historique, sous la direction de Schrader. Hachette, 1896.
La carte N' 14 (L'Empire Romain à la fin du VP siècle) donne dans sa n* partie (Progrès du christianisme jusque vers Tannée 400) le développement graduel d'Orient en Occident, des églises chrétiennes.
pie perdu qui ne la respecte, du moins ne la -connaisse. Ceux-là même qui la combattront, le feront comme d'un ennemi formidable. Et tout le Moyen âge occidental vivra d'elle et par elle.
Or, par deux fois l'Art eut dans Rome un foyer brillant.
i'f/rft^ antique, tandis qu'elle échelonne au dehors ses conquêtes, progressivement s'accroît, élargissant ses murailles. Après son triomphe sur la Grèce, elle en absorbe par le pillage ou l'achat, les chefs-d'œuvre accomplis. Elle attire même sur son sol les artistes helléniques, par l'attrait de sa vie heureuse et des récompenses. Dans l'histoire de la plastique, les Romains comptent par l'usage personnel et important de la voûte, le grand développement donné à l'ordre corinthien, une sculpture réaliste mais expressive, une peinture décorative et gracieuse. En la forte solidité, les vastes proportions et la splendeur d'édifices appropriés aux besoins multiples d'une civilisation avancée, ils ont créé un art fastueux et utilitaire, qui est bien leur (i).
Et la Rome papale, dans un but chrétien, semble avoir hérité des mômes aspirations. Les églises se dressent nombreuses, de plus en plus amples et décorées, pour aboutir à cette œuvre colossale qu'est le dôme de Saint-Pierre. C'est pendant le XV^ et surtout le XVh siècle qu'elle jette un vif éclat, réunissant les artistes de la péninsule, deux surtout géniaux : Michel-Ange et Raphaël (2). En même temps elle se fait gloire des édifices antiques, donne asile et aide à la Renaissance, apparaît enfin aux yeux de l'Occi-
(i)« ils ont élevé à leurs besoins entièrement nouveaux une foule
de monuments grandioses merveilleusement appropriés et construits avec une solidité à toute épreuve. » Wilhelm Lubke. Essai d'histoire de l'Art. Traduction par C. Ad. Koëlla, architecte. "Paris, Firmin-Didot. Tome I. P. 200.
(2) On peut lire une intéressante vue d'ensemble dans : A. Geffroy, Etudes Italiennes. Paris, Colin, 1898. Rome Monumentale pendant le Moyen-Age et la Renaissance. P. 190.
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dent, comme Texpression et le symbole de Fart classique. Alors Français (i), Flamands, Espagnols, Allemands, tous se dirigent vers elle. Ils y viennent, y séjournent, s'en imprègnent pour ainsi dire. A tel point que, pendant le XVII«, le X Ville et une partie du XIX^ siècle, elle est le lieu de rendez-vous où se retrouvent architectes, sculpteurs et peintres, d'où ils se répandent ensuite^ diffusant à travers le monde sa renommée et son enseignement (2).
Rome, capitale de l'Italie.
Or, depuis trente ans, Rome remplit un rôle nouveau.
Dans la dernière moitié du XIX^ siècle, un fait important s'est produit. L'Italie a cessé d'être ce que M. de Metternich qualifiait dédaigneusement d' <^ expression
Citons encore :
Eugène Mantz, Histoire des Arts à la cour des Papes pendant le XV* et le XVI* siècle.
Le Vatican. Paris, Didot, 1896. (Les chapitres : Histoire de la Papauté, par G. Goyau. Les Papes et les Arts, pai* André Pératé. La Bibliothèque du Vatican, par Paul Fabre).
(i) C'est sous Louis XIV et par les soins 4^ Colbert que fut fondée TAcadémie de France à Rome.
n existe d'intéressants documents à ce sujet.
A, Lecoy delà Marche, L'Académie de France à Rome (correspondance inédite de ses Directeurs, précédée d'une étude historique). Paris, Didier,
(2) Non pas tant — nous devons le remarquer, qu'elle soit autochtonement féconde les deux fois, que plutôt centralisant pour en former un ensemble à son profit, les sources vives jaillie s d'ailleurs. Ainsi la Rome ancienne puisa ses éléments dans l'Etrurie et la Grèce, important même leurs artistes. La Rome papale, au cours des siècles, bénéficia aussi bien des restes de l'art antique, que des décorations byzantines des Cosmas, ainsi que des génies éclos à Florence ou dans l'Ombrie.
géographique » pour devenir une nation unie comptant dan^ le concert Européen.* Cette évolution mouvementée et dramatique, où la diplomatie et la guerre prirent également part, se termina le 20 septembre 1870 par l'entrée des troupes piémontaises à Rome (i).
(i) Les événements et les péripéties de cette évolution peuvent être suivis notamment dans les volumes ci-après. Les bibliographies qui y sont jointes, et que nous indiquons, permettent des recherches encore plus complètes.
Histoire générale du IV' siècle à nos jours, sous la direction de MM. Ernest Lavisse et Alfred Rambaud. Paris, Colin et Cie.
Tome X. Les Monarchies constitutionnelles, i8i5-i847. Chapitre XV. L'Italie de 1810 à iS^S. Par M. A. Pingaud. (I. Chute de la domination Napoléonienne et réveil de l'idée nationale. II. Les Restaurations, m. Les Révolutions de 1820 et 1821. FV. Les mouvements révolutionnaires de iR3i. V. Le mouvement des esprits et le« Risorgimento ». VI. Situation de l'Italie en 1846.) P. 553. — Bibliographie. P. 472.
Tome XI. Révolutions et guerres nationales 1848-1870. Chapitre U. Révolution et Réaction en Italie (i 848-1 849). Par M. A. Pingaud. (I. Les réformes libérales et les manifestations nationales (1846-1848). H. Les insurrections et les constitutions. Ul. La guerre royale. IV. Les révolutions. V. Les Restaurations. P. 38. — Bibliographie, p. 68.
T>'\ Chapitre VII. Formation de l'Unité Italienne (1850-1870). Par M. A. Debidour. (I. Victor Emmanuel, Cavour et Napoléon Ul (i85o-i859). H. Formation du Royaume d'Italie. III. Venise et Rome. P. 254. — Bibliographie p. 3oi.
A. Debidour. Histoire diplomatique de l'Europe depuis l'ouverture du Congrès de Vienne jusqu'à la clôture du Congrès de Rerlin (1814-1878). Paris, Alcan, 1891. Tome 11. Chapitre VI. L'unité Italienne. P. 159. — Et passim dans les chapitres IV. V. VII. Vm. IX. X. — L'indication des sources et documents est faite en note de la première page de chaque chapitre .
Ch. Seignobos. Histoire politique de l'Europe contemporaine (Evolution des partis et des formes politiques) 1814-1816. 2' édition. Paris, Colin, 1889. Chapitre XI. L'Italie.1(La restauration en Italie. Les Révolutions militaires de 1820 et 1821. La révolution de i83i. Mazzini et le parti républicain. Le Risorgimento. Les révolutions de 1848. Les discordes intérieures. La réaction. Le royaume constitutionnel de Sardaigne (i849-i858). La politique de Cavour. Formation du royaume d'Italie (i 859-1 860. La question romaine (1860-1866). Annexion de la Vénétie et de Rome 1866-70 )
P. 307. — Bibliographie. P. 35i.
Jules Zeller, Histoire résumée d'Italie. 4° édition. Paris, Hachette, 1889. Livre XVH. L'Italie révolutionnaire (i846-i85o). Livre XVm. L'Italie (i85o-i866). Livre XIX. Rome, capitale du Royaume d'Italie (1866-1875). P. 523 à 620. — Bibliographie. P. 523.
Bolton-King. Histoire de l'unité italienne, histoire politique de l'Italie (1814-1871). Trad. de l'Anglais par E. Macquard, 2 vol. in-8.
Ainsi la Ville éternelle commençait une nouvelle phase de son histoire, — comme capitale de l'Italie nouvelle.
Assez d'années déjà se sont écoulées depuis Tévénement, pour qu'on puisse en apprécier les résultats. Parmi lesquels certains, non des moindres, ont trait à la question d'Art. Nous voudrions mettre ceux-ci en vedette, en même temps que montrer comment réagirent sur eux les idées directrices du gouvernement italien. Quelles mesures ce dernier a-t-il prises vis-à-vis des intérêts esthétiques, comment se relient-elles ' ouvertement ou secrètement à son plan général de conduite, quels en sont enfin les effets utiles ou néfastes?
Nous vivons à une époque où moins que jamais l'Art ne peut vivre à l'abri de la politique et de la question sociale. Il nous a paru intéressant d'opérer à cet égard une étude expérimentale siu' un sujet de l'importance de Rome. N'y ' avait-il pas en outre ce facteur propice d'une situation très particulière. En effet, le brusque hiatus, faisant succéder sans préparation intermédiaire, à la séculaire autorité papale, un gouvernement différent en son essence et pratiquant une orientation tout autre, permettait de saisir au vif la répercussion émanée. Et n'y a-t-il pas utilité pour ceux qui aiment l'Art de surveiller et de signaler de tels rapports.
Nous dirons plus : quand il peut résulter pour la cause élevée, qui leur est chère, des dommages parfois irréparables, ne leur est-ce point un devoir de formuler leurs griefs, et de protester en faveur de droits imprescriptibles? Telle est la cause morale qui nous a incité à écrire cet opuscule.