‹ Rome au siècle d'AugusteChapitre 32 sur 44 · LES MEDECINS · texte numérisé non relu

LES MEDECINS

Qu'est-ce que les médecins? vas-tu me dire. Des marchands de santé, le répondrai-je, qui cependant ne livrent pas toujours ce qu'ils vendent ; des espèces de devins hygiéniques que les Romains appellent près d'eux quand ils se sentent ou se croient malades, pour les prier de les guérir ou de les soulager. iNéanmoinsla médecine a ses incrédules, et hien des personnes prétendent qu'elle ne sert réellement qu'à rassurer l'esprit des malades ^ L'empereur Tihère, qui partage cette incrédulité, a coutume de dire que passé trente ans chacun doit être .son médecin, et il raille ceux qui après cet âge, ont encore hesoin de conseils étrangers pour connaître ce qui leur est hon ou mauvais*.

Je ne sais pas si cette idée était généralement répandue chez les anciens Romains, mais il n'y a pas beaucoup plus de deux siècles que les médecins sont connus à Rome. Auparavant, le peuple Romain avait vécu sans médecins, mais non sans médecine ' : il avait celle de l'expérience, car pendant longtemps les malades rappelés à la santé furent dans l'usage d'aller inscrire dans un petit temple de la Fièvre, situé tout en haut de Viens longus, les remèdes qui les avaient guéris *. Une autre coutume a succédé à celle-ci, c'est, quand on a été guéri d'une maladie ou sauvé d'un grand danger, de se faire peindre dans la fâcheuse situation où l'on s'est trouvé, et de consacrer ce tableau dans un temple *.

Le premier médecin qui parut dans la ville fut un certain Archagathas, qui vint du Péloponèse, l'an cinq cent trente-cinq de la fondation de Rome. 11 re(;ut le droit de cité romaine, et on lui acheta, aux dépens du public, une taverne dans le carrefour Acilius *, près du théâtre de iMarcellus et du Forum Olitoriuni^, pour y exercer sa profession. Comme il s'attachait à la guérison des blessures, il fut appelé le vulnéraire "'. Son arrivée causa d'abord le plus grand plai-

' Pelron. /<2. =2 Tac. Ann. VI, 46. = » l'iin. XXIX, 1. =* V. Max. H, 5,6. = S l'Iin. Ibid. = ^ Plan et Descripl. de Rome, n» lU, et n» 263, § XVIU. =: ^ Vulnera- • iiis. Plin. Ibid.

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sir; mais bienlôl la cruauté avec laquelle il employait le fer elle feu fit changer son surnom en celui de bourreau, et même inspira de l'aversion pour l'art en général ainsi que pour tous les médecins K

Cela n'empêcha pas que dès-lars la médecine fut naturalisée à Rome. Je dis la médecine, et non les médecins, qui depuis ce temps jusqu'au siècle actuel ont toujours été des étrangers ^ et principalement des Grecs. Peu de Romains ont pratiqué la médecine ou la pratiquent, encore n'est ce qu'après avoir été étudier en Grèce, parce qu'un médecin qui ne parle point grec ne jouit d'aucun crédit, même auprès de ceux qui n'entendent pas cette langue ; les malades ont moins de foi aux choses qui intéressent leur santé, lorsqu'elles .sont intelligibles pour eux ^

Si pendant plus de cinq siècles les Romains n'ont point eu de médecins, ils s'en sont amplement dédommagés depuis, et maintenant ils en ont jusque parmi leurs esclaves; toute personne un peu riche en compte plusieurs dans sa maison *. Après leur affranchissement, ces médecins domestiques commencent à travailler pour le public ^, en s'installant dans des tavernes, à finstar et proche des tondeurs*. Ils n'ont besoin d'aucune autorisation, la médecine étant une profession entièrement libre. Qu'un homme se dise médecin, on le croit sur parole, quoique nul autre mensonge ne puisse avoir des suites aussi funestes; mais personne n'y fait attention, tant l'espérance a de charmes. Nulle loi qui sévisse contre l'ignorance, nul exemple de punition : les médecins s'instruisent aux risques et périls de ceux qui réclament leurs soins; leur expérience coùlo^la vie à ces infortunés, et, seuls parmi tousles citoyens, ils tuent avec impunité. Bien plus: les reproches ne tombent pas sur eux; on accuse l'intempérance du malade, et les morts ont toujours tort '.

Sylla voulut rendre les médecins responsables de leur négligence ou de leur impéritie, et publia une loi qui punissait ces deux vices de la déportation ou même de la mort *. Depuis longtemps on n'observe plus cette loi. Cela est d'autant plus fâcheux que la nature même des fonctions des médecins réclamerait une surveillance pu-

1 Plin. XXIX, 1. = ssuct. Aiig. 42. = ^'Plin. Ibid. = ^ Sonec. dp Consl. sapienl. l. —Plut. Cees. 54.— Digcsi. \X\IM, lit. 7, Icg. 18, § 10; XXWUI, lit. 1, le;;. 25, § 2.— Montfauc. Antiq. expl. t. V, pi. 17. Suol. Ncr. 2. — l'iranesi, Anlifh. Kom. I. 111, tav. 5ô. = s Digesl. XXXVIll, tit. 1, leg. 20, § 1.— Dion. I.'U, 50. = '• l'Iaiil. AmphlI. IV, 1, V. 5; Epid. H, 2, v. 14. =i litioque qui perierc arguunlur. Plin. /6((/. = 8 I»isesi. XLVUI, lit. 8, leg. 3, § l.-Iuslil. IV, lit. 5, ,§ 7.

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bliqiie très-active, puisqu'ils préparent oux-mèmes et vendent dans les tavernes * tous les médicaments qu'ils ordonnent. Quelquefois ils apportent une telle ignorance dans leurs manipulations, que l'on en a vu employer pour du cinabre de l'Inde, du minium, qui est un véritable poison ^ !

Certains médecins commencent aujourd'hui à renoncer aux préparations pharmaceutiques, se reposant de ce soin sur ceux qui exercent l'art de la Séplasie, qui n'est que fraude et sophistication perpétuelle. Ils prennent chez eux tout ce dont ils ont besoin ; mais comme ils en font toujours un objet de spéculation ^ les séplasiaires* leur vendent toutes leurs marchandises détériorées ^

La médecine a toujours été encouragée à Rome : tu viens de voir comment y fut accueilli le premier médecin ; Jules-César donna le droit de cité romaine à tous ceux qui professent cet art, afin de les fixer à Rome ^; plus récemment, l'empereur Augusle, pendant une grande famine, chassant tous les étrangers de la ville, fil exception en faveur des médecins"'. Dans la suite, il leur donna le droit de porter l'anneau d'or*.

C'était de la part de ce prince une faveur toute gratuite, attendu que la médecine étant devenue le plus lucratif des arts', on n'avait plus à craindre de manquer jamais de médecins. Dans ce pays où l'on fait tout pour de l'argent, où rien ne coûte pour en acquérir, dès que l'on reconnut que la médecine pouvait être un moyen do richesse, les médecins artluèrent de toutes parts, comme une bande de vautours qui s'abat sur un champ de carnage.

Mais dans leur ardeur de parvenir, ces intrépides, au lieu d'étutlier l'art tout entier, comme les anciens médecins, se bornèrent h certaines parties, et se firent, pour ainsi dire, médecins topicpies. Ainsi, certains ne traitent que les maladies internes, d'autres les blessures, d'autres'" les ophlhalmies", d'autres lesdents, d'autres les hernies *^ Quoique le nom générique de Médecins soit donné à tous *\ cependant on désigne plus particulièrement les opérateurs par le

' l'Iaut. Epidir. U, 2, v. 1 ',.— Cic. pro Cluont. 63. — Pliii. XXIX, l ; XXXVIl, 10. — Digesi. XXXUI, lil. 7, log. 18, ,§ 10.=2 i>|in. XXIX, l.= ild. XXXIV, ll.= 4 Lamprid. Heliog. 50. = 5 |>|j„. /i/rf. 0 v;„ei (^3,5 ^3 = i Id. Aug. ii. = » Uion. LUI, .ÎO.^ 9 l'Iin. XXIX, 1. = 10 Cic. d •Oral. 111, 33. — Mi'dipus clinicus. Medirus rliiruisuit. Uoissard. Aiiliq. loni. III pars lab. 148 ; V pars lab. 84, 87.= " Cic. Ihid.— Mediciis ophllialmicus. Mari. VIII, 74. — .Medipus ocuiariiis. Doissard. Ibid. — (iiutir. p. 400, 581, 634, 63."., lill. — l'iranesi, Antirli. rom. l. 1)1, lav. 30. = »2 Mart. X, 30. = » Ci*-. Oral. III, 33.— l'IuT.d. I, 8. — Sciii-c. Kp. 24, 32, lOi.— Juv. S. 2, v. 13.

480 KOME AU SIÈCLE D'AUGI'STE.

nom de Chirurgiens '. Les accouchements sont abandonnés à des femmes que l'on nomme Obstétrices ^

« Toutes les fois que celte nation grecque nous apportera ses arts, « disait Caton l'ancien à son fils, elle corrompra tout, et ce sera pis (( encore si elle nous envoie ses médecins. Ils ont juré entre eux « d'exterminer tous les barbares par la médecine. Le salaire même « qu'ils exigent est pour eux un moyen d'usurper la confiance et « de tuer à leur aise. Nous aussi ils nous traitent de barbares, et « nous outragent plus ignominieusement que les autres peuples, en « nous appelant Opiques. Mon lils, je t'interdis les médecins *. » — Ces paroles, de Caton semblent un oracle. En elfet, la tourbe des médecins déshonore l'art merveilleux qui a fait placer ses inventeurs dans le ciel; leur conduite et leur infâme rapacité justifient nonseulement l'aversion de Caton, mais encore cette expression d'un écrivain romain, que la dignité romaine a dédaigné de s'abaisser à l'art de la médecine *. Croirait-on qu'il y en a parmi eux qui, avec intention, rendent les maladies plus graves, afin d'avoir plus de mérite à les guérir, sachant bien qu'ils n'en pourront triompher qu'à force de tourmenter les malheureux malades^? que d'autres marchandent avec les malades expirants, et fixent comme un tarif à chaque douleur? que d'autres, dans fopération de la cataracte, se contentent de la lever au lieu de farracher, pour avoir plus tard à recommencer ^ ?

Ces criminels subterfuges ne sont employés que par les misérables qui n'ont pas assez de talent pour se former une nombreuses clientèle, quoique des médecins pénétrés de l'importance de leur art ne devraient avoir que peu de malades pour les bien soigner''. Cependant un reproche que je ferai à beaucoup de grands médecins, c'est de mettre à leurs soins un taux extrêmement élevé, à l'instar des médecins grecs leur prédécesseurs *. Ce ne doit être ni la vie, ni la santé, biens inestimables, que l'on achète du médecin; ses honoraires ne doivent pas être la valeur de la chose, mais uniquement le prix de la peine qu'il se donne ^ Néanmoins, fort peu semblent comprendre cela : je citerai quelques exemples.

1 Chirurgi. Gels, de Re medic. VII, piaef. — Mart. I, 51, elc. = * Hor. Epod. 17, V. 51. — l'iin. XXW, 11.— Sînec. Ep. 117. — Digest. IX, lit. 2, leg 9 ; XXV, tit. 4, Icg. 1. =3 inierdixi tibi de inedicis. Plin. XXIX, 1. = * Solani liane aitiuni giœoarum iiondum exercel lomana giavilas. l'Iin. Ibid. — ^ Senor. de Benef. VI, 36. — « Plin. lbid.= '• Ex liis intelligi potest ab uno medieo, iiiulios non posse curari... Sed qui quœslui ser\iunt, elc. Cels. de He medic. III, 4. = » Plin. Ibid. — Pcis. S. 3, >. 6.-i. =^ ^ Senec. de P.ener. V(. ir».

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l'ii certain Cassiiis, médecin do rEmpcronr, reçoit de lui den\ cent cinquante mille sesterces (") par an. Vn auln», nommé Slerlinius, également appelé dans la famille impériale, mais décédé depuis peu de jours, avait fixé ses honoraires annuels à cinq cent mille sesterces (*), et prétendait qu'on devait lui savoir gré de ce qu'il se contentait d'une aussi modique somme. Il prouvait, par la liste des maisons où il allait donner ses soins, que Rome lui en rapportait six cent mille {"). Ce Slertinius avait un frère, médecin comme lui; tous deux étaient de Naples où ils dépensèrent des sommes énormes pour l'embellissement de leur ville natale , et cependant, à leur mort, ils laissèrent encore une succession de trente millions de sesterces ('') !

Un très-jeune médecin nommé Charmis, venu de Marseille, et qui s'est mis en réputation en condamnant non-seulement tous les médecins ses prédécesseurs, mais encore jusqu'à l'usage des bains chauds, prescrivant les bains froids, même à l'époque la plus rigoureuse de l'hiver, fut appelé dernièrement pour aller traiter un malade en province, et demanda deux cent mille sesterces (<■). En génél'al, les Chirurgiens sont ceux qui fixent leurs honoraires au taux le plus élevé, et une fois leur réputation établie, ils font assez rapidement fortune. J'en connais un nommé Alconle, qui, en peu d'années, a gagné dix millions de sesterces (''). Le grand nombre des médecins fait qu'il y a concurrence entre eux, et sans cette concurrence, je ne sais pas à quel prix ils mettraient leurs soins'.

Un moyen fort en usage pour se faire une réputation, consiste à inventer un système de médecine, ou simplement quelque remède nouveau *. Cela réussit, et a presque toujours réussi, surtout aux médecins proprement dits, ne traitant que les affections internes. Mais inallieurcusement les faiseurs de systèmes ayant pour but leur intérêt personnel bien plus que les progrès de l'art, se jouent trop souvent de la vie des malades, dont ils captent la confiance quand ils savent soutenir leurs idées par un langage facile et brillant''. En général, la confiance dans les médecins est telle, que les prescriptions de ces docteurs sont appelées ùesplacets'', comme si ces prescriptions émanaient simplement de leur bon plaisir!

La plus grande réputaiion acquise par un nouveau système médical est celle d'Asclépiade, qui vivait dans le .siècle dernier, et fut

« Min. XXIX, 1. = 2 Id. XIV, 22. = S Id. XXIX, 1. = * Placila. Ibid. ; XIV, 22. = (") 66,410 fr. (*; 132,820 fr. (') 139,560 fr. C) 7,969,000 fr. {') 53,130 Ir. (A) 2,636,400 fr.

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