LES BIBLIOTHÈQUES
Tu dois être habitué maintenant à voir mes lettres porter quelquefois des titres qui ont besoin d'explication ; ni le caprice, ni la bizarrerie ne m'inspirent ces choix : je cède tout uniment au désir si naturel et si rationnel d'appeler les choses par leurs noms. Traduire par un équivalent, c'est tromper, c'est donner une fausse idée de ce qu'on veut décrire, c'est enlever une partie de la couleur locale. D'ailleurs un nom vrai, une fois connu, est souvent la meilleure autant que la plus courte des descriptions. Ma lettre précédente te servira quelque peu de guide pour celle-ci, et tu n'auras sans doute pas de peine à deviner ce qu'on entend par Bibliothèque; c'est proprement une boîte aux livres. Les Grecs ont fourni le mot; les Romains l'ont pris avec la chose, en le latinisant, toutefois. Je le crois un terme primitif, emprunté des ameublements privés, et que l'on aura, par extension, appliqué aux collections de livres, bien que dans ces collections les livres ne soient pas conservés dans des boites, ainsi que je le démontrerai tout-à-l'heure.
Un ancien roi d'Egypte nommé Osymandias, ayant réuni une grande bibliothèque dans sa demeure royale de Tlièbes, fit mettre cette inscription au dessus de la porte : Pharmacie de l'âmeK C'était un nom tout-à-la fois philosophique et descriptif, et toutes les bibliothèques ne devraient pas en porter d'autres, si elles étaient possédées par des gens capables de les apprécier ; mais cela souffrirait beaucoup d'exceptions à Rome, où les livres aujourd'hui sont souvent un pur objet de luxe.
Si je voulais entrer dans des recherches minutieuses, bonnes tout au plus pour satisfaire une stérile curiosité, j'irais rechercher dans quelle année Rome fabriqua les premiers livres, quand on en forma pour la première fois des collections; mais je pense qu'il vaut mieux m'en tenir aux faits qui ont un sens vraiment historifjue et moral, c'est-à-dire utile. Je me bornerai donc à mentionner à (pielle époque le goût des lettres commença à se développer chez ces Romains, qui
1 ^luyvit loL-f^iVj-j. nio(i. Sinil. I, p. /<5.
'til KOMb: AU SIÈCi.E DAIGUSTE.
ne sont connus dans l'univers que comme un peuple guerrier. Il ne leur fallut pas moins de sept siècles pour en arriver là. Leurs plus anciens littérateurs, qui préparèrent celle révolution, ne considéraient point la langue latine comme celle des belles-lettres ; ils ne s'exprimaient jamais qu'en grec. S'il leur arrivait de composer quelchose en latin, ils l'expliquaient publiquement. Livius', poëte tragique S qui florissait après la première guerre punique ', et Ennius, poëte épique, à peu près du même temps, en usèrent ainsi, et enseignèrent Tune et l'autre langue \
3Iais quand les deux grands événements de la destruction de Carthage et de Corinthe eurent délivré les Romains de toute inquiétude, ils commencèrent à s'occuper de littérature, à étudier les principaux poètes grecs, à les traduire en latin, et la Grèce subjuguée subjugua à son tour son fier vainqueur ^ Ce fut dans ce pays que les Romains prirent l'idée et le goût des Bibliothèques, Irèsconmiunes dans une contrée où l'on cultivait les lettres depuis longtemps ®.
La première Ribliathèque un peu considérable que l'on vit à Rome, fut celle que Paul-Emile y fit transporter après la défaite de Persée de Macédoine ^
Environ quatre-vingts ans plus tard, à la prise d'Athènes, Sylla s'emparade la Ribliothèque qu'un certain Apeilicon avait achetée des héritiers d'Aristote, savant naturaliste et philosophe grec, le premier, je crois, qui ait eu une collection de livres*.
Lucullus, moins d'une vingtaine d'années après, recueillit aussi une grande quantité de livres dans ses campagnes d'Asie '.
Reaucoup de citoyens riches et de littérateurs voulurent avoir des collections particulières '", et, dans le siècle dernier, Cicéron et son ami Pomponius Atticus en formèrent, pour lesquelles ils n'épargnèrent ni soins ni dépenses ".
Toutes ces Bibliothèques n'étaient que pour l'usage de ceux qui les possédaient, et de quelques-uns de leurs amis. Lucullus, le premier, ayant fait construire, dans sa somptueuse habitation de la Colline des Jardins ^^ (°), de vastes galeries pour y placer ses collections
' Sud. de Ulust. guimmal. 1. = i A. t'.ell. WU, 21. — Euseb. cliroiiic. I, p. Ui. = 3 SueU— A r.i'll. — Kuseb. Ihid. — '• Su.'l. /A/^. — 5 |ior. I, Ep. 1, v. 156. = « A. GvW. VI. l-.=r " Isid. Orig. VI, 4.— L'an .■85.= «Sliah. XUI, p. 609; ou iO-2, -20*, Ir. (r. — Plut. Sulk), -26. — Lucian. Adv. imlort. i. — Suid. v. 'A-'.X/ ix'^v. =» Plul. Lucull. 42. — Isid. Ibid.= '0 Hor. 1, od. 29, v. 15. — Scncr. de Traiitiuil. anim. t». = " Cir. Ep. faiîiil. VU, 28 ; ad Allie. IV, lO; ad Q. fiat. Ml, l. = '« Conjerturo. (") Plan el Drscript. de lloni.', n° 189.
LETTllE XC. -i25
(1(! livres, mit ces richesses littéraires à id disposition de tout le inonde, sans distinction. Les Grec^ qui habitaient Rome affluaient dans les {galeries, sous les portiques de ces édifices. Ils les regardaient comme un sanctuaire des Muses, y passaient les jours entiers à discourir ensemble, et, pour cela, quittaient avec plaisir toutes leurs affaires. LucuUus se promenait souvent avec eux, se mêlait à leurs entretiens, et, quand ils l'en priaient, les aidait de son crédit dans les affaires dont ils étaient chargés '.
Par cette noble conduite, il donna cependant plutôt l'idée d'établir une Bibliothèque publique, qu'il n'en établit une en ettet. Jules- Cé.sar voulait réaliser entièrement cette idée, et, dans ses nombreux projets pour l'agrément et rembellissement de Rome, il avait fait entrer la fondation de Bibliothèques publiques grecques et latines, les plus vastes possibles. Il y eut même un commencement d'exécution : le savant Varron fut chargé de rassembler et de mettre en ordre les livres qui devaient composer ces Bibliothèques ^
La mort du Dictateur interrompit cette magnifique entreprise. l'n simple citoyen, un ami de César, qui avait pris parti pour lui dans ses guerres contre Pompée', Asinius PoUion, eut la gloire de l'exécuter cinq ans après, et de fonder la première Bibliothèque publique, grecque et latine, connue à Rome \ Il l'établit près de Y Alriutii de la Liberté, sur le mont Aventin(<'), et, par cette noble libéralité, rendit le génie des écrivains comme une propriété publique ^.
Quand Auguste voulut illustrer le nom de sa sœur par le beau portique construit sous le nom d'Oclavie(''), il crut atteindre encore mieux le but qu'il se proposait en ajoutant aux galeries destinées à la promenade un bâtiment spécial pour une bibliothèque qui fut a{)peléela fiibliothèque Octamenne[').
Les idées se tournant de plus en plus vers les établissements de ce genre. Tan sept cent vingt-un, cinq ans après rétablissement de la Bibliothèque d'Octavie, Auguste en créa une troisième, lorsqu'il éleva le superbe temple et le bel Atrium d'Apollon Palatin (''). Il la plaça vis-à-vis de la demeure sacrée du dieu des arts et des sciences (''), de sorte qu'elle fait partie de l'ensemble de ces splendidcs constructions. C'est, sous tous les rapports, le rapprochement le plus
' IMiit. Luriill. 42. = 2 Suel. Ca-s. hk. — Isitl. Oiig. VI, 4. =3 Cic. Ep. famil. X, 31. --l'aloirul 11, 6ô. — Appian. de Bell. civ. M, p. 783. = * Plin. VII, 30; XXXV, 2. — lsi(). /éid. = 3 Injj'cnia hoinlnum rem publiram fecit. Piiu. XXXV,2. (<»)Plan etDescript. lie Home, n» 280. (*) Ibid. n" 1.50. {«) Ibid. n" 151. (J) Ibid. n" 217. i^'' i Ibid. ii» 21«.
426 KOME AU SIKCLE DAL'GL'STE.
heureux et le mieux entendu. Poniponius Macer fut chargé d'organiser celte nouvelle Bibliothèque, et le divin Auguste lui écrivit de sa main quelques brèves instructions tonchant le choix des ouvrages'.
Sous le climat presque toujours si chaud de Rome, l'étude engourdirait les sens si l'on n'y joignait aussi la promenade. Une agitation modérée du corps facilite l'exercice de l'esprit, déploie les forces de l'intelligence, la justesse et l'énergie de la pensée. Les Romains ont si bien compris cela, que leursBibliothèques sont accompagnées de portiques spacieux : à la Bibliothèque de Pollion il y a l'Atrium de la Liberté; à celle d'Octavie, le Portique du même nom ; à la Palatine, Y Atrium d'Apollon.
Les dispositions intérieures sont à peu près les mêmes partout : tout autour, ou dans le milieu, quand la décoration architectoniqne ne permet pas de s'appuyer aux murs*, s'élèvent, chacune sous un numéro d'ordre ^ des armoires* en bois de cèdre et en ivoire ^ garnies de tablettes divisées en petits compartiments appelés logettes", assez semblables aux nids des librairies ("). Les volumes sont posés horizontalement dans ces cases, avec une étiquette 'sortant du front. et portant le titre de l'ouvrage*. Les divers volumes d'un même ouvrage sont réunis en fascicule®.
Les livres en feuillets cousus et superposés, les tomes enfin, sont rangés à plat les uns à côté des autres, sur des tablettes inchnées vers la galerie. Ils présentent le front d'un des petits côtés, et leur titre est inscrit sur l'épaisseur même de la tablette '".
Lorsqu'Asinius Pollion dédia sa Bibliothèque du mont Aventin, il la décora de bustes en airain, en argent, et même en or, des grands hommes de tous les pays, dont la voix immortelle, transmise par leurs écrits, retentissait en quelque sorte dans ce sanctuaire de la science. Ceux dont l'image était inconnue, comme Homère, par exemple, il les fit sculpter d'imagination". Il n'ouvrit cette espèce d'Atrium des Muses qu'aux auteurs morts, sauf une seule exception en faveur de Varron, auquel, en considération de son immense savoir, il décerna cet honneur par anticipation'*.
> Suel. Aug. 56. = 3 pUn. H, Ep. 17. — De Jorio, Offic. de" papyri, p. 20.= » Vopisr. Tac. 8. = * Armaria. — Pliii. — Vopisc. /ftirf.— Viiruv. VII, preef. — Senor. de Tranquil. animi, 9.— Uigest. XXXII, lib. 5, \q^. .52, ,<? 5, 7. = s Senec. Ibid. = ^ Loculamenla. lhid.= ^ Tiiulus. Ibid.—0\. Trisl. I, J, v. 109.= « Ov.— Senec. /ôiti. — Peint. d'Hcreul. t. V, pi. 145. = 9 De Jorio, Ibid. p. 60, cl pi. A. — Sclnvarz. de Ornamenl. libr. ap. vel. V, fig. VIIJ. = )0 Panrirol. Notil. imper, f" 109 verso, et 110. = »< Plin. XXW, 2.-Isid. Orig. VI, 4. = u Plin. VII, 30. (") V. Lettre LXXXIX, p. 411.
LETTIŒ XC. WT
Cette invention ingénieuse a été imitée, non-seulement dans les deux Bibliothèques établies depuis \ mais dans toutes les Bibliothèques privées- , dont le nombre est fort grand, car aujourd'hui c'est plus qu'un besoin, c'est une manie. Des gens qui ne lisent pas ont des galeries pleines de livres, depuis le haut jusqu'en bas : on y voit la collection complète des orateurs et des historiens, des milliers d'auteurs inconnus ou méprisés; ils ont beaucoup de livres, de belles armoires ; des titres et des fronts s'otfrent de toutes parts à la vue, voilà ce qui leur importe : ils viennent bâiller au milieu de ces richesses littéraires, et ils sont heureux ^
Les portraits sont ou sculptés* ou peints S et chaque écrivain est couronné de lierre". On reconnaît les poêles parmi ce peuple d'immortels, parce qu'il y a pour eux une ressemblance et un type de convention : quelque santé florissante, quelque belle figure qu'ils aient eue de leur vivant, ils sont toujours représentés maigres et décharnés '', comme des êtres consumés par un feu intérieur.
Les trois Bibliothèques publiques sont confiées chacune à un Pi'éfet ^ à des Maîtres ^ et à des Custodes '". Le Préfet est le conservateur en chef; les Maîtres sont les chefs de chaque partie spéciale ou section de la Bibliothèque " ; les Custodes sont les gardiens, chargés en même temps du service intérieur '-. Tous sont ordinairement choisis parmi des littérateurs'*. Les Bibliothèques sont le rendez-vous des gens doctes et studieux, et des amis des lettres en général. C'est comme une hôtellerie des Muscs, où l'on vient converser, causer, discuter '\ Parmi les notes de mon journal, j'en retrouve une assez étendue, qui pourra te donner une idée de ces réunions. Je vais la transcrire.
«J'ai passé une partie de ma journée à la nouvelle Bibliothèque que l'Empereur Auguste vient d'ouvrir au pubhc, près de la maison Palatine. Elle se compose de trois galeries parallèles , ayant double entrée, l'une du côté du temple de Mars-Gradivus et de son portique, lautrc sous l'un des portiques du bel Atrium palatin, vis-à-vis du temple d'Apollon '^ La principale galerie, celle du centre, a cent soixante-dix pieds de long environ, sur cent douze de large et plus
1 Suct. Tib. 70. = 2 Plin. IV, Ep. 28. =^ Senec. de Tranquil. anim. 9. = 4 Pliii. XXXV, 2. = 5 i>lin. IV, Kp. 28. — 6 Pcis. prolof:. v. 5. — Juv. S. 7, v. 29.— Ov. Trisl. I, 6, V. 2. = '' l'irio in pcjus vullu. Ilor. Il, Kp. 1, v. 2G.4. — Il (liçriius vetiias liederis t'I imagine marra. .Iiiv. S. 7, v. 29. = » pracfuit bibliolliec:c l'aiiilinaB. Sui-t. de llliist. prammal. 20. = 9 Gruter. p. 577. = 'o Cusios. Ov. Tiisl. III, 1, v. C7. — Sliab. Xill, p. 609; ou 20.i, Ir. fr. = " Maslslcr a bibliolheca lalina Apollinis. (iruler. Ibid. = '- Conjecture. = '^ Suet. de IlIusU grammat. 20 ; Cœs. 44. = '* Plul. Lucull. 42. — A. Gcll. XIII, 19. == 15 Plan et Descript. de Rome, n'" 219, 217.
'ris KOME AU SIÈCLE D AUGUSTE.
de cinquante de haut ("). Elle est couverte par une magnifique voûte à plein cintre, décorée de peintures et de sculptures d'un goût exquis. Les murs latéraux sont divisés en cinq compartiments, occupés, les trois du milieu, par des niches surmontées de frontons et de frontispices portés sur deux colonnes en marhre, et les deux des extrémités par une belle porte communiquant dans les galeries latérales *. Les niches forment armoires, et dans leurs intervalles sont les bustes des grands écrivains ^ La plus belle décoration de cette splendide galerie est une statue colossale en airain ^, représentant Auguste sous les traits d'Apollon *. Rien de plus heureux que cette double allégorie dans un asile des Muses ouvert par l'Empereur. La statue s'élève à Texlrémité de la galerie vers l'Atrium palatin, et semble là comme la divinité d'un temple.
« Les galeries latérales, réservées principalement aux lecteurs, sont beaucoup moins spacieuses et beaucoup moins hautes ^ Elles sont pavées en marbre vert, couleur choisie exprès pour reposer la vue* dans un lieu où Ton doit tant se la fatiguer.
« En entrant dans ces galeries spendides, et surtout dans celle du centre, on se sent saisi d'une sorte de respect et de recueillement; ces livres, en immense quantité, bien rangés, bien étiquetés, sont une image de l'ordre et de la méthode, essence de l'étude, rendus sensibles à la vue. « Un bel ordre donné à mes livres donne de l'âme à ma maison entière, » écrivait Cicéron à l'un de ses amis'' ; je n'ai jamais mieux senti la justesse de cette parole qu'en me promenant dans la Bibliothèque palatine. Mais la société que je trouvai dans ce superbe établissement ne tarda pas à me distraire de mon admiration.
« La première personne qui s'off'rit à moi fut Pomponius Atticus. Malgré ses quinze lustres complets *, il conserve encore l'aménité de caractère qui lui a mérité la réputation de l'homme le plus sociable de son temps, et fit que jeune il plut au vieux Sylla, et vieux, au jeune Brutus^ Une foule de personnages de distinction, dont il a écrit la généalogie '°, l'abordaient à chaque instant, et le félicitaient de sa nouvelle alliance avec la famille impériale (Auguste vient de fiancer à Tibère la fille d' Agrippa, gendre de Pon)ponius") ; de jeunes littérateurs venaient consulter le vieillard, auquel son goût
pi Thon et lîallanli. Il Palaz/.o de' Ci'saii, lav. H, ii" 10 ; tav. IV, V. =* Conjccluro. = 3 pijn, \XMV, 7. = '■> Acron. in llnr. 1, Ep. 3, v. 17. ■= « Thon et Uallanli. Ibid. ==: 6 Conjoclure, d'après Isiii. (»ii«. VI, ll.= '' Cic. ad Allie. IV, 8. = » G. Nt'p- Allie. 21. =9 Ibid. 16.= '0 Ibid. 18. — " Ibid. 1-2, 19. — Senec. Ep. 21. (") iM nièlr. sur 35, etU môlr. 81".
sfir et délicat a valu le surnom d'Atticus\ et que le grand Cicéron lui-même appelait son Aristarque *. Il s'engagea entre eux une conversation dont j'ai retenu le passage suivant :
«Le style {") , leur disait Atticus, voilà le véritable artisan, le « grand maître de l'éloquence, le meilleur de tous les maîtres pour « se perfectionner dans Tart de parler. Cicéron ne se lassait pas de « le répéter, et vous savez s'il s'y connaissait ^ L'improvisation est « utile; mais la méthode sans contredit la plus efficace, et, conve- « nons-en, celle que nous suivons le moins, à cause du travail « qu'elle impose, c'est d'écrire beaucoup*. Dans les commence- « ments, que votre composition soit lente, pourvu qu'elle soit « exacte. En travaillant, relisez souvent les dernières lignes que vous « aurez écrites. Outre que par là ce qui précède se lie mieux avec a ce qui suit, la pensée toujours refroidie par le temps que nous « mettons à écrire, recouvre toutes ses forces, et reprend de l'impé- « tuosité en se repliant pour ainsi dire sur elle-même. Quelquefois « pourtant, si le vent nous pousse, abandonnons-lui nos voiles, « pourvu que cet abandon ne nous trompe pas ; car toutes nos pence sées nous plaisent au moment de leur conception, sans quoi nous (( ne les écririons point ; mais il faut revenir à l'examen, et remanier « ces choses dont la facilité doit nous paraître suspecte. Salluste « écrivait ainsi, et son travail se fait assez sentir au lecteur^ Nous « savons tous aussi que notre grand poëte Virgile ne compose que « très-peu de vers par jour *. Je blâme ceux qui dictent : entre « beaucoup de raisons dont je pourrais m' appuyer, la meilleure c'est « que la solitude, le silence, le secret enfin, sont particulièrement « nécessaires aux personnes qui composent. Voilà pourquoi les « veilles sont si utiles, lorsque le silence de la nuit, une chambre « fermée, et une seule lumière, nous tiennent pour ainsi dire sépa- « rés de tout l'univers. Mais cette manière d'étudier exige, encore « plus que les autres, une santé robuste à laquelle la frugalité con- « tribue princiy)alement. Il ne faut point sans cela compter s'opi- « niâtrer au travail durant le temps destiné par la nature elle-même (f au repos et à la réparation fie nos forces "'. » « Retenu par la conversation d'Atticus, je m'étais arrêté dans le
1 Cir. de Spnorl. 1.= 5 /,.'. ari Atlio. 1, l i. = ^ Id. de Oral. I, 33, 60; II, 23. = * Ibid. 1, 35.= 5 Qiiinl. Irislit. oral. X, 3. = « Ibid — Oonat. Vir<;. vila. — A. Cell. XVU, 10. = ■" Uuiiil. Ibid. i " i Le mot esl pris iri dans le sens propre, d.ins le sens de plume.
cercle de ses jeunes auditeurs, lorsque j'aperçus Caïus Julius Hyginus, affranchi de l'Empereur, et Préfet de la Bibliothèque K Je me hâtai d'aller à sa rencontre ; il me prit le bras, et nous fîmes quelques tours ensemble. Nous allâmes ensuite nous asseoir à l'extrémité de la galerie, près de la statue d'Auguste- Apollon.
« Les divers personnages qui remplissaient la bibliothèque formaient un spectacle assez curieux : les uns se promenaient en silence; les autres causaient debout, réunis par groupes; d'autres, assis sur de petits bancs* ou dans des espèces de sièges curules à dossier, et la têle inclinée sur un volume qu'ils tenaient déroulé à deux mains pour l'empêcher de se replier, paraissaient absorbés dans leur lecture^; d'autres, le style à la main, prenaient des notes ou faisaient des extraits*. Hyginus voyant que je regardais cette réunion comme pour en deviner les individus, m'en nomma plusieurs. « Au pied du « buste d'Aristote, me dit-il, vous voyez le sénateur L. Arruntius. « C'est un honmie riche, actif, joignant à de grands talents une « grande réputation. On raconte que l'Empereur parlant un jour de « son futur successeur, et recherchant ceux des Romains qui auraient « à la fois le talent et le désir d'occuper le rang suprême, et ceux (( qui auraient l'un sans l'autre , dit qu'il voyait dans M. Lépidus de « la capacité sans ambition, dans Gallus Asinius de l'ambition sans (( capacité, mais que l'une et l'autre se trouveraient dans L. Arriui- « tins, si l'occasion se présentait. Le fiancé delà petite-fille d'Atticus « a su cette parole, et peut-être un jour elle sera fatale à celui dont « Auguste estime si fort la capacité ^ Plus loin est un descendant de « Numa, L. Pison^ qui cultive aussi la poésie avec succès \ Le vieil- « lard avec lequel il cause est Julius Calidus, un des meilleurs poêles « qui nous restent, depuis la mort de Lucrèce et de Catulle*.
« A quelque distance de Pison et de Calidus, ces jeunes gens qui « discutent avec tant de feu, tant de vivacité, sont des peintres et « des poètes. Celui qui parle en ce moment, est le fameux Bibacu- « lus, célèbre par son animosité contre le divin Jules, et contre l'Eni- (I pereur mon patron. Ses ouvrages abondent en invectives contre « les Césars, qui ont toujours souffert et dédaigné ses outrages '.
1 Suet. de lllusl. grammat. 20. = 2 Cir. ad Allie. IV, 10. = » Peint. d'IIerrulan. U V, pi. 147.— Rpissard. .\ntiq. rom. IV, pi. 92. — Mazois. l'alais do Soaurus, pi. VlII. = * Acron. — Porphyr. in Hor. 1, Ep. 3, v. 1,5.= ^ Tar. Ann. I, 13. =^ Hor. Art. poel. V. 291.— Acron. — Povphjr. in Ibid. = "< Acron. — Porphyr. Ibid, v. 1. = " C. Nep. Atlic. 12. = 9 Tac. Ann. IV, 34.
[.HTTRE XC. 431
« Tout près (le lui , le jeune homme à poil follet qui paraît ap- « plaudir aux discours de ce poëte enragé , est Cornélius Sévérus, « l'auteur du nouveau poëme sur la guerre de Sicile entre Octave et « Sextus Pompée, et dans lequel on trouve un tableau si énergique « des proscriptions. Sévérus est plutôt versificateur que poêle ; « néanmoins son ouvrage, surtout le premier livre , renferme de « grandes beautés, et, dans un âge si tendre, il montre beaucoup « d'élévation et un goût admirable *.
« Mais il n'en a pas encore autant, à beaucoup près, que la perte sonne qu'il aborde. Remarquez sa haute taille, son teint brun, les « traits un peu forts de sa figure *. A ses cheveux rustiquement cou- « pés, à sa toge tombante, à sa large chaussure qui tient à peine à « ses pieds ^ on le prendrait pour un paysan, malgré son air doux « et candide *. C'est l'ami de l'Empereur, le poëte divin des Géorgi- 0 ques. Il travaille maintenant à un grand poëme national, qui sera, « dit-on, son chef-d'œuvre.
(( Les quatre autres sont Macer, auteur d'un poëme sur les oi- « saux, les serpents Venimeux et les plantes médicinales; Ponticus, « poëte épique* ; Celsus, prétendu poëte plutôt que poëte, espèce de « glorieux de poésie, qui vient ici copier des vers qu'il récite ensuite « comme siens *^; et Marcellus Pomponius, orateur et puriste si af- « fecté, que plaidant un jour devant le tribunal de l'Empereur, il « arrêta son adversaire pour relever un solécisme. Il mit tant de n. persévérance dans son interruption, que l'adversaire demanda la « remise de la cause, afin que la partie contre laquelle il plaidait « pût choisir un orateur qui s'occupât de son affaire plutôt que « d'un solécisme. L'Empereur prononça la remise; mais Marcellus, « toujours incorrigible, fit observer que, dans son arrêt, le prince « avait laissé échapper un mot de mauvais latin. — Eh bien! s'é- « cria l'un des assistants, ce mot sera désormais latin. — Vous « vous trompez, repartit le puriste : César peut donner le droit de « cité aux hommes, mais nullement aux mots de la langue *'... »
Dans l'une des galeries latérales de la Bibliothèque, je trouvai l'épicurien Catius, auteur assez mince, mais qui ne manque pas d'un certain agrément ^ et le savant Asinius Pollion, homme de toutes les
1 Quint. Inst. oral. X, 1. = 2 Virg. vil. in Scrv. = 8 Hor. I, S. 3, v. 31.— Acron.— Porphyr. in Hor. lor. cit. = * Virg. vit. in Serv. = " Ov. Trisl. IV, 10, v. 43. = 6 Arron.— Porphyr. in Hor. I, Ep. 3, v. 15.= '' Suct. de lllust. grammat. 22. = 8 Quint. Ibid.
-452 ROMR AU SIÈCf.E D'AUGUSTE.
heures, comme on dit, ou, en d'autres termes, également propre aux plaisirs, aux sciences et aux affaires*. Il conversait, ainsi que Catius, avec un philosophe stoïcien dont le nom m'échappe. Leur conversation roulait sur la retraite et l'emploi du temps, dont Asinius sait faire un si bon usage. Le philosophe développa sur ce sujet quelques pensées qui me parurent fort justes.
« Il faut souvent se retirer en soi-même, dit-il : le commerce des « gens qui ne nous ressemblent pas trouble le calme de l'esprit, ré- « veille les passions, rouvre les plaies mal cicatrisées de notre âme. « Le monde et la retraite sont néanmoins deux choses qu'il faut « entremêler et faire succéder l'une à l'autre. La première nous ina spire le désir des hommes; la seconde celui de nous-mêmes; elles « sont le remède l'une de l'autre : la solitude guérit de la misan- (( thropie, le monde guérit des ennuis de la solitude. L'esprit ne « doit pas non plus être toujours tenu dans le même degré de ten- « sion; il faut le délasser quelquefois par des amusements. Socrate ce ne rougissait pas de jouer avec des enfants; Caton trouvait dans « le vin un soulagement aux fatigues des alîïiires publiques; Scipion, « après tant de triomphes, ne dédaignait pas de mouvoir en cadence « ses membres aguerris. En donnant du relâche à l'esprit, il ac- « quiert plus de ressort après avoir été détendu. On laisse reposer « un champ fertile, parce qu'une fécondité non interrompue l'aurait « bientôt épuisé : de même un travail continu éteint à la longue la « chaleur de l'esprit. Le repos et le délassement lui rendent de nou- « velles forces, au lieu que la continuité de l'étude émousse l'âme et (.( la rend languissante -.
« — La lecture est l'aliment de l'esprit; elle le délasse des fatigues « de l'étude, quoiqu'elle soit une étude elle-même '.
« — N'en douiez pas, mon cher Pollion ; on nous ravit le temps, « on le surprend ; nous le laissons aller, et cependant la perte la « plus honteuse est celle qui vient de notre négligence. Songez-y « bien, une partie de la vie se passe à mal faire; la plus grande à « ne rien faire ; la totalité à faire autre chose que ce qu'on devrait « faire. Trouvez-moi un homme, excepté vous peut-être, qui sache « apprécier le temps, estimer un jour, et comprendre qu'il meurt à « chaque instant. Notre erreur est de ne voir la mort que devant
* Esse eum omnium hoiannn. Quint. Insl.oral. VI, S.= 'Seiier. de Tiantjuil. aninii, 13. = s /é,vf. ; Kp. 84.
« nous ; elle est derrière en grande partie : tout le temps passé, elle le « tient. Ramassez donc toutes les heures ; saisissez-vous du présent, « vous dépendrez moins de l'avenir i. Pour moi, je n'accorde au « sommeil que ce qu'exige la santé, assez content de ce que je vis « plusieurs heures de plus pendant que je veille avec les Muses, « comme dit Varron ; car, certes, veiller c'est vivre ^.
« — Un homme disait à Lailius : J'ai soixante ans. Parlez-vous, « lui répondit ce sage, des soixante ans que vous n'avez plus^?
« — Meublez votre esprit de bons préceptes, et ne cessez jamais <( d'étudier, car sans l'instruction la vie est presque l'image de la « mort\
« — Quand les plus grands génies qui ont éclairé le monde se « réuniraient pour le dire, jamais ils ne pourraient être assez éton- « nés de l'aveuglement de l'esprit humaiu : nul homme ne souffre « qu'un autre s'empare de ses terres, et dès qu'il s'élève la plus lé- « gère contestation sur les limites, on a recours aux pierres et aux « armes ; cependant la plupart permettent qu'on empiète sur leur « vie; on les voit môme en livrer d'avance à d'autres la possession « tout entière. Personne ne veut nous faire part de son argent, et « chacun dissipe sa vie à tous venants. Tels se montrent très-atten- « tifs à conserver leur patrimoine, et sont prodigues quand il s'agit « de la perte du temps, la seule chose cependant dans laquelle Tava- « rice est louable. Adressons-nous à quelque homme parvenu à (( une grande vieillesse, et disons-lui : Vous êtes arrivé au dernier « terme de la vie humaine; vous avez cent ans ou plus; allons, « faites le calcul de voire vie : dites-nous combien de ce temps vous « avez laissé ravir par un créancier, par une amie, par un accusé, « par un client ? condjien en avez-vous perdu à vous quereller avec « votre femme , à contenir et à châtier vos esclaves , combien en « courses et en visites par la ville? joignez à cela les maladies que « nous nous attirons, le temps dont vous n'avez fait aucun usage, et « vous trouverez que vous avez vécu beaucoup moins d'années que « vous n'en comptez*...
« Hyginus me fit passer en revue toutes les armoires de sa Bibliothèque, pour me donner une idée des richesses qu'elle renferme, f.a galerie des Grecs, quoique nombreuse, nous arrêta peu de temps : mon guide se contenta de me désigner en passant une histoire abré-
1 Scnec. Ep. 1. = 2 Plin. I, piscf. =8 Senec. Nat. quo-st. VI. 52.=* Caio T>istich. MI, 1. = â Senor. de Brcvit. vil. S.
gée de la guerre Marsiqiie, écrite par LuciiUiis à la suite d'une gageure qu'il fit contre Hortensius et 1" historien Sisenna, de tracer un sommaire de cette guerre en vers et en prose latine ou grecque , selon que le sort déciderait ' ; deux histoires du consulat de Cicéron : l'iinc composée par lui-même ^ l'autre par Atticus"^; et quelques ouvrages d'un grammairien grec nonmié Didyme, qui a écrit à lui seul quatre mille volumes ! Il eût été bien à plaindre s'il lui eût fallu lire autant de livres inutiles. Ces ouvrages sont consacrés, les uns à rechercher quelle fut la pairie d'Homère ; les autres, quelle fut la véritable mère d'Énée ; dans ceux-ci il examine si Anacréon était plus adonné aux femmes qu'au vin ; dans ceux-là, si Sapho était une courtisane publique; et mille autres questions de ce genre, qu'il faudrait désapprendre si on les savait *.
« Ici, reprit Hyginus, vous voyez d'autres volumes qui n'ont de piquant que leur titre, choix dans lequel les Grecs sont fort ingénieux ; cesila Bûche, la Corne d'abondance, les Violettes, les Muses, la Prairie, le Tableau, la Tablette, etc. Mais il faut se garder de se laisser prendre à cette amorce, car, dieux et déesses! rien n'est plus vide que ceshvres; l'esprit de l'auteur s'est épuisé dans le titre'. — Pourquoi tant d'inutilités, dis-je ? — Nous ne pouvons pas, me répondit mon guide, bannir ces ouvrages de nos collections; ils appartiennent de droit aux bibliothèques publiques, qui sont leur refuge naturel. D'ailleurs nous serions trop embarrassés si nous ne devions choisir que des ouvrages consacrés par le suffrage général; nos jugements, nos goûts sont si divers qu'on ne s'entendrait jamais sur ce point, parce que tel livre jugé bon par les uns, est trouvé détestable par les autreâ. Il a donc fallu s'abstenir de procéder par voie d'exclusion. Une autre considération non moins importante, c'est que pour être constamment utile, il faut qu'une bibliothèque renferme le répertoire le plus ample possible de toutes les connaissances huniaines, bien ou mal exposées, bien ou mal digérées. Le plus mauvais livre peut avoir son utilité, soit comme leçon, pour apprendre à éviter ses défauts, soit par quelque idée heureuse qui s'y trouve en germe, et dont un esprit sagace peut tirer quelquefois une œuvre capitale. Je n'admets le choix que pour les bibliothèques privées; mais les bibliothèques publiques doivent être comme un arsenal pour les Uns, comme des Lautumies, des carrières pour les autres.
1 Plut. Lucull 1. = 2 Cic. ad Allie. I, 19. =3 c. Nep. Allie. 18. = * Senec. F.p. 88.
= 5 l'iiii. 1, pra'!'.
LETTRE XC. 43r>
« Passons aux Latins, poursuivit Hyginus en nio rondnisant dans la troisième galerie. Cv"s armoires renferment tous nos poètes anciens, et ce que nous avons de mieux parmi les modernes *. Voici Ennius, Furius, Lucilius, Pacuvius, AlVanius, Nsevius, Yarius, Accius, Lucrèce, Catidle et autres, dans lesquels Virgile a quelquefois largement puisé (s'il faut en croire ceux qui ont entendu déjà des Jiécilations de son Enc'ide], tantôt leur empruntant des vers ou des fractions de vers, tantôt des passages entiers auxquels il n'a fait que de légers changements, ou même qu'il a copiés presque textuellement ^ Ces larcins n'empêchent pas Virgile d'être le premier poëté de son temps dans le genre épique, et, de tous les poètes grecs et latins, indubitablement le plus semblable à Homère. Un homme d'une grande autorité en littérature, interrogé lequel des favoris des Muses approchait le plus, à son avis, de ce père de la poésie, répondit : Virgile occupe le second rang, mais plus près du premier que du troisième; tous les autres suivent de loin*.
« Quelques critiques parlent de notre vieil Ennius comme d'un Homère * ; c'est un homme de génie, sans doute, mais qui manque d'art. Révérons-le comme ces bois sanctifiés par l'âge, où de grands et antiques chênes frappent moins par leur beauté que par leur majesté religieuse ^.
c( Voici Farmoire aux poêles qui ont écrit pour les jeux de la scène. A Rome, l'art dramatique, conmie prescpie toutes les choses humaines à leur naissance, ne fut d'abord qu'une ébauche assez grossière, que Ton dut même à des étrangers : point de vers, point d'action théâtrale ; seulement, des ludions ou acteurs mandés d'Élrurie, exécutaient à la manière de leur pays, au son d'une flûte, des danses accompagnées de gesticulations, qui ne manquaient point d'une certaine grâce. Nos jeunes gens s'amusèrent ensuite à imiter ces étrangers, en ajoutant à ce qu'ils avaient appris d'eux, des plaisanteries qu'ils se faisaient alternativement, en vers improvisés, enjoués et railleurs , et accompagnés de gestes analogues aux paroles.
« De tels divertissements prirent aussitôt faveur; ils se répétèrent avec une sorte d'enthousiasme; l'on apporta plus de soin à la composition de ces farces, et les acteurs qui les représentaient ne réci-
1 Hor. I, Ep. 5, V. 15; H, Ep. 1, v. 216. =2 Macrob. Saluin. VI, 1, 2, 5, 3. = ' Secundus est Virgilius, propior lamen primo, quam tcriio. Quinl. Inst, oral. X, 1. = * Hor. I, Ep. 1, V. 50, = " Quinl. Ibid.
ir»(; ROME AU SIÈCLE D'AUfJUSTE.
U'vent plus comme auparavant des vers grossiers et sans art, tels que les vers fescennins; mais ils ajoutèrent des Satires, dont les paroles étaient accommodées au son et au mouvement de la llùte, et exprimées avec les gestes convenables *,
« Livius Andronicus entreprit, quelques années après, de substituer aux Satires des ouvrages plus réguliers - ; et bien que les poëmes de cet auteur ne puissent plus guère être lus qu'une fois, c'est à lui cependant qu'appartient incontestablement l'honneur d'avou' créé l'art dramatique à Rome, en y donnant la première œuvie théâtrale vraiment digne de ce nom. Cette révolution arriva environ l'an quatre cent quatre-vingt-dix de la fondation de la ville ' *, suivant la biographie des poètes, de Varron*.
« On nomma Fables ou Petites fables les pièces régulières*. Elles portent encore ce nom générique, mais elles ont aussi d'autres noms particuliers ; l'imagination ou le génie des poètes introduisit dans ces fables des modifications qui en diversifièrent plus ou moins le genre, et le divisèrent en espèces pour lesquelles il fallut alors des appellations ditlérentes : ainsi il y eut les Palliâtes et les Togates *.
« Les Palliâtes sont des pièces dont le sujet est entièrement grec; elles empruntent leur nom nnpallium, manteau grec dont s'habillent ceux qui les représentent \
« Le nom de Togates, pris en particulier, désigne des drames d'un genre qui tient à la fois de la gravité de la tragédie et de la familiarité de la comédie*; pris en général, il s'applique à tous les ouvrages dont les personnages sont Romains et portent la toge ; il se subdivise alors en Prœtextates, en Traheates, en Tahernaires, en Atellanes, et en Planipèdes ^
« Les Prœtextates se rapprochent de la tragédie par la noblesse des personnages, qui sont des rois, des généraux ou des magistrats romains. La toge prétexte, costume des acteurs de ces pièces, leur donne son nom. Le Brutus, \e Décius, le Marcel lus du poète Acciussont des Prœtextates '".
« Les Trabeates, ou pièces à la toge trabée, sont la seconde espèce
» Tit.-Liv. vu, 2. = 2 Ihid. —V. Max. II, 4, 4. = 3 Cic. Brut. 18 ; Tiiscul. î. 1.— A. Gell. XVn, 21.=*A. Gell. lbid.= ^ Fabula-, fabella". Cic. pio Cœlio, 27.— Tit.-Li\ . M!, 2. ^6 Palliai» en'ogalee. = ^ nionicd. de Art. ^ranimai. III, 4. =«Habenl cnini lia' quoque [togatic] aliquid st'veiilalis, ol siiiit iiiliT roiiiuMiias cl Irajiœdias niodia'. Senec. Kp. 8, = 9 l'rïelexlal<T, Tiabear?e, Taberiiari*, Ali-llaïKV, l'Ianipedes. = »" hiomed. Ihid.
(le Togates. On ou doit rinvenlion assez récente à Caïus Mélissus, préfet de la Bibliothèque Octavienne'.
« Viennent ensuite les Tahernaires, drames de bas comique et nommés ainsi parce que l'on y représente des scènes de taverne, taberna. Afranius et Ennius ont laissé des Tahernaires ^. Afranius dans les siennes a cherché à imiter le style de Ménandre ^
« La quatrième espèce comprend ces fables qui , inventées à Atella, ville des Osques* ("),enont pris le nom d'AteUancs, et se jouent encore quelquefois dans le vieux langage du peuple chez lequel elles sont nées*. Peut-être aurais-je dû les nommer les premières, car elles nous représentent véritablement ce qu'était l'art dans son enfance : elles se composent d'un tissu de plaisanteries dans le genre des Satires, de farces boufïbnnes ® et même licencieuses'. Il y a dans les Atellanes une partie que l'on nomme YFxode^, et qui n'est, pour ainsi dire, que la broderie de l'Atellane même, la partie du dialogue abandonnée à l'inspiration improvisatrice de l'acteur, bien pénétré du but et du genre de son rôle ®. L'Exode se joue à la fin de la pièce, et pour égayer les spectateurs '". Les Atellanes ont été d'abord dites en vers ou langage mesuré, mais grossier et sans art"; Pomponius de Bologne, qui vi\ait du temps de Sylla '^ perfectionna le genre, et lui donna, pour le style, quelque chose du langage de la vraie comédie '*.
« Enfin la dernière espèce de drames Togates, les Planipèdvs, ainsi désignées parce que les acteurs n'ont ni le brodequin de la comédie ni le cothurne de la tragédie **, est encore une pièce à dialogues boufîbns '^ dont Publius, esclave africain, conduit à Rome, est l'inventeur '^
« Nous avons encore les pièces demi-inanimées ", et demi-animées^^, c'est-à-dire dont la fable se divise en deux parties, l'une pour le récit, l'autre pour l'action ; et mixtes, celles où ces deux
1 Suel. dp Illusl. grammal. 21. = 2 Diomcd. de Art. grammal. III, 4. — Strab. V, p. 233 ; ou 200, Ir. fr. =i Hor. II, Ep. 1, v. 57.— Arron. — l'oipliyr. in Ilor. Ihid. = * Slrab. — Diomcd. ibid. = » Stiab. Jbid. = 6 Diomed. — Strab. Ibt'l. —M. Aiiri'l. il Fronl. Ep. I, 3. = " Suel. Tib. 4.ï. = 8 Ihid. —Va.-U\. VII, 2. = 9 Tit.-Liv. Ibid. —
10 Juv. S. 3, V. 173; 6, v. 71. — Plut. Crass. 33. — Sriiol. in Juv. S. 3, v. 17.S. =
11 Tit.-Liv. Ibùt.= ^^ Patertui. Il, 9. — tuseb. Cliionic. Olimp. CLXXM, aiin. H. DCLXU. = »3 l'atcrrul. Ibid. = '* Dionicd. Ibid. — '-^ Cic. de Oral. 11, 67 ; pro Cœlio, 27. = ^^ l'Iin. XXXV, 17. = i" Parlini stalaiia?. Terenl. Heautonlim. piolog. v. 36. — Donal. in Terciit. IkTvr. prolog. = i» Partira niotoriee. Donal. de Comœd. cl Tragoed. ; in Terenl. Adelpli. iirolog. ,") S. Elpidio, prés d'Aversa, dans le royaume de -Naples.
iôS ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
genres sont mêlés ' ; puis les Mimes, pièces licencieuses ^, ressemblant aux Atellanes pour l'imperfection de la composition '^ et assez ordinairement jouées par des femmes *.
« On appelle proprement Comédies les drames où sont représentés des personnages et des mœurs de la Grèce, comme dans les pièces de Térence et deCa3cilius^ Notre littérature est faible dans ce genre : les Grecs sont nos modèles, nos poètes les ont imités et copiés ; plusieurs, et Térence surtout, écrivent avec beaucoup d'élégance , mais la force comique leur manque généralement : bien loin d'égaler la comédie grecque, à peine en avons-nous l'ombre®, et, pour rappeler un mol du divin Jules sur Térence, c'est tout au plus si nos poètes sont des demi-3Iénandres '^. Voici maintenant dans quel ordre on pourrait les classer d'après leur mérite respectif : La palme est à Cœcilius; Plante la lui cède, mais en demeurant supérieur à tous les autres; Nwvius, poète plein de verve, vient ensuite; au quatrième rang je placerai Licinius, au cinquième, Atlilius; au sixième, Térence; au septième, Turpilius; au huitième, Trabéa; au neuvième, Luscius; et au dernier, Ennius, à cause de son antiquité ^ Je viens de prononcer un blasphème littéraire, ajouta Hyginus en riant, car aujourd'hui, s'il en fallait croire certains juges, dont l'autorité est, au reste, fort contestable, il n'y aurait de bons que les anciens poètes; rien ne leur serait supérieur, rien ne leur serait comparable ^.
« Dans la Tragédie , nous avons deux poètes célèbres , Accius et Pacuvius, tous deux recommandables par la solidité des pensées, la vigueur du dialogue et la dignité des caractères. Néanmoins leurs ouvrages n'ont ni la pureté ni l'extrême perfection que l'on pourrait désirer ; mais c'est la faute du siècle où ils vécurent, et non la leur'": l'un et l'autre furent contemporains de Marins". Cependant on reconnaît dans Accius plus de force *-, plus d'élévation '*, et ses tragédies pourraient occuper parmi les Grecs un rang fort honoral)le**. Ceux qui affectent quelque savoir trouvent plus d'art et d'habileté dans Pacuvius.
« Ovide et Varius se sont également exercés dans le genre tragi-
1 Donal. de. Comocd. et Tiagccrt. ; in Terent. Aiielpli. inolog. = - Ov. Tiist. H, v. 4î)7 — Cic. Oral. 26. =3 Cip. pro Cœlio, 27. =* Ici. ad Allie. ]\, 1."..— Jlor. I, S. 2, v. 5.1 ; S. 10, V. 76. — Plin. VU, 48. = s Diomed. de An. siramni. IH, 4. =« Quint, inslil. • irat. X, 1. =: ■? Tu (iiioque lu iii suniinis, o diniidiale Menander, ete. Siiel. Teieni. >il = " A. r.ell. XV, 24. =9 Hor. U, Kp. 1, v. 21, 64 et s;|i(. = l» Quinl. Ibid. = " l'aleifiil. !î, 0, = is Quiat. Ib!d. =. i» Hor, Ibid. v. 56. = »* ralercul. Il, 'J.
LETTlit XC. 451)
(|iie : le premier a fait une Médée qui montre ce dont il serait capable, s'il pouvait vaincre l'envie de mettre de l'esprit partout ; et l,e second un Thfjeste, que je n'hésite pas '4 comparer aux meilleurs ouvrages des tragiques grecs.
i( La Satire nous appartient toute entière ' ; ce genre de poëmes était inconnu aux Grecs *. Lucilius s'y est fait le premier un grand nom^ Sa manière est celle des poètes de l'ancienne comédie, Eupolis, Cratinus, Aristophane ; il nonujie ceux dont les vices piéritent le blâme public, et il les attaque directement '^. lia encore aujourd'hui des partisans si passionnés, qu'ils n'hésitent pas à le préférer non-seulement à tous les auteurs du même genre, mais à tous les poètes ^. Pour moi, je suis aussi éloigné de leur sentiment que de celui d'Horace, qui compare Lucilius à un ruisseau bourbeux, avouant qu'il a quelque chose dont on peut faire son profil '\ Je trouve en lui une érudition surprenante et une franchise d'où naît une raillerie amère et plehie de sel \ Il a le flair un, mais ses vers sont durs*.
« Horace est plus châtié, plus pur, et il excelle principalement dans la peinture des mœurs.
c( Je ne dirai rien des poètes lyriques : Horace est presque le seul qui mérite d'être lu.
a Dans l'élégie, nous le disputons aux Grecs : le pur et l'élégant Tibulle me parait y avoir le mieux réussi. Quelques personnes lui préfèrent Properce; Ovide est plus fardé, et Gallus plus dur ^ »
Hyginus interrompit sa revue critique pour me montrer quelques livres fort curieux, en ce qu'ils sont ornés de portraits; il me fit voir ainsi le recueil des poèmes de Virgile avec l'image du poêle sur le premier feuillet'"; puis un autre recueil, ouvrage du savant Varron sur les hommes célèbres, et qui contient sept cents portraits. Ces petites pinacothèques dans les livres me paraissent une heureuse idée; par là, on double l'immortalité des hommes dignes de mémoire, on empêche, en quelque sorte, que la durée des siècles puisse prévaloir contre eux, en même temps qu'on leur assure le privilège d'être présents et visibles partout".
a Je saule par-dessus quantité d'auteurs contemporains que voici,
' Quint. Inslit. orat. X, 1. = 2 Flor. I, S. 10, v. 66. =3 Quinl. Ibid. = * Hor. I, S. i \. 1 ; U, S. 1, V. 62. = 5 U>ii"l- Ibid. =6 Ibid. — Wor. 1, S. 4, v. 11. ='' Ouinl. Ibid = * Emunclae naris, dunis romponore versus. Hor. 1, S. 4, v. 8. =;''' Quinl. Ibid. = " Mari. XIV, 186. = n l'Iin. XXW, 2.
reprit Hyginus, et je me hâte d'arriver aux plus intérressants de tous, aux historiens. En effet, qu'est-ce que la vie de l'homme, si la mémoire des faits antérieurs ne vient , pour ainsi dire , renouer le présent au passé ' ?
« L'histoire a manqué longtemps à notre littérature ; nos premiers monuments historiques sont ce que nous appelons les Grandes Annales *, du nom des grands pontifes qui en étaient les rédacteurs'. C'est un recueil qui se compose d'une suite de tableaux où tous les événements mémorables se trouvent relatés année par année *, mais d'une manière extrêmement brève, et sans aucuns détails *. Les pontifes exposaient ces tables chez eux afin que le peuple pût les consultera Cela dura jusqu'au souverain ponlificat de P. Mucius'', l'an six cent vingt-trois *.
« Après les Grandes Annales on trouve Fabius Pictor, Caton', Calpurnius Pison '", Fannius, Vennonius. Mais tous se sont contentés, à la manière des pontifes, de consigner les époques, les noms des personnages et des lieux, la mémoire des faits, sans y joindre aucun ornement. Ils sont à peu près de même force, et rien de plus mince que le tout ensemble.
« Ccelius Anlipater, contemporain de Fannius prit un ton plus élevé, et quoiqu'il n'ait su donner de l'intérêt à l'histoire ni par la variété des couleurs, ni par l'arrangement des mots, ni par le charme d'un style doux et coulant ; quoique peu savant et peu éloquent, il montra une certaine vigueur rude et inculle, sans éclat, sans art, et du moins pouvait-il avertir les autres d'écrire avec plus de soin. Mais voilà qu il eut pour successeurs des Gellius, un Clodius, un Asellion, qui se réglèrent moins sur son exemple que sur la platitude et l'ignorance des anciens".
(c L'état d'infériorité où le genre de l'histoire languit longtemps chez nous tient à nos mœurs politiques : jusqu'à ces derniers temps on n'avait guère étudié l'éloquence que pour briller soit dans les causes judiciaires, soit dans les débats du Forum ; tandis que chez les Grecs les hommes les plus éloquents, libres de celte ambition, se sont appliqués à d'autres travaux faits pour les illustrer, et
1 Cic. Oral. 34.= -Annales maximi. Cie. de Oral. H, 12, 13 ; Brut. 26 ; Orat. 69; de Legib. F, 2.— Serv. in .-Eneid. I, v. 573. =: ^ Macrob. Salur. Ul, 2. = » Cic. Ihid. — Le Clerc, Annal, des ponlif. dans Des Journaux chez, les Hom. p. 7 et suiv. =» Cic. du Orat. n, 12. — A. Geil. U, 28; V, 18. — Le Clerc, Ibid, p. 3i4 et sulv. = 6 Cic. de Orat. ; 15rut. ; Orat. Ibid. — A. Gcll. Il, 28. =7 Cic. ///•",/. = s Uodwel. Appendix ad prfflect. Camed. p. 656. = 9 Cic. Ibid. = '<> Id. fie Lc.;ih. I, 2. — \cirr. !.. L. V, g 149, 165. = 11 Cic. de Oral. ; Brul. : Oiat. Ibid.
LElTllt: \C. i/, I
parficulièrenieiit à écrire l'histoire K L'étal acliiel de la république engage les esprits à se tourner vers ce genre calme, et de nos jours Pomponius Aflicus s'en est occupé avec succès. En observant exactement les époques et Tordre chronologique, sans rien omettre de mémorable, il a renfermé en un seul volume, et avec beaucoup d'exactitude, les annales de sept cents ans ^. Avant lui avait paru Sallusle, qui marcha sur les pas de Thucydide ^ et que les savants les plus distingués regardent comme le premier historien de Rome*.
« Avant Salluste, dans l'ordre chronologique, nous avions encore L. Sisenna, le meilleur et le plus exact des historiens ^ Ces vingtdeux volumes forment son œuvre. Il a écrit l'histoire romaine à partir de la prise de Rome par les Gaulois, juscpTaux guerres civiles deSylIa^. Elle est, sans contredit, supérieure à toutes celles qui l'ont précédée, bien qu'elle soit encore loin de la perfection \ On li i reproche, entre autres choses, de n'avoir pas parlé de Sylla avec assez d'indépendance * dans le récit de la guerre civile et des guerres de l'heureux dictateur, ({u'il ne publia que pendant sa vieillesse^
« Voici un contemporain, Tile-Live de Pataviuni. Sa grande histoire Romaine, récemment terminée, et qui n'a pas moins de cent quarante livres, est un monument digne de Rome elle-même. Tite-Live passe à bon droit pour le plus éloquent et le plus intègre des historiens romains '"', et je ne croirai pas faire injure à Hérodote en le lui comparant. Non-seulement il met une douceur et une netteté admirables dans ses narrations, mais il est éloquent dans ses harangues au-delà de tout ce que l'on peut dire, tant elles sont bien proportionnées et aux sujets et au caractère des personnes. Pour les passions, et particulièrement les passions douces, aucun historien (et je ne dis rien de trop) ne les a mieux maniées. Les diverses perfections qui le distinguent équivalent à l'immortelle concision de Salluste 1'.
« Je ne quitterai pas la section de l'histoire sans vous parler des Commentaires du divin Jules. Les commentaires sont ordinairement des mémoires privés sur les événements de la vie commune arrivés dans les familles, tels que les naissances, les mariages, les morts, les procès '-, etc., en un mot tout ce dont l'inipurlance ou la vanité
• Cic. de Orat. Il, 13. = 2 Id. Oiul. 34 ; lirul. 3, 4. —'^ i'alercul. U, 56.— (Juiiit. Inst. oral. X, 1. =* l'rimus Uoniana Crispus in liisloiia. Mari. XIV, 101. =» Sali. Ju- K'uil. 95. = « Sihœll, Hisl. do la lilleial. rom. I. l, p. 164i. =z' Cic. Uiut. 04. = » Sali. Ihid. = a Paleicul. Il, 9.= '» tloijuiMiiia; ac fidci inœrlaïus iii iiijnii:^. Tac. .\nii. IV, 54.= H (juinl. Ibid, — li .V. Gell. Mil, 19.
privée veut conserver le souvenir ^ Mais César avait l'esprit trop grand pour concevoir un pareil livre, et sous le nom modeste de Commentaires, il nous a laissé toute l'histoire de sa guerre des Gaules et de ses guerres civiles contre Pompée. Le style en est simple, pur , gracieux , dépouillé de toute pompe de langage : c'est une beauté sans parure. Eu voulant fournir des matériaux à l'histoire, il a peut-être fait plaisir à de petits esprits qui seront tentés de charger d'ornements frivoles ces grâces naturelles; mais pour les gens sensés, il a ôté à jamais l'envie d'écrire, car rien n'est plus agréable dans l'histoire qu'une brièveté correcte et lumineuse*. Asinius Pollion, qui a écrit en dix-sept livres * l'histoire des guerres civiles de notre siècle '", et la première histoire grecque en latin "', reproche cependant à ces Commentaires des inexactitudes assez nombreuses : la vérité, prétend-il, ne s'y trouve pas toujours respectée; César croit légèrement la plupart des faits accomplis par d'autres que lui, cl, pour les siens, il les rapporte inexactement, soit à dessein, soit par une erreur de sa mémoire. Je pencherais assez pour cette dernière raison, attendu qu'il a rédigé ces Commentaires avec une facilité et une promptitude étonnantes, et que jamais il ne lésa revus ^
« Les Orateurs occupent une place immense, et cela ne vous étonnera pas dans un pays où, pendant plus de sept siècles, l'art de la parole conduisit à tout. » Hyginus, homme de beaucoup de savoir, qui a composé des ouvrages de critique, un entre autres sur les poëmes de Virgile, qui a écrit plusieurs biographies d'hommes illustres, un traité d'agriculture, une histoire des villes d'Italie, et, je crois, quelques petits poëmes", entra, sur l'éloquence et les orateurs, dans beaucoup de détails que je supprime ici, parce que j'en ai déjà parlé ailleurs (").
« Passer des poètes, des historiens et des orateurs, continua-t-il, aux grammairiens, qui ont écrit sur les préceptes de l'art, sur l'arrangement des mots, et aux grammatistes, docteurs des éléments du langage*, c'est étrangement déchoir. Je ne vous fatiguerai donc pas de la nomenclature de leurs œuvres. Ces écrivains n'en sont pas moins fort utiles, puis(|uc c'est toujours par leur science qu'il faut
> Varr. L. L. VI, g 44. =ï Cic. Biul. 75. — Suel. C«s. 56. = ^ Suid. v. Ajt'vvdj;. = * Ihid. — Hor. M, od. 1, V, 1. = ■> Suid. Ibid. = 6 Sud. Ca>s. 56. — Hirl. de llell. «;a!l. VlU, piipf. =7 Egger, Exaim-n riilici. des hisl. anc d Aug. r. Ul, § 1, p. 109. = « Suet, de lllusl. grammat. i, 24. (") Lellre LXXIY, p. 177.
LETTRK XC. M3
commencer ; mais il y a bien plus de grandeiu' dans les beautés qu'elle produit que dans ses éléments et ses règles : les plus nobles éludes ressemblent à ces grands arbres dont nous admirons le sommet bien plus que les racines, quoique Tarbre n ait pu s'élever sans leur secours. ' »
La Bibliotlièque Palatine est presque l'œuvre d'Hyginus : aussi nj'en paria-t-il avec celle complaisante satisfaction, avec ces détails abondants dont ne peuvent se défendre ceux qui vous promènent dans une propriété embellie ou créée par eux. Je t'ai répété, presque sans le vouloir, tout ce que m'a dit le savant préfet, parce que ses confidences eurent pour moi le piquant d'une nouvelle du jour, et furent comme une initiation à des connaissances qui font le sujet fréquent des conversations dans la société que je fréquente. Sans doute cette partie de ma lettre ne l'inspirera pas le même intérêt; mais voici, pour le dédommager, un mot que tu trouveras sans doute de ton goût, et qu'un pbilosophc m'a dit à propos des bibliothèques : « Choisissez les meilleurs livres dans chaque genre, car il faut beaucoup lire, mais non beaucoup de choses-, »
» Cic. de Oral. 45. = ^ Plin. VU, Ep. 9.
LES ACTES DlUlt.NAl'X Dt) LA VILLK.
Au milieu du peuple un peu apathique de Rome, il existe une classe d'individus que l'on rencontre toiir-à-tour dans les maisons, dans les tliéàlres, sur les places publiques, sous les portiques*. On les appelle ar délions ^, tant ils paraissent ardents à ce qu'ils font; leur passion est de paraître occupés et de s'ingérer dans les atîaires d' autrui. Cependant demandez à quelqu'un de ces hommes quand il sort de chez lui , où il va, quel est son projet? — « Par Hercule ! je n'en sais rien, vous répondra-t-il ; mais je verrai du monde, je trouverai quelque chose à faire. « — Ainsi ils errent sans but, ils vont quêtant des affaires, n'en faisant jamais qu'ils avaient projetées, mais faisant celles qu'ils rencontrent. Je comparerais volontiers ces courses inutiles et inconsidérées à celles des fourmis, qui montent aux arbres et en descendent sans rien porter ni rapporter. On pourrait appeler leur vie une laborieuse oisiveté.
Quelques-uns te feraient pitié : ils s'empressent comme s'ils couraient éteindre un incendie ; ils poussent tous les passants, ils tombent et font tomber les autres. Après avoir couru, soit pour se montrer à la salutation d'un homme qui ne les regardera pas, soit pour suivre le convoi d'un inconnu , soit pour assister au jugement d'un plaideur de profession, soit pour aller aux fiançailles d'im homme qui change tous les jours de fenmie, soit pour accompagner une litière qu'ils porteraient au besoin ; de retour chez eux, exténués de fatigue, ils vous protestent qu'ils ne savaient eux-mêmes pourquoi ils sortaient, ni où ils devaient aller ; et dès le lendemain ils recommencent cette vie inutile et vagabonde !
Ces occupations futiles produisent sur les prétendus affairés le même effet que les chimères sur l'esprit des fous, qui ne se remuent effectivement point sans objet, niais sont excités par des apparenct^s dont leur délire ne leur permet pas de découvrir la f.uisselé. Tous ces hommes qui ne sortent de chez eux que pour grossir la foule, ne courent pas ainsi de quartiers en quartiers sans motifs; scule-
' Scncf. de Tran'iuill. iiniiii. 12.— - .^nlclioius. Plucd. U, 'i. >. 1-
LETTRE XCI. 44r>
ment ces motifs sont légers et frivoles : l'oisiveté les chasse de leur maison avant l'aurore, et après s'être heurtés vainement à plusieurs portes, avoir salué maints nomenelateurs, avoir été rebutés par un t^rand nombre, la personne qu'ils trouvent le plus difficilement au logis, c'est eux-mêmes.
Ce travers enfante un vice des plus odieux : la curiosité, l'amour (les nouvelles et des secrets, la recherche d'une foule d'anecdotes ([u'il y a du risque à dire et à savoir'. Ceux de ces oisifs qui s'occupent avec le plus d'assiduité et de goiit des nouvelles publiques, ont une espèce de rendez-vous général sur le Forum Romain, dans la partie de cette place appelée le Lac Curtius^, auprès des Rostres' ("), d'où même on leur a donné le nom de sous-rostriens'* . Mais les nouvellistes domestiques, si je puis ainsi parler, sont de beaucoup lt\s plus nombreux; car à Rome tout se sait, rien ne se tail^ et l'on s'occupe, dans un esprit de raillerie, de ceux dont la conduite peut avoir quelque chose de particulier®. La manie, le besoin des nouvelles se rencontrent dans toutes les conditions : les esclaves n'ont rien de plus pressé que de recueillir tous les bruits de ville; ils se les communiquent chez le pisteur ou bien en allant quérir de l'eau ". Dès le matin, le tavernier sait par eux ce que le riche son voisin a fait la veille, et ce que pensent de leur maître l'économe', le chef d'oftice, les découpeurs, en \m mot toute la famille ^. Les malheureux, scellés aux portes des maisons qu'ils sont chargés de garder (''), empêchés d'aller au dehors chercher un aliment à leur incessante curiosité, exercent leur langue médisante sur leur maître ainsi que sur les personnes qui fréquentent chez lui '".
Les grands Nouvellistes ont quelquefois fait bien mal avec leurs sots bavardages; un général romain crut devoir les signaler, sinon à l'animadversion, du moins à la méfiance publique : Paul-Emile, partant pour cette expédition de la Macédoine, qui couvrit sa patrie et lui-même de tant de gloire, et lui valut le célèbre triomphe dont j'ai parlé ('), adressa au peuple Romain un discours où, après l'avoir assuré qu'il ferait tous ses efforts pour remplir son attente, et que tout avait été prévu pour assurer le succès, il ajouta :
» Senec. de Tranquil. anim. 12. = 2 Plaut. Cnrcul. IV, 1, v. 16. =^ Hor. H, S. 6 V. 50.— Cic. Kp. famil. VUI, 1. =^ Subrosirani. Cic. Ibid. = 5 Civilas oniiiium gnara et nihii relircns. Tar. Ann. XI, 27. = 6 Uor. U, S. 1, v. 46; Epod. Il, v. 10.= "> Id. I, S. 4, V. 37.— Anon. in llor. Ibid. = * Librarius. Juv. S. 9, v. 109. =^ Juv. Jhid. V. 103. =10 Hor. U. S. 7, v. 45. (") V. le Plan et Descripl. de Rome n» 141. ('') Vov. 1. élire XXII, t. 1, p. 452. («) Lettre LXXII, p. H6.
AiG ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
« Je ne vous demande qu'une chose, Romains : c esl de ne croire « qu'à ce que j'écrirai soit au Sénat, soit à vous, et de ne point don- « ner cours, par votre crédulité, à des bruits vagues et sans fonde- « ment; car d'après ce que j'ai remarqué, surtout dans cette guerre, « il n'est point de général assez dédaigneux de sa réputation pour « ne pas être découragé par de tels bruits. Dans tous les cercles, et « même, s'il plaît aux dieux, dans tous les festins, il se trouve des « gens qui règlent la marche des armées en Macédoine ; ils savent « quels camps il faut choisir, quels lieux fortifier, quand et par « quels défdés on peut pénétrer dans le pays, où placer les magasins « de blé, s'il convient de transporter les vivres par terre ou par <( mer, enfin, le moment d'agir et le temps de se reposer; non-seu- (( lement ils prescrivent le plan qu'il faut suivre , mais pour peu « qu'on s'écarte de leurs idées, ils font au consul son procès, et le « traitent comme s'il était mis en accusation.
« N'en doutez pas, Romains, cette présomption est un grand obs- « tacle pour vos généraux; car tous n'opposent pas aux bruits poc( pulaires l'inébranlable fermeté de Fabius, qui aima mieux voir « son autorité restreinte par la légèreté de la multitude, que de c( compromettre les intérêts de la république pour ménager sa ré- « putation. Loin de moi l'idée de prétendre que les conseils soient (( inutiles aux généraux : vouloir teut faire d'après ses seules idées « prouve plus de présomption que de sagesse. Que peut-on donc « exiger ? que ces conseils ne viennent d'abord que de gens du mé- « lier, connus par leur expérience et leurs lumières ; puis de perce sonnes placées sur les lieux, à portée de voir le tenain, l'ennemi, « les occasions; qui, embarquées pour ainsi dire sur le même vais- « seau, partagent les mêmes dangers.
« Si donc quelqu'un se flatte de pouvoir m'aider de ses conseils « dans cette guerre, qu'il ne refuse pas ses services à la république, « et vienne avec moi en Macédoine. Navire, chevaux, tentes, pro- « visions, je le défraierai de tout. Mais si vous craignez la fatigue « et préférez le repos de la ville aux travaux de la guerre, n'ayez « pas la prétention de tenir le gouvernail de dessus le rivage. La « ville fournit assez de matière aux conversations ; que la déman- <( geaison de parler respecte les objets qui ne sont pas de son res- « sort. Pour nous, nous ne prêterons l'oreille qu'aux avis donnés « dans le camp même ' . »
' Til.-Liv, XLIV, 22.— Plut. P. .Emil. 11.
.le viens de te peindre nn pe'lit coin dn caractère romain, en le faisant voir comment une passion louable en elle-même, se trouve aujourd'hui rapelissée aux proportions d'une manie. Dans un pays où, pendant tant de siècles, rien ne se fit que par et pour le peuple , où le mot de république ne fut pas un vain nom, tout le monde dut nécessairement avoir l'attention éveillée sur la marche des affaires, sur les événements du dedans et du dehors, en un mot sur les nouvelles.
Le Sénat refrénait cette ardente curiosité en se faisant le suprême dispensateur des nouvelles d'Etat; ainsi, lorsque des lettres entourées de laurier annonçaient quelque victoire' ; lorsque d'autres, accompagnées d'une lance surmontée d'un sinistre plumage, rendaient compte d'une défaite^, il ne divulguait ces nouvelles qu'autant qu'elles pouvaient l'être sans inconvénient, ou même avec avantage. Alors des hérauts convoquaient le peuple, et, du haut des Rostres, (m magistrat donnait lecture des lettres reçues par les Pères conscrits'.
Au commencement du septième siècle* on imagina une publicité meilleure en ce qu'elle ne se borna pas à la simple communication (»rale, toujours un peu fugitive ; on appliqua aux nouvelles, aux faits dignes d'intéresser le peuple, le mode employé pour les projets de lois et les lois, la publication par Affiche dans un lien public ^ Elle fut journalière, et les tables dont elle se composa en reçurent le nom d'Actes diurnaux de la ville ^ ou du peuple romain ''. On y transcrivit les édits des divers magistrats ', les éphémérides politiques et judiciaires du Forum ^ la mention des exécutions capitales '"; les naissances'', les mariages, les divorces*S les funérailles des personnes illustres '^, l'annonce détaillée des jeux '*.
Soixante-dix ans plus tard. César étant consul pour la première fois ("), fit aussi publier les Actes du sénat ^^, qui continrent le sommaire de ses séances, et les sénatus-consultes'*.
Les Actes du peuple et ceux du Sénat firent naître une industrie
1 Cœ*. de Bell. civ. Ul, 71.— Til.-Liv. V, 28.— Plin. XV, 30.— Pcis. S. 6, v. 4.'î. — J. Capitol. Maxim, duo. 24. — Appian. de liell. Milhiid. p. 574.— Scliol. in .luv. S. i, V. ii9. = " Slal. Sylv. V, 1, v. 92. — Juv. S. 4, v. U9. — Schol. in Jiiv. loc. cit. = » Tit.-Liv. XXX, 17, 40 ; XXXVI, 21 ; \LV, 2. - l'olyb. lU, 18. = * Vcis l'an 623. Le Clerc, des Journaux riiez les Uoiriains, part. I, p. 224 et suiv. = 5 Nauilel, de la Police chez les Komains, c. Il, arl. 4, jS; -4, et dans les Jlém. de l'Académie des sciences moral, t. IV. = 6 Diurna L'rbi.s Aria. Tac. Aiin. XIII, 31. — Heruin ur.ianarum Acla. Cic. Ep. famil. XU, 25 =^ Diurna populi Honiani. lac. Ann. XVI, 22. — Suet. Caes. 20. = 8 Cie. Kp. famil. VIII, 1, 11. = « Ibid. 11, 8 ; ad Allie. VI, 2. — Ascon. in Milo. p. 196, 198, 200. = '" Amm. Mareell. XXII, 3. = " Suel. Tib. .">. — Ju\. S. 2, v. 136. = 'i Seuec. de Benef. 111, 16. — Suel. Calig, 56. = 'i Cic. Kp. luniil. VUI, 11. — Tac. Ann. Ul, 3. = '* Tac. Ibid. XIU, 51. = i» Suet. Ca-s. 20. — Le Clerc. Ibid. p. 250 et suiv. = '* Suel. Ibid. {"j L'an 094.
analogue à celle des libraires ; on copia ces actes, on y joignit, pour les rendre plus intéressants, des développements et des commentaires que ne comportaient ni la gravité de la publicité officielle, ni le mode de transcription publique, qui dut toujours être fort concise, en raison de 1" abondance des matières, de l'espace nécessairement restreint des Tables, et de la lenteur naturelle de la transcription faite en lettres un peu fortes, afin qu'elle fût lisible pour tous.
Les copies des Actes diurnaux formèrent, ou forment, puisqu'elles s'exécutent encore maintenant, une espèce de livre assez curieux qui se vend, mais à petit nombre , parce que n'ayant que l'intérêt du moment, il paraîtrait suranné si l'on voulait prendre le temps d'en faire un grand nombre d'exemplaires, et ne serait plus qu'un recueil de vieilles nouvelles. La spéculation deviendrait mauvaise, et les rédacteurs y perdraient leurs frais; car il y a une rédaction : ainsi, à la suite d'une annonce de sacrifice, par exemple, on met tous les détails de la cérémonie, et les noms des personnages importants qui y parurent * ; dans un compte-rendu des affaires judiciaires ou politiques, on analyse les discours des orateurs-; pour des Jeux, on en donne le récit complet, ainsi que la description du monument ou des monuments temporaires où ils ont été exécutés ^ ; on y mêle les histoires, les rivalités, les succès ou les chutes des divers acteurs qui y figurent* ; en un mot tous les actes, tous les faits, toutes les nouvelles, tous les événements un peu remarquables arrivés chaque jour à Rome, même les fables et les rumeurs qui y circulent perpétuellement^, et jusqu'aux aventures scandaleuses des simples citoyens". Se débite-t-il une anecdote sur un personnage important, sur le prince lui-même, il n'est pas rare de la trouver presque aussitôt dans le Diurnal ^. Une salutation plus nombreuse qu'à l'ordinaire a-telle lieu chez l'Empereur ou chez la princesse des Romains, ce recueil en fait aussitôt mention, quelquefois à l'instigation secrète de ces grands personnages eux-mêmes*. Il rapporte aussi les événements extraordinaires arrivés dans les provinces ^
Ce recueil, véritable image des bruits de Rome'**, est très-recher-
LETTRE XCr. 449
ché par les nationaux que leurs devoirs ou des intérêts d'ambition forcent de résider momentanément dans les contrées éloignées, car, au milieu des afïaires les plus graves, des occupations les plus pressantes ils rêvent toujours de Rome; cette ville est, pour ainsi dire, l'Ame des Romains, et Cicéron n'a fait que rendre la pensée de tous lorsqu'il écrivait à l'un de ses amis : « Rome, Rome, c'est là mon « cher Rufus, que je vous conseille d'habiter ; c'est à cette lumière « qu'il faut vivre. Dès mon adolescence, j'ai compris qu'il n'y a ni « plaisir, ni gloire dans tout autre pays pour ceux qui peuvent faire « quelque figure à Rome. » Et Cicéron regrettait d'avoir accepté le proconsulat de Cilicie, où il venait de se distinguer, où il avait conquis le titre glorieux âUmperator, parce qu'il se trouvait éloigné de sa chère Rome pour une ou deux années ^
Les copies amplifiées des Actes diurnaux sont peu répandues dans les provinces^. A Rome même, on ne peut guère les regarder que comme des livres circulaires, qu'on se prête, et qu'il n'est pas facile de se procurer en propriété, à cause du petit nombre d'exemplaires fabriqués; aussi les Romains qui ont des amis dans les pays lointains, et qui désirent les tenir au courant de tout ce qui se passe ici, insèrent dans leurs lettres des extraits de ce recueil, et kur envoient les nouvelles, grandes ou petites, sérieuses ou futiles, mais toujours intéressantes, parce qu'elles viennent de Rome ^ dont elles ont occupé l'attention le matin, souvent pour être oubliées le soir *.
Afin de te donner une idée de l'intérêt que peuvent offrir les Actes Diurnaux rédigés, je vais transcrire ici quelques pages prises à peu près au hasard dans les volumes publiés depuis le commencement du siècle. Je dis à peu près au hasard, parce que ces volumes contiennent aussi des choses si futiles, que les femmes en font leur lecture favorite pendant qu'on les coiffe ou qu'on les habille*; mais j'éviterai ces parties-là qui n'ont qu'un intérêt éphémère.
Le vni des kalendes de Février ^ («).
Consuls, C. César Octave pour la iv" fois, et M. Licinius Crassus. (L'an loccxxiu.)
Le vainqueur d'Actium arriva hier à Rome. L'afïïuence des visiteurs fut immense malgré la rigueur de la saison. Un artisan s'ap-
1 fie. Ep. famil. H, 12. =^ Ibid. VIU, 2. =» Ibid. VIH, 1. 11 ; X, 28 ; XII, 23. ==■ * Longi relegit transvcisa Diuini. Juv. S. 6, v. .48.'?. = 'i Dion. M, 4. {«) 2."» janvier.
procha, et lui présenta un corbeau instruit à dire: Je vous salue. César, vainqueur, empereur. Octave, étonné, acheta l'oiseau vingt mille sesterces ("). Mais un camarade de celui qui avait fait cette belle éducation, irrité de n'avoir aucune part dans la libéralité, dit à César que son compagnon avait encore un autre corbeau pareil, et demanda qu'on l'obligeât à le montrer. On apporta donc l'oiseau qui, interrogé, répondit aussitôt : Je vous salue, Antoine, vainqueur, empereur. Octave, sans se montrer otfensé, se contenta d'ordonner à l'artisan de partager avec son camarade la somme qu'il venait de recevoir. Salué de même par un perroquet, il l'acheta. Il en fit autant pour une pie. Ces exemples donnèrent l'idée à un pauvre fabricant de chaussures de dresser un corbeau à la même salutation. Voyant que l'oiseau profitait mal de ses soins, il lui échappait souvent, dans son dépit, de s'écrier : J'ai perdu ma peine et mes avances ! Enfin l'oiseau apprit sa leçon, et fut présenté à Octave, qui répondit : «J'ai assez chez moi de pareils salutateurs. » Aussitôt il revint en mémoire au corbeau l'exclamation de son maître: Jai perdu ma peine et mes avances ! César partit d'un éclat de rire, et acheta ce jaseur plus cher qu'il n'avait payé tous les autres '.
Consuls, G. César Octave, pour la v* fois, el Sext. Apuléius. (L'an iDccxxiv.)
Antiochus, roi de Comagène, mandé près de l'Empereur, pour
avoir tué par ruse un ambassadeur que son frère, avec lequel il était en ditT(irend, envoyait à Rome, a été conduit au Sénat, jugé, condamné et mis à mort '^
Consuls, C. Cœsar Octave Auguste pour la ix« fois, et M Junius Silanus. (L'an iDCCxxviu.)
L'Empereur vient de rétablir sur le trône le fils du roi de Mauritanie, Juba^
Alexandre, fils de Persée, roi de Macédoine, est mort dans un âge Irès-avancé'.
— Ces deux faits méritent que je my arrête un instant. Lorsque Paul-Emile eut vaincu Persée, il amena à Rome ce roi et ses trois enfants. Deux moururent; mais le plus jeune, nonmié Alexandre, abandonné dans Rome, après avoir paru devant le char du vain-
' Maciob. Saluin. U, 4. =2 Dion. LU, /,5. = 3 /rf. u\\^ 26. (") 4,S0(Ur.
qiiour, apprit (rabordlemétifr d'onvripr on airain, afin d'éviter l'indigpnce, puis étudia la langue romaine, et s'y rendit assez habile pour servir de scribe aux magistrats romains \
Juba eut le même sort : conduit devant le char de J. César, qui avait arraché l'Afrique à son père, il fut ensuite retenu à Rome, où il se livra à l'étude et à la culture des lettres ^. Il y acquit une grande illustration ', et devint un des plus savants historiens des Grecs*.
Consuls, G. César Octave Auguste pour la xiii® fois, et M. Plautiiis Silvanus.
(L'an loccLi.)
Julie vient d'être reléguée dans l'île de Triniète, sur les côtes de l'Apulie^ ("]. L'Empereur ignorait les dérèglements de sa fille, et cependant Rome entière les connaissait. Dans un premier mouvement de colère, il a publié la liste des amants de cette femme impudique, et indiqué tous les lieux de la ville consacrés à ses plaisirs nocturnes. Juins Antoine, un des séducteurs de Julie, s'en est puni lui-même en se donnant la mort. Quintus Crispinus, Appius Claudius, Sempronius Gracchus, Scipion et quelques autres d'un nom moins illustre, tant sénateurs que chevaliers, ont été condamnés à la peine des adultères *.
— La peine des adultères, établie parla loi Julia, ouvrage de l'empereur Auguste '^, consiste dans la confiscation et la relégation '. L'homme perd la moitié de ses biens ^ ; la femme le tiers de sa dot et la moitié de ses autres biens. Les deux coupables sont ensuite relégués chacun dans une île différente '". Si le séducteur est de basse condition et n'offre aucune prise par ses biens, il lui est inlligé une peine corporelle ".
Consuls, M. iEmilius Lépidus, et L. Arruntius. (L'an loccLix.)
Les Juifs ont envoyé une ambassade à l'Empereur pour se plaindre de la cruauté d'Archélaùs leur ethnarque, et demander à être réunis à l'empire. César a, sur-le-champ, ordonné à l'agent que l'ethnarque entretenait à Rome, de partir pour la Judée, et de lui amener son maître. Archélaiis reçut au milieu d'un grand festin un ordre si sévère et si imprévu. Il fallut partir sans délai. L'accusé royal comparut dans
* Plut. p. ^mil. 37. — Gros. IV, 20.= 2 Plut. Caes. 55.= 3 p|jn. V, 1. = * Plut. Ihid. = 5 Tac. Ami. iV, 71. = s Palercul. U, 100.— Senec. de Benef. VI, 52.— Dion. LV, 10. = 7 Oif,'esl. XLVIU, lit. 5, leg. 1. = » Instil. IV, lit. i8, § 4. = 9 Ihid. — Paul. Sentent, reccpt. U, til. 26, § 14. = '0 Paul. Ibid. =" Instil. Ibid. (") Trémili, dans la mer Adriatique.
Ip lomple d'Apollon, devant l'Empereur qui avait réuni une grande assemblée de ses amis et des principaux Romains. Il fut entendu contradictoirement avec ses accusateurs, jugé, condamné, et relégué à Vienne sur le Rhône. Ses États ont été réunis à la province de Syrie '. — Hier, à la salutation de Livie, on a remarqué presque tous les membres du sénat, et une grande quantité de plébéiens ^
Nones de Septembre (").
La Pannonie et la Dalmatie viennent de se soulever. Le nombre des révoltés s'élève à huit cent mille. Des citoyens, des marchands romains ont été surpris et massacrés, des soldats vexillaires égorgés en grand nombre dans les quartiers les plus éloignés du général. De tous côtés on rappelle le vétérans. Tout le monde, hommes et femmes, est obligé, suivant la quotité de ses biens, de fournir des soldats pris dans ses affranchis. L'Empereur a dit en plein Sénat que si les mesures ne sont pas promptes, dans dix jours l'ennemi sera en vue de Rome^. La terreur est d'autant plus grande que les ff/îc/Zes gardés dans le temple de Mars-Gradivus, se sont, dit-on, agités d'eux-mêmes, phénomène qui présage toujours une guerre sanglante *.
Consuls, P. Cornélius Lentulus Marcelliniis, et Cn. Cornélius Lentulus. (L'an iDCCxxxv.)
Ce matin, quelques personnes de la suite de César ont répandu la nouvelle de la mort de Virgile. Ce poëte, que Rome entière admirait, au point que souvent la foule se pressait sur ses pas lorsqu'il venait à la ville, restait habituellement à Neapolis (''), bien qu'il eût une maison sur les Esquilles. Varius, Pollion, et Cornélius Galliis avaient fait connaître Virgile à l'Empereur, en réclamant pour leur ami» la restitution d'un petit bien qui lui avait été enlevé pour être donné aux soldats vétérans. Octave le fit restituer «, et commença par là cette série de bienfaits dont par la suite il combla ce poëte. Virgile travaillait depuis douze ans à un grand poëme, espèce de suite de l'Iliade. Il venait d'entreprendre un voyage en Grèce pour mettre la dernière main à cette composition, dont on parle comme
» Josoph. Aniiq. .lud. XVII, 15 ; dp Bell. Jud. II, 11. = 2 Dion. I.VM, 12. = ^ P.ilercul. Il, 110, 111. = 4 Til.-Liv. Epilo. LXVIII. — J. Obspq. de Piodig. 4. =» Virp. vit. iD Serv. = 6 /èid,— Serv. in Virg. lîucol. eptio. 1, v. 1. (").-i scplcnilire. C-^Naples.
LETTi;!:: \c;i. 455
d'une œuvre supérieure à l'Iliade même ', et il se trouvait à Athènes lorsque l'Empereur, traversant cette ville, voulut le ramènera Rome. Le changement d'air, la falif^ue du voyage achevèrent de ruiner sa santé chancelante, et, débarqué à Brindes, il succomba. 11 a cessé de vivre le X des kalendes d'Octobre (") ^. A ses derniers moments il demanda son poème pour le brûler, le jugeant trop imparfait. Comme personne ne voulut condescendre à sa volonté, il le légua, avec tous ses autres ouvrages, à Varius et à Tucca, à condition qu'ils détruiraient tout ce qui n'avait pas été publié par lui-même ^ Mais l'Empereur n'a pas voulu que cet ordre fût accompli, et il a chargé les deux légataires de publier le poëme de leur ami, après l'avoir revisé *.
Virgile a laissé un testament : il lègue la moitié de ses biens à Valérius Proculus, son frère de mère; un quart à Auguste, un douzième à Mécène, et le reste à Varius et à Tucca ^ Né sous le consulat de Cn. Pompée et de M. Licinius Crassus (''), à Andes, petit bourg près de Mantoue, il n'avait pas encore tout-à-fait cinquante-deux ans lorsqu'il a quitté la vie^ mais son corps était usé par le travail. Outre les douze ans consacrés au grand poëme qu'il laisse imparfait, il en employa trois pour composer ses Bucoliques, et sept pour ses Gèorgiques. 11 étudia la médecine, peut-être à cause de continuels maux d'estomac'', de gorge et de tête qui l'attligeaient, et aussi les mathématiques, qui lui plaisaient beaucoup*. Ses restes, transportés à Neapolis, seront inhumés à deux milles {') de cette ville^ sur la montagne de Pausylipe, à gauche de l'entrée de la voie souterraine qui conduit à Putéoles '" "*.
Consuls, C. César Octave Auguste pour la xii^ fois et L. Cornélius Suila. (L'an 13CCXLVUI.')
C.Crispinus Hilarus, d'une honnête famille plébéienne de Fésules, accompagné de ses sept iils, de ses deux filles, de vingt-sept petitsfils, de vingt-neuf arrière-pelits-fils, et de huit petites-filles, en toul soixante-quatorze personnes, y compris le chef de cette famille, vint en grande pompe, avec ce long cortège, sacrifier dans le Capitolc ".
' Noscio quid majus nasciluv Iliade. Propeil. H, 25, v. C6. =^ Virp;. vit. in Sei\. = 3 Ibid — K. CcW. XVII, 10. = » Virp. vil. Ibid. — l'Un. VU, 30. = » Viig. vit. IbiJ. « /6i(i.— Eiisi'h. Chron. U, p. 131. = '' Viig. vit. /6i"rf. — Acron. in llor. 1. S. 5, v. 56. = 8 Virg. \il. Jbid. = » /6id. — Kuseb. Ibid. p. /«5 ; U, p. 135. = •" lie Joiio, Cuida di Pozïuoli, p. 9 cl sqq. — V. aussi Lellie LXXXH, cl la Carie duCratir. = •' IMin. Vli, Vi. {") 22 scptonibre. ('') L'an 683. {'') 2 kiioinèlr. 963.
ioi KOME AU SIÈCLE D AUGUSTE.
Consuls, M. Junius Silaïuis, et L. Norbanus Balbus. (L'an loccLxxii).
Il y a quelques années, un très-jeune corbeau sortant d'un nid placé sur le temple de Castor, tomba dans la taverne d'un cordonnier adossée au temple. L'artisan recueillit l'oiseau, croyant le tenir en quelque sorte de la main des dieux, l'éleva, et lui apprit à parler. Tous les matins, le volatile allait se percher sur les Rostres, el là, tourné vers le Forum, il saluait par leurs noms Tibère, les Césars Germanicus et Drusus, ensuite le peuple Romirin qui passait sur la place, puis il retournait à la taverne. Il s'acquitta de ce devoir avec une exactitude admirable pendant plusieurs années, lorsque dernièrement un cordonnier voisin le tua par jalousie, ou, comme il voulut le faire croire, dans un premier moment de colère, parce qu'il lui avait gâté quelque chaussure ', souillé des tranchets et des formes '^ La multitude, furieuse contre cet honmie, commença par le chasser loin du temple, et finit par le massacrer. Le peuple, non content de cette vengeance, voulut encore témoigner ses regrets d'une manière remarquable, en faisant au corbeau des funérailles solennelles. Son corps fut placé sur un lit funèbre que deux Éthiopiens portèrent à l'épaule. Devant, étaient une quantité de couronnes de toute espèce, et un joueur de fiùte marchait en tète de la pompe. Une foule innondjrable suivit le convoi jusqu'à deux milles de la ville ("), danslecliamp Rediculus, à droite de la voie Appia, où Ton brûla le corps sur un bûcher*.
— Je ne pousserai pas plus loin cet extrait des Actes Diurnaiix, où s'entremêlent les choses graves et les choses futiles. Depuis longtemps ce sont les dernières qui occupent la plus grande place dansée volume, car, par suite d'une défense du divin Auguste, les Actes du Sénat ne sont plus maintenant publiés dans le Diurnal^, ni ailleurs. César ordonna la publication régulière des Actes de ce corps illustre dans des vues d'hostilité contre les sénateurs, qui le détestaient; c'était pour miner, pouralfaiblir ces anciensrois de la république, dont les déUbérations avaient été jusqu'alors enveloppées d'un mystère"* qui ajoutait au prestige de leur puissance, et lui donnait la force d'une autorité qui peut agir avant qu'on ait examiné ou connu ses
1 IMin. X, 43.= 2 Scalpia el Form;is. Hor. U, S. 3, v. 106. = 3 Tlin. Ibid. = * Sud. Aug. 56. = 5 Y, iMax. U, -2, 1.— Tit.-Liv IV, 11. («) 2 kilonu'lr. 903.
LLTTKE \Cl. ioo
décisions. Auguste, lorsqu'il annula l'édit de César, n'eut d'autre but que d'accaparer toute l'influence gouvernementale, en n'occupant pas les esprits d'aft'aires politiques. Il s'était emparé des comices * ; il s'emparait ainsi des ati'aires du dehors, et d'une manière d'autant plus sûre qu'il connaissait la soumission des sénateurs.
La porte du Sénat, devant laquelle le peuple stationne, contre laquelle il se heurte, pour ainsi dire, incessamment, est donc redevenue pour le ])ublic aussi sourde que par le passé. Cependant, ces jours-ci, il a transpiré de cet asyle secret une nouvelle assez singulière : les Pères, ordinairement si soumis , ont conlredjf une proposition de l'Empereur. Voici le fait : il y a vingt-cinq ans environ, il s'est élevé dans la Syrie Palestine une nouvelle secte religieuse ^ qui professe les principes de la morale la plus pure, la plus admirable : elle ne reconnaît qu'un seul dieu, et rejette toutes les divinités de l'Olympe. Mais son chef commande le respect de l'autorité de César. Pilale, gouverneur de la Syrie , a rendu compte à l'Empereur des progrès de cette secte dans sa province, de ses dogmes et de sa conduite. Tibère a renvoyé l'aiilnre au Sénat, et proposé d'autoriser l'exercice du culte des chrétiens (c'est ainsi qu'on nomme ces nouveaux religionnaires). Mais le Sénat n'a voulu voir là qu'une innovation dangereuse; il a rejeté la proposition de l'Empereur ^ et de plus ordonné que tous les chrétiens soient bannis de Kome*. D'un autre côté, Tibère, par conviction, ou par jalousie d'autorité, s'est déclaré le protecteur des chrétiens*, et va jusqu'à menacer de mort leurs accusateurs ^ Le conflit entre l'Empereur et le Sénat ne durera pas: les Pères conscrits, disciplinés à la servitude, ont désappris le courage; mais la rénovation religieuse commencée dans la Palestine est un fait inmiense. Voilà la vieille religion des poêles attaquée; elle succond)era sans doute, puisque déjà l'Empereur, Pontife maxime du peuple romain, parait l'abandonner: Jupiter doit trembler sur son trône.
' Lftiie XXVI, t. II, p. 35. = - ierlull. Advers. JiiiliE. 8. = ■^ Id. Apoloi,'. 6. = * Euseb. Cliroii. anii. Uom. 38. =: s Tcilull. Ibid. = ^ Euseb. Ibid.
LES CUlSrSlERS ET LES GASTROÎIANES. LES IVROGNES. GLERRE LEGALE
A LA gastromanie'.
« La médecine autrefois se composait de la science d'un petit nombre de plantes propres à étancher le sang, à cicatriser les blessures. Ensuite, elle acquit cette infinie variété de connaissances dont elle se compose. Il n'est pas étonnant qu'elle eût moins à faire dans un temps où les corps, solides et robustes, se nourrissaient d'aliments simples que ne corrompaient ni fart ni la délicatesse. Mais quand on a cherché à aiguiser l'appétit au lieu d'apaiser la faim ; quand on eut inventé mille assaisonnements pour exciter la gourmandise, ces mets, simples aliments pour des gens qui ne mangeaient que par besoin , sont devenus des fardeaux pour des gens rassasiés. De là la pâleur du visage, le tremblement des nerfs imbibés de vin ; la maigreur, suite des indigestions, et pire que celle produite par la faim ; de là cette démarche incertaine et toujours chancelante, comme dans l'ivresse ; de là ces hydropisies, ces tensions d'un ventre qui ne peut s'accoutumer à recevoir plus que sa contenance naturelle ; de là ces épanchements de bile, ces teints blafards, ces taches livides, ces contractions des doigts, dont les articulations se roidissent ; ces palpitations, ces tressaillements continuels. Parlerai-je des vertiges, des douleurs d'yeux et d'oreilles, de ces chaleurs dévorantes du cerveau, des ulcères internes? Et ces espèces innombrables de fièvres, dont les unes nous terrassent par leur violence, les autres nous minent de leur poison lent, les autres enfin sont accompagnées de frissons et de secousses dans toute la machine ! Ils étaient exempts de ces maux les hommes simples qui ne s'étaient pas encore abandonnés aux délices, qui savaient se servir eux-mêmes et surtout se commander. Ils endurcissaient leur corps par l'exercico et par un vrai travail, se fatiguant soit à la course, .soit à la chasse, soit au labourage. Us prenaient ensuite des aliments (jui ne pouvaient plaire qu'à des gens affamés. Aussi ne connaissait-ou point alors tout cet attirail des médecins, tous C(S instruuKMils, toutes ces boites. Un
LETJKh XCII. ih'
a avait une saute régulière, parce qiron vivait siinplenient; la nuil- « tii)licité des mets a fait celle des maladies. Voyez que de choses M mêle et tait passer dans un seul gosier la luxure de la gourman- « dise dévastatrice de la terre et de la mer ! nécessairement, tant « d'aliments divers se combattent dans l'eslomac, et produisent des « digestions pénibles par leurs etibrts opposés. Aussi ne faut-il pas « s'étonner de la variété et de l'inconstance des maladies , et de ce « que tant d'ingrédients divers entassés dans un même estomac y « causent des engorgements pernicieux. Voilà pourquoi nos mala- « dies sont aussi variées que nos aliments *, pourquoi on a dit, avec « raison, que l'intempérance est la nourrice dos médecins^. »
C'était Craterus, illustre médecin ^ qui parlait ainsi à Labéon. — « Je voulais savoir de vous, dit ce dernier, quelle est la passion que « vous regardez comme la plus contraire à la vigueur de l'esprit et « du corps. D'après votre réponse, ajouta-t-il en riant, on pourrait « presque tracer l'histoire des progrès de la médecine par celle des « progrès de l'art culinaire. — Cette idée, répliqua Craterus, me parait « tout-à-fait à la hauteur d'un siècle où les cuisiniers sont devenus des M êtres importants. Voyez ce qui se passe aujourd'hui : il n'y a plus « d'études; ceux qui enseignent les arts libéraux sont privés d'au- « diteurs et parlent dans le désert ; les écoles des rhéteurs et des « philosophes ne sont que des solitudes*. Maison récompense nous K avons d'autres écoles où l'on enseigne l'art d'apprêter les aliments « de la manière la plus propre à flatter la gourmandise % et d'où « sort celte foule qui se presse dans des cuisines * plus grandes que « le champ qui nourrissait un citoyen de Komulus ' ! Quelle jeunesse c< nombreuse peuple les ofhcines enfumées* de nos débauchés! on « n'y voit pas moins de quatorze ou quinze sortes de cuisiniers, « tous chargés dim département particulier, sous l'inspection du « Promuscondus *. Combien d'hommes un seul ventre met en mou- « vomont "". — Tant mieux pour les médecins, dit Labéon. — Dites « tant pis pour la liberté, repartit Craterus : les vieux républicains « connue vous devraient gémir d'un pareil spectacle, au lieu d'en « plaisanter, et regretter ces beaux temps de l'ancienne r<';publique « où les Censeurs rejetaient dans la classe des contribuables, et
' Soiiec. V.\). 95. = - Mcdiroium iiulrix est inlempoianlia. I'. Syi. Seiileiil. =3 Cic, aiJ Allie. \U, 15, 14. — l!or. U, S. 5, v. 160. — Acron. — l'oipjijr. in llor. Ibid.— l'ers. S. 3, V. 65. = '* Ser.er. Ibid. = ^ Coliiinel. I, pru-f. = •> Seiice. Ibid :=; '> l'Iiii. Will, 2. = 8 .Mari. XIV, 221. = '•> l'i^iior. de Sciv. p. 51. =: "^ Sciiee. Ibid.
ilH HOME AU SIÈCLE D AUGUSTE.
« privaient de son cheval un chevalier qui leur paraissait trop « gras'. N'est-il pas affligeant de voir une foule d'hommes livrés à « leur ventre et au sommeil, ignorants, sans culture, et traversant « la vie comme des voyageurs. Pour eux, contre le vœu de la na- « ture, le corps est une source de voluptés, Tâme un fardeau -. Rap- « pelez-vous ce que Cicéron écrivait, au commencement de ce siècle: « Quoique les fautes des premiers de l'État soient déjà par elles- « mêmes un grand mal, leur plus grand mal est qu'elles ont beau- « coup d'imitateurs. Interrogez le passé, vous y verrez que tels ont « été les pricipaux de la cité, telle a été la cité elle-même, et que « toute altération dans les mœurs des principaux citoyens a été sui- « vie d'une altération pareille dans celles du peuple ^ C'est ainsi « que la gourmandise de nos riches achèvera d'étouffer ce vieux le- « vain de liberté qui fermente encore dans beaucoup de cœurs gé- « néreux. »
Labéon, voyant que ce sujet avait piqué ma curiosité, continua d'en discourir avec moi, après le départ de Craterus. — « J'ai voulu « plaisanter un instant avec mon médecin, me dit-il, mais il a rai- « son. Autrefois on regardait un cuisinier comme le plus vil des esct claves * ; presque personne n'en possédait, et l'on allait en louer H un au marché, quand on avait un repas à donner \ Les plus rite ches maisons seulement comptaient des cuisiniers parmi leurs « esclaves, et encore leur principale fonction consistait à faire le i< pain^ Alors on ne payait pas un cuisinier plus cher qu'un che- « xaV ou qu'un villicus* ; on n'y mettait pas cent mille as (") , « comme fit Salluste pour avoir le fameux Dama, qui appartint à « Nomeutanus^ ; que dis-je ! on ne se doutait pas qu'un jour vienne drait où l'achat d'un tel esclave égalerait même les frais d'un c( triomphe, car il n'est point d'homme aujourd'hui dont on fasse c( plus de cas que de celui qui sait ruiner son maître avec habi- « leté'".
« Les cuisiniers, voyant qu'on les achète si cher, ont pris d'eux- « mêmes une idée exagérée, qui les rend vains et insolents. — Ne « croyez pas, disait un jour devant moi uu de ces gens, ne croyez
1 A. (;e!l. III, 20; VU, 22.— Non Mairell. v. Strigosus. = « Sull. f.alil. 2. = ^ C\c. de Lt^'ib. m, 14.= * iil.-Liv. XXXIX, 6. =» l'iin. XVlll, 11. — l'Iaul. Aulul. M, :., V. 1 ; Merral. IV, 2, v. 6 ; Pspudol. III, 2, v. 4. = 6 Min. /éirf. -Fest. v. Coquum. = ■^ l>liii. IX, 17. = * Sali, .lugurl. 8o. = ^ Acion. — Porplijr. in Uor. I, S. 1, v. 101. = 1» i'iin. Ibid. {") 6,707 fr.
LETTUE XCU. iVJ
« pas m'approndre une seule des inventions de l'art culinaire : je « connais cet art à fond. Le couteau au côté ' et le ventre serré d'un « tablier, je n'ai pas étudié pendant deux ans seulement; mais l'art « a été l'oiijet des méditations de toute ma vie. Suis-je chargé d'ap- (( prêter un repas de funérailles , aussitôt que ceux qui ont été au « con\oi sont rentrés à la maison et que je lève le couvercle de ma « casserole, le fumet qui s'en échappe les réjouit tant, que leurs « larmes se tarissent, et qu'ils se mettent à rire. A peine leur ai-je (( servi les lentilles^ et la bouillie ^ mets obligés de ces sortes de « de repas*, qu'une sensation de plaisir leur parcourt tout le corps, « comme s'ils étaient à des noces. Mais cène sont là que mes moin- « dres prouesses, et quand je prépare un festin en règle, je renou- « velle la merveille des Sirènes : tous les passants s'arrêtent mal- « gré eux devant notre maison , attirés qu'ils sont par l'odeur de « ma cuisine. Celui qui passe trop près de la porte, y reste la boute che ouverte, stupéfait, et comme cloué là, jusqu'à ce que quel- «' qu'un vienne l'en arracher en le saisissant doucement par le nez. c( Je ne saurais dire combien de gens se sont ruinés en bonne chère « après avoir goûté de ma cuisine*. — Ces gens-là, ajoulait-il en a parlant des aulres cuisiniers, préparent une nourriture plus mé- « prisable que de l'algue ^ des mets dont les animaux mêmes ne « voudraient pas ; tandis que moi, par Pol ! je suis le conservateur « de l'espèce humaine. Je garantis deux siècles d'existence à ceux qui « mangeront souvent des aliments préparés de ma nuiin. Lorsque « mes casseroles bouillent, je les découvii» toutes, et le parfum qui « s'en exhale* fournit chaque jour au souper de Jupiter. — Et quand « tu n.e fais pas la cuisine, de quoi soupe Jupiter? — Il va coucher « sans souper''. »
- Les Gastromanes se rendent complices de celte orguilleuse vanité des cuisiniers par la manière dont ils les traitent: sont-ils conienls (le leurs services, quelque nouveau mets a-t-il été présenté à leur palais blasé, soudain le cuisinier est mandé dans la salie du festin ; son maître le fait boire en présence des convives, et le gratitie d'un riche lu'ésent : une couronne d'argciit, quelque vase du précieux airain de Corinthe, ne sont pas trop pour l'encourager dans ses recherches
1 l'iaut. Auliil. ni. -2, V. 5.= 2 Aiheruc. Vil, p. 290. = -^ Appiaii. de Uell. l'arlli. p. 227.= * Plin. XVU!, 12. — Plul. Crass. 19; (Jiia'st. rom. p. 153. = ^^ Atlieiia-. Vil, p. 2U0. = 6 Vilior alga. Hor. Il, S. .">, v. 8 ; Ul, od. 17, v. 10.— Viig. Bucol. Egl. 7, V. 12. =' Pluul. Pscudoi. 111, 2, V. 56.
UiO lumi: AU nUXLE D AlGUbiE.
gastronomiques'. On a vu le trinmvir Antoine récompenser un cuisinier (jui lui avait servi un beau souper, par le don de la maison d'un citoyen de Magnésie - 1 Mais, en revanche, que l'habileté de l'artiste soit en défaut, qu'il ait servi quelque plat mal apprêté, surle-champ on le met aux fers^; ou bien, conduit devant la table déshonorée par la preuve de sa négligence ou de son impéritie, il y vient recevoir d'abord les plus violents reproches ; puis, dans le triclinium même, et sans attendre la tin du repas, il est dépouillé de ses vêtements ; deux bourreaux le saisissent et lui déchirent le corps à coups de fouet, comme s'il avait commis le crime le plus horrible ! Quelquefois les convives intercèdent pour lui \ mais nos voluptueux sont trop justement irrités, et, sourds à toutes les prières, ils se font souvent eux-mêmes les exécuteurs du supplice ». Un certain Albutius n'envoie jamais ses esclaves au marché sans les menacer de la mort, s'ils ne lui rapportent pas ce que sa gourmandise désigne d'avance à leurs recherches^.
Il fiuit, pour être bon cuisinier, non-seulement du savoir et de l'expérience, mais encore de l'imagination, une partie de leur art consistant à déguiser les mets qu'ils apprêtent, et souvent à leur donner l'aspect de comestibles tout-à-fait différents de ce qu'ils sont réellement. Ainsi, pour citer un exemple, j'ai fait hier, et presque sans m'en douter, un repas entièrement composé de citrouilles, mais où l'on croyait reconnaître des thons, des saucisses, des anchois, des lentilles, des fèves, des champignons, des dattes, etc; cha- (pie plat avait une saveur différente ''.
Parmi les Gastromanes il se trouve beaucoup de gens d'une profession respectable, tels que les prêtres, dont la réputation de gourmandise est si bien établie, que leurs festins d'apparat font élever à un taux exorbitant les vivres du marché *, et que l'on appelle proverbialement un beau repas, un souper de collège sacerdotaP, un souper de Pontifes'", de Saliens". Celte habitude de bonne chère s'étend jusqu'aux ministres subalternes du culte, et l'on reconnaît aisément un pope, un victimaire, ou un joueur de flûte des sacrifices.
1 Pclion. 50. = 2 Plut. Anion. 24. = 3 Suet. C.ies. 48.= * PtMron. M9. = 5 Mar(. III, 94 ; VIU, 25. = 6 Acron. in Ilor. II, S. 2, v. 67. = ^ Mari. XI, 32. = » Exrandffarirbanl annoiiam marelli. Varr. \\. U. lil, 2. =9 Collogioruin rœna?. Varr. Ibid. = 1" Pontificuni polioie cœnis. Ilor. Il, od. 14, v. 28. — Ponlilinim dapcs. Mari. XU. 48. = " niiiini(]iii(li'm... e|uil3ii csscmus Saliareni in nioduin. C'ic. ail Allie. V, 9. — Saliaribus oriiare puhinar deoruiii dapibus. Ilor. I, od. 57, v. 2, 5.— Acron. in Hoc. Ibiit. — Coetije saliares. Fcsi. v. Salios.
LETTRE XCïI. 46i
à son pmbonpoint ', à son ventre énorme et tremblant sous le poids (le la graisse *.
Néanmoins les gens graves et censés ont toujours montré fort peu (l'estime pour les Gastromanes en général. Le vieux Caton, qui toute sa vie pratiqua la frugalité*, répondit un jour <à l'un de ces voluptueux qui recherchait son amitié et sa familiarité : « Je ne saurais vivre ni converser avec un homme qui a le palais et la langue plus sensibles que le cœur. » — Une autre fois, il disait d'un honnne extrêmement gras et replet : « A quoi peut être utile à la chose publique un corps qui depuis le menton jusqu'aux cuisses n'est que ventre*?»
César paraît avoir eu une idée semblable des voluptueux, quand il répondit à quelqu'un qui lui dénonçait Antoine et Dolabella comme machinant quelque chose contre lui : «Je ne me méfie pas de ces gens si bien peignés et en si bon point, mais bien plutôt de ces maigres et pàles-là, » entendant parler de Krutus et de Cassius^ En effet, Cassius n'avait jamais bu que de l'eau, et disait en plaisantant : « Je supporterais un maître, moi qui n'ai jamais pu supporter le vin*! »
Tibère songeait peut-être au mot de César quand dernièrement, malgré les plaintes des édiles, il refusa de se charger de faire exécuter certaines lois contre le luxe des festins, ouvertement et impunément violées, disant qu'il fallait fermer les yeux sur des désordres qu'il serait fort difticile de réprimer''. Cependant ce prince passe pour ami delà sobriété; mais il ne serait pas impossible que cet esprit artificieux ait regardé la gourmandise comme un auxiliaire de la tyrannie, et qu'il se soit souvenu que les Gracques étaient sobres '.
Rome est par excellence le pays de la gaslromanie : on y respire une atmosphère épaisse, infectée par l'odeur des cuisines qui fument de toutes parts'. On reconnaît de loin les maisons des riches Gastromanes à la fumée qui s'en échappe à grands flots*", comme s'il y avait un incendie. La gastromanie (chose incroyable) est devenue dans cette ville un moyen de célébrité; les grands hommes qui ont fond»'; la puissance de Home, conquis ou défendu sa liberté, sont peut-être moins connus aujourd'hui que certains Gasti'omanes qui mettent
' Soiv. in Georg. M. v. 103. = 2 i||j trcmai omenfo popa venter. Pers, S. 6, v. 74. = î Plut. Calo. niaj. 4. = * Ibid. î). = 5 /rf. Caîs. 62 ; Anton. H ; M. Brut. 8. = « SentT. Ep. 83. = ^ Tac. Ann. lU, 52, .53, 54. = « Plut. Tib. Grâce. 2. = » Gravitas L'rbis, ot odor rulinarum funiantium. Sener. Ep. 104. = lo Id. Ep. 64.
toute leur gloire à savoir ordonner un repas, et traitent de gens mesquins et grossiers tous ceux qui ne \ivent pas comme eux^
A leur tête, et en remontant au siècle passé, je placerai Lucullus. Ce conquérant de l'Arménie, ce vainqueur de Tigrane et de ;\îithridate, semble avoir voulu enfouir sa gloire dans les cuisines. Il donna le premier l'exemple du luxe et de la profusion dans les festins ^ Sa gourmandise le surmontait tellement, que la force lui manquait pour la réprimer lui-même; il avait chargé de ce soin un esclave qui ne le quittait point, et l'on voyait, ô comble d'opprobre! ce vil surveillant arrêter à table la main du vieillard triomphal, même quand il mangeait dans le Capilole^l
Les repas ordinaires de Lucullus étaient d'une telle somptuosité, que l'on croyait à peine ce que la renommée en publiait. Cicéron et Pompée, voulant s'en assurer par eux-mt^mes, vinrent un jour prendre sur le Forum cet illustre gourmand, et lui dirent qu'ils s'invitaient à souper avec lui, mais à condition que rien d'extvaordinaire ne serait fait pour eux. Âtin de s'en assurer, ils ne le quittèrent point ; ils lui permirent seulement d'indiquer le triclinium où il voulait souper. Il les trompait ainsi, car chacune de ses salles avait un taux tîxe de la dépense qui devait s'y faire, et celui de la salle d'Apollon, où Lucullus reçut ses hôtes, était de deux cent vingt-quatre mille sesterces (") !
Au surplus, une telle somptuosité n'avait rien d'extraordinaire pour cet homme. Quelques («recs, se trouvant à Rome, avaient été plusieurs fois reçus chez lui, et refusaient, par discrétion, d'y retourner souper, s'imaginant que Lucullus faisait pour eux une si grande dépense : «Il est bien vrai, leur dit-il, que dans cette dépense il yen a un peu pour vous, mais la plus grande partie est pour Lucullus. » En effet, peu de jours auparavant il avait vivement réprimandé son Promuscondus pour lui avoir servi un souper moins beau que de coutume; l'esclave cherchant a s'excuser sur ce que son maître n'avait invité personne : «Eh' malheureux, répliqua le Gastromane irrité, ne savais-tu donc pas que Lucullus soupait ce s(»ir chez Lucullus*! w
Les deux plus fameux Gastromanes du jour sont Gabius Apicius
1 Soriiidum et incullis moribus aiunl. Sali. Ju^iiri. 85. = * Et Lucullus, summiis alioqui vir, piolus.T liujus in fcriiliciis, ronvirlibusi|uc el apparalibus luxuri.T priiiius aurtor fuit, l'aleicul. Il, 55.— Atlioiue. VI, p. 7»; Ml, p. 5*3. =' l'Iin. WVllI, ."i.= * Plut. I.iifull. Ul. («) 45,472 fr.
LETTRE XCU. 4G5
et Ootaviiis'; Apicius surtout, insigne glouton ^ génie consommé ou tous genres de hixe\ Apicius donne publiquement et impunément des leçons de bonne chère \ et met au concours l'invention de mets nouveaux \ dans une ville d'où l'on vient de chasser les philosophes comme les corrupteurs de la jeunesse *! A l'instar de certains philosophes, qui ont attaché leur nom à des systèmes de philosophie, lui, il a imposé le sien à une foule de mets que l'on nomme des apicia', et même aux cuisiniers *. Voici une petite anecdote toute récente dont il est le héros : On avait envoyé à l'empereur Tibère un surmulet pesant quatre livres et demie ^(") ; c'était une rareté, car jamais ce poisson ne pèse plus de deux livres'". Le prince l'accepta, mais le fit porter au marché, en disant à ses courtisans : « Je serai l)ien trompé si ce beau surmulet n'est pas acheté par Apicius ou par Octavius. » Sa conjecture se vérifia pleinement : les deux gourmands, émus par une si belle proie, enchérirent l'un sur l'autre, et Octavius s'étant montré plus hardi, paya cinq mille sesterces ('') le fameux poisson, ce qui lui fît un honneur infini parmi ses partisans".
N'est-ce pas le cas de s'écrier avec Caton le Censeur, qu'il est bien (litlicile de préserver de sa ruine ime ville où un poisson se vend plus cher qu'un bœuf'? Qui croirait cependant que cet excès d'extravagance a été surpassé, et que des surmulets, le poisson le plus estimé par les gourmands, ont été payés six mille '^ {"), sept mille '* (''), huit nùlle'^ {•'), et jusqu'à dix mille sesterces"' {'')]
Voici un nouveau trait où Apicius semble avoir pris sa revanche : cet insigne gastromane s'était retiré à Miniurnes, en Campanie, où l'on pèche les plus belles langoustes qu'il soit possible de trouver ; mais il apprend qu'en Afrique il en a été découvert d'une grandeur jusqu'alors inconnue. Aussitôt, sans même attendre au lendemain, il s'embarque pour ce pays. Le bruit de son arrivée se répand, et avant même son débarquement, une foule de pêcheurs accourent lui oftVir les plus belles langoustes qu'ils possèdent. Apicius regarde : « Vous n'en avez pas de plus grosses? » leur dit-il; et sur leur réponse négative : « Uetournons à iMinturnes,» reprit-il en s'a-
1 Plin. I\, 17. — Ailienae. 1, p. 7. =2 Allissimus gurges. Pliii. X, 48. — Dion. LVII, 19. =: 1 Ad onine luxiis ingcniuni miius. l'iiii. IX, 17. = * Sencr. Coiisol. ;i(l Helv. 10. =: 5 l'iin. Ibiil. = •> Si-ner. Ihid. = ' .Vilicna'. I, p. 7. = ^ Noiiiil' pliilo;0()lii <li' aurloribus suis niirirupanlur, l-laloniri, Kpicurci ? . acquf grammaiici ab Ai isliiiclio, cotiui eliaiii ab .\picio'? lerlull. Apologel 5. = 9 Senec. Kp. 95.= '" i'iiii. Ibul = 'i Senec. Ibid. = '* l'iul. Cato. maj. 8. = '« Juv. S. 4, v. 15. = '* Macrob. Salurn. U, 12. = 15 Plin. ibid. = l'i Suel. lib. 54. (") 1 kilogramm. 463. (*) 1,û-28 fr. {'^) 1,594 fr. C) 1.859 fr. C) 2,125 fr. {f) 2,656 fr.
dressant à son pilote, et sur le champ il repart pour l'Italie, sans même avoir touché la terre ^ !
Les Gastromanes ne concentrent pas leur passion sur les surmumulets et sur les langoustes; ils ne se croiraient pas heureux s'ils n'entassaient dans leur estomac des oiseaux étrangers, des poissons venus de pays lointains; s'ils ne réveillaient par des coquillages péchés dans les deux mers, leur appétit blasé; s'ils ne se faisaient servir, dans des bassins garnis de pyramides de pommes, les plus grands sangliers, dont la prise a coûté la vie à plusieurs chasseurs-. Je dis les plus grands sangliers, car certaines gens s'en font servir deux ou trois tout entiers, et cela pour le premier service seulement. Autrefois on ne présentait sur la table que le râble de cet animal : Servilius Rullus, père du Rullus qui, sous le consulat de Cicéron, proposa la loi agraire, introduisit l'usage dj servir les sangliers sans les partager^*. On adopta d'autant plus aisément cet usage, que des mets très-rares, très-coûteux, très-dillîciles à se procurer, ont une vertu merveilleuse pour réveiller l'appétit des Gastromanes, qui leur trouvent alors une saveur encore plus exquise''. Ces gens tout à leur ventre, connne dit l'historien Salluste^, se ruinent par vanité presque autant que par sensualité. J'en citerai deux, nommés Arrius, vrais frères par leurs excès et leurs extravagances, qui se font habituellement servir des ro.ssignols *, non parce qu'ils croient, avec quelques superstitieux, que la chair de cet oi.seau rend plus vigilant ^ mais par une folle recherche de somptuosité. Un autre a inventé un ragoût dans lequel il trouve moyen de faire entrer tout ce que les gens les plus fastueux pourraient consommer successivement en une journée *.
Certains Gastromanes plus vulgaires, et je dirai presque plus raisonnables, vivent non pour dépenser, mais uniquement pour manger. « Libye, garde tes moissons, dételle tes bœufs, s'écriait un jour l'un de ces gloutons, pourvu que tu nous envoies destruftes'! » Ils rôdent toujours dans les marchés, devant les tavernes des cupédiaires, ces marchands de mets recherchés'". C'est là que viennent les attendre des créanciers qu'ils trompèrent bien des fois ou qu'ils trompent encore par leur faste, car le plus obéré a souvent la table
1 .\lhcnsp. I, p. 7. =: - Senec. de Pioviiicnl. ô. = 3 j'iji,. vm, r>l. = * Sonoc. Consol. ad HeU. 9.— Juv. S. 11, v. 9.— M.nrI. XII. 76. = î> Voiitri obodienlPS. Sencc. Ep. 60.— Di'dili vcnlii. Sali. Calll. 2. = « llor. II. S. 3, v. 245. = ' .Klian. .le .\nini.il. I, 43. =8 Soneo. F.p. O.ï. =3 DisjunRn l)o\rs, ihim luboi.i nililas. Ju\. S. .T, ^. 118. = "* Cupediniii. Lamprid. Helioa. ."0.
LETTRE XCn. 465
la mieuv servie. Le prix ne l'arrête pas, et s'il faut prodiguer de nouvelles sommes, il mettra sa vaisselle en gage, brisera et vendra en détail la statue d'une mère, et trouvera le secret de consommer quatre cent mille sesterces (") sur un plat d'argile*.
Les Gastromanes ont une habitude, un tact et une finesse de goût admirables pour juger tous les mets. Ils sont fiers de cette qualité, et si fiers, qu'ils se personnifient dans la partie de leur être qui la leur donne ; ainsi un gastromane ne dit pas : avant telle époque, avant moi, on n'avait jamais mangé telle chose, mais avant mon palais^. En eiîet, ce palais est tout l'homme ; mais il faut dire que sa sensibilité est exquise : un délicat un peu expérimenté reconnaît du premier coup de dent l'huitre de Circeï C*), celle des roches du Lucrin {') ou du promontoire de Rutupe * (''); il distingue au goût l'âge ou le pays d'un poisson ou d'un oiseau*, et dit sans se tromper si le poisson appelé loup tibcrin a été pris en pleine mer, ou à l'embouchure du Tibre, ou entre les ponts ^ On estime infiniment un loup de la mer de Germanie ^ pris dans le Tibre entre deux ponts ^ surtout s'il est petit, parce que sa nature étant d'être gros, ce contraste lui donne un mérite de plus*. La fatigue qu'il doit éprouver en remontant le fleuve lui procure, dit-on, une délicatesse que le palais d'un gourmand reconnaît tout d'un coup. Un de ces délicats, soupant chez un hôte à Casinum, en Campanie (''), touchait à peine d'une dent superbe les mets qui lui étaient présentés ^, lorsqu'on servit un fort beau loup péché dans le fleuve voisin : notre homme en goûte, puis le recrachant aussitôt : u Que je périsse si je n'ai pas cru que c'était un poisson'"! » s'écrie-t-il.
Pour mériter le nom de Gastromane de bon ton, se faire servir les meilleurs mets ne suffît pas : il faut encore savoir les manger ; ainsi, par exemple, dans une poularde, un maître de la gourmandise et de l'intempérance" ne touchera qu'à la partie supérieure de la cuisse'*, ou à la poitrine '^ sous peine de passer pour un homme sans palais**; dans un canard, qu'à la poitrine ou à la cervelle '* : le
' Juv. s. U, V. 9. — Si-nec. Ep. 99. = ' Ante nioum nuUa paluit f[iiepsila palalum. Hor. n, S. 4, V. -46. = 3 j„v. S. 4, v. 139. = * llor. Ibid. v. -45. = » Lupus liberinus. Ibid S. 2, V. 31. = 6 Marrob. Salurii. il, 12. =^ llor. — Macrob. Ibid.— Lucil. fiagm. IV, 3, pd. Corpel. — Plin. IX, 34.= * Hor. Ibid. S. 2, v. 56.= ^Taiigenlis maie singula dente superbo. llor. \l, S. 6, v. 87.= "^' l'crcam nisi pisci'in pulavi esse. Varr. H. R. ni, 3. — Columrl. Vni, 16. =1* Pra'fecius popiiiœ alque luxuiiic. A. Gcll. XV, 8. = '2 Clunis. Plin. X. .-iO. — Cluiiicnla. A. Gell. XV, 8. = >^ l'Iin. Ibid. = i* Kos palalum non habero. A. Gi-ll. Ibid. — 15 Jiarl. XUI, .">-2. (") 100,2.->0 fr. C») Promontoire du Latium. auj. Monte Circello. (•") Laso Liinirio dans le ftolfo de Baia. (<*) Dans le ronilé de Kenl, en Angleterre. '') Cassino, dan* la Terre de l.aboiir.
bec-tigue est le seul oiseau qu'il se permettra de manger en entier'.
Je ne te fatiguerai pas par la description de tous les mets préférés des gourmands; néanmoins, comme cela fait une partie à peu près indispensable du sujet que je traite, je vais t'en offrir une liste abrégée, qui te donnera une idée de la peine et des soins nombreux que réclame l'approvisionnement de leur table, pour laquelle ils mettent à contribution toutes les terres et toutes les mers ^. Je tiens cette liste de XObsonator ou pourvoyeur d'Apicius.
Faites venir le paon de Samos (") , le francolin de Phrygie ^ i^) ou d'Ionie*; le faisan des bords du Phase ^('^); les grues de Mélos (''); les chevreaux d'Ambracie (*) ; les jeunes thons de la Chalcédoine* [f] ; les murènes de Tartessis '' [9, ; les merlus de Pessinunte ('', ; les huîtres de Tarente* (""), de Circeï^, ou du lac Lucrin'"; les petuncles de Chios " C'') ou de Tarenle '-; l'élops "et l'esturgeon de Rhode (") ; les scaresde la Cilicie '* {^•^) ; les murènes du détroit de Sicile'^; le turbot de Ravenne '^ (-') ; le murex, le péloriset la dorade du lac Lucrin "; les hérissons de Misène '* [f^] ; les jambons et les saucissons de la Gaule '*, de la Lycie *° (»») ou de l'Ibérie *' {^) ; le porc salé du pays des Séquan es '**('"'") ; les escargots d'Afrique*^; les noix de l'île de Thassos(*"j; les avelines d'Ibérie; les dattes d'Egypte^*. Tu vois qu'il faut parcourir l'Europe, l'Asie et l'Afrique, c'est-à-dire toute la terre, pour approvisionner la table d'un Gastromane. La gourmandise fait pénétrer les Romains jusqu'aux contrées que leursarmes n'ont pu subjuguer*'.
Parmi les mets les plus recherchés se trouvent certaines parties du porc, telles que des hures ; et de la truie, telles que des tétines, des glandes, des béatilles"-^ et surtout des vulves'". On distingue les vulves en ejectilia et en porcaria ; cjeclitia, quand on ouvre la mère pour en tirer les petits; porcaria, (piand on la laisse mettre bas
1 A. Gfll. XV, 8. = 2 Sali. Calil. 13. = - A. Gell. VU, 16. = * Plin. X, 48. = 5 Mail. XIII, 72. — Pelion. 119. = 6 A. Gell. Ibid. = ' Ibid. — Suid. v. Tupzri^ix. = 8 A. Gell. Ibi(l.= 9 Hor. H, S. 4, v. 53. = '0 Pelion. 119. = n A. Gcll. Ibid. = '•^ Hor. Ibid. = 'î Plin. IX, S4. = '* A. Gell. Ibid. = 's Plin. /6?d. — Macrob. Salurn. II, ll.= 16 l'iin IX, .">4. = 1' Hor. lbid.\. Z-2.= ^» Ihid. v. 33.= 19 Vair. U. U. 11,4. -AHicn.T. XIV, p. 6.".7.= 20 Alliena-. Ibid.= i' Strab. UI, p. 162 ; ou 473, ir. (v.=^*ld. IV, p. 192 ; ou 47, Ir. fr.= 25 Hor. 11, S. 2, v. 43. = 2* A. Gell. VU, 16. = « Jam veniii longius ilur, quam modo mililiae. Manil.. V, v. 374. = 26 |>|iii. vm, 51.= *' llor. I, Kp. 15, V. 41.— Plin. Ibid.; XI, 57. (") Sousani-Adassi. ;'■) Parlie du paehalik d'Analolie. (i)Le Uioni. ('') Miio. /) lUiines près d'Aria. ^T Kadikoni. iff)Tarisia, en Andalousie {'') PossAne, pelil \illage d'Analolie. (""j Tarenle, dans la lerre d'Oiranle. ('''') Scio, dans l'Archipel. (< i^^ | \W du même nom sur les côics de PAnaiolie. (''<', Parlie de rAnalolie.(<' ) Ville de la lloniagne. {!'!') Dans le golfe de l'ouz/.oles. [99] Parlie de l'Analolie. C"'') La Catalogne. [">'<•) l'arlie de la Suisse el de la Franrhe-Gonilé, auj. les dcpanenienls de la Haulc-Saône, du Doubs, el du .lura. C"'''') ïliasso, dans l'Areliipel.
LETTRE XCH. 407
avant de la tiior. Uno vulve ejnlilia est de beaucoup préférée à une porearia. On estime aussi intinimenl celle d'une truie vierge, ou qui n'a mis bas encore qu'une fois '. Les tétines d'une truie qui vient de mettre bas forment un mets fort recherché^ et fort délicat, mais j)ourvu que les petits n'aient par encore teté *.
D'autres mets distingués sont des loirs confits avec du miel et des pavots*, des langues de phénicoplères ^ des gelinottes d'Ionie ^des perdrix"', des tourterelles* (la culotte^ seulement), des foies d'oie*" blanche", auxquels on procure, en les baignant dans du lait et du miel '^ une grosseur prodigieuse, supérieure même à celle de la volatile qui les a produits '^ On a voulu conserver le nom de l'inventeur de cette succulente préparation, comme celui d'un des bienfaiteurs du genre humain : les uns l'attribuent à Métellus Scipion, homme consulaire, et les autres à M. Séius, chevalier romain '*.
Apicius vient de découvrir un moyen de faire gonfler les foies de truie comme ceux d'oies : on engraisse l'animal avec des figues sèches, et on le tue, après l'avoir abreuvé de vin miellé '^
Aujourd'hui les paons sont préférés aux poulardes'^. Le surmulet ne paraît vraiment bon que servi tout vivant sur la table ; les convives ne le trouveraient pas frais s'il ne mourait dans leurs mains. On l'expose à leur vue dans des vases de verre, et ils observent avec délices les différentes couleurs par lesquelles une agonie lente le force successivement à passer ^\ Les efforts qu'il fait en luttant contre la mort commencent par répandre sur tout son corps une couleur du vermillon le pins vif : ses ouïes réfléchissent ensuite un éclat d'azur : puis on le voit bondir, tressaillir; bientôt après il se raidit, il pâlil, ses couleurs perdent leurs nuances, elles se confondent en une seule , il est mort '". Quel([uefuis, par un rafliiiement de volupté, on en assaisonne un tout vivant dans la saumure de plusieurs autres *^
Que je n'oublie pas de te parler d'un mets fort extraordinaire, appelé un porc à la Iroyenne, et où le génie des cuisiniers paraît s'être surpassé : c'est, ainsi que son nom rindi({ue, une imitation bouffonne du cheval de Troie -". J'ai vu servir des truies ainsi accommo-
» l'iin. XI, 37. — Mari. XIM, 56.= 2 l'iin. Ibid. —Mari. XUI, Ai. = 3 Pljn. Ibid.— Mari. XUI, ^6.— '* Pelron. 31. = '^ Mari. Xlll, 71. — l'Iiii. X, 48. — Senec. Ep. MO. — G Mari. Ibid. 61. = " Ibid. 65. = 8 plaul. Moslell. I, 1, v. 43. — Mari. Ul, 60. — « Clunes. Mari. Ibid. — >" Plin. X, 22. = 'i Uor. H, S. 8, \. 88. = »2 Plin. Ibid. — '3 Mari. XIU, 58. = •'• l'iiii. Ibid. = >5 /</. VMI, 31. = '« Uor. il, S. 2, v. 24. = '■- Senec. Nal. yu.x'sl. 111, 17. = i» Ibid. 18. — Plin. IN, 17. = i» Plin. Ibid. =20 Ma crob. Salurn. Il, 9.
468 ROxME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
(lées, et qui contenaient des boudins, des saucisses*, et jusqu'à des grives toutes vivantes qui, s' envolant au moment où le découpeur crevait le ventre de l'animal, étaient tuées par les convives dans la salle même du festin *.
Mais quelque chose de plus extraordinaire encore, c'est un sanglier rôti d'un côté et bouilli de l'autre, et outre cela, rempli de grives et d'autres petits oiseaux, de morceaux de ventre de truie, de hachis de vulves, de jaunes d'œufs, de poulardes farcies, de boudins, et dont cependant le ventre n'a pas été ouvert. Le cuisinier, auteur de ce chef-d'œuvre, fut mandé dans le tricUnium, et vint expliquer aux convives étonnés la manière dont il avait opéré. « J'ai tué « moi-même cet animal, dit-il, en lui faisant à l'aine la courte bles- « sure que voici. Après l'avoir bien saigné, je l'ai suspendu parles « pieds et soignement lavé à plusieurs reprises dans du vin; j'ai mis « ensuite tremper, également dans du vin, tous les ingrédients dont « il est rempli, et je les ai fait entrer dans le corps par le gosier,, et « en humectant fréquemment avec une sauce copieuse : ensuite j'ai « garni l'un de ses flancs d'une épaisse couche de farine d'orge, arec rosée d'huile et de vin, puis, posant le sujet sur un plateau d'airain, « je l'ai mis au four et fait cuire à petit feu avec le plus grand soin. « La cuisson terminée, j'ai enlevé la couche de farine, et le côté qui ce en était recouvert se trouva avoir l'aspect d'une viande bouillie^ »
Je ne passerai pas non plus sous silence une sauce dont les Romains sont très-friands et dont ils assaisonnent beaucoup de mets *, et jusqu'à des huîtres °. Ils nomment cette sauce Garum ; elle se compose d'intestins de poissons et d'autres parties qu'il fiuidrait jeter, mais que l'on met macérer dans du sel ®. Le Garum se faisait autrefois avec un poisson woxwmé cjaron'^ ; maintenant on choisit de préférence le scombre *. Il se fabrique dans les poissonneries de Carthage la Neuve ^ ; il a une odeur forte et une saveur de sel trèsprononcée. On l'appelle le Garum des associés *", parce que les sociétés de Publicains ont affermé le droit mis sur ce produit *. Il se vend environ mille sesterces (") le congé {''). Je ne connais point de liqueur plus chère après les parfums ".
1 Petion. 49. = 2 Id. 40. = » Allicnœ. IX, p. 576. = * Mail. VII, 26. = ^ /</. XIII , 82 = 6 piin. XXXI, 7. — Manil. V, v. G68. = 7 pijn. Ibi,!. = » Ibid. — Sirab. III. p. 159; ou 464, Ir. fr. — Mari. XIII, 102, 103. =» Stral). Ibid. — l'Iin. Ibid. 8.= 10 Gaïuni sociorum. Plin. IX, 17; XXXI, 8. — Seiicc. Kp. 95. — n l'iin. XXXI, 8. {") 265 fr. 64 c. {'') 3 litres 252.
; S'il pouvait être de quelque intérêt de dire tous les mets distingués, il faudrait, je crois, nommer tous les aliments, depuis les plus délicats et les plus rares, jusqu'aux plus grossiers et aux plus comnums, car les cuisiniers et les Castromanes (ces derniers sont cuisiniers-inventeurs), savent les transformer avec un art merveilleux : un chevalier romain a su composer un mets exquis avec des pattes d'oies grillées et des crêtes de poulets', Mécène, avec de la chair d'ânon *, et le préteur Asellius avec déjeunes cigognes ^, chair pire encore, et d'un très-mauvais suc. Les manipulations des cuisiniers ne sont pas moins heureuses sur les végétaux : ils accommodent avec tant de recherche les mousserons, les petits choux, toutes sortes d'herbes, qu'on ne peut rien imaginer de plus délicieux. Cela est poussé au point que dernièrement, dans un festin où j'avais résisté aux huîtres et aux lamproies, je me suis presque donné une indigestion avec des bettes et de la mauve * !
Les vins les plus rares, les plus exquis, sont l'accompagnement ordinaire des festins des Gastromanes, qui mélangent ces précieuses boissons de nard et de roses ^ ou de roses seules^, ou de lenlisque, ou d'absinthe'', ou bien encore de miel du mont Hymette *, pour faire un breuvage qu'ils appellent mulsum '. En été on les rafraîchit en les faisant passer à travers un sac de lin plein de neige**.
Le vin de Surrente " et les vins grecs étaient anciennement réputés les meilleurs; on estimait surtout si fort le vin grec, que l'on n'en offrait qu'avec la plus grande parcimonie , et Lucullus rapporte qu'étant enfant, jamais il ne vit servir plus d'une fois du vin grec, même dans un repas magnifique ^^
Vers la fin du même siècle, on avait oublié déjà une pareille parcimonie, et .fides-César, pendant son troisième consulat, fit, en sa qualité d'épulon, présenter quatre sortes de vins dans un repas '^. L'on trouve aujourd'hui sur les tables des gourmets du Fal^rne du vieux consul^'', ou consulaire (expressions consacrées'^), récolté sous le consulat d'Opimius '^ l'an six cent trente-deux, année qui fut remarquable pour l'excellence de ses vins. Ce Falerne de plus d'un
1 Plin. X, 22. = î 1d. VUI, 43. = 3 Acion. — Porphyr. in flor. Il, S. 2, v. 50. = * Cic. Kp. famil. VII, 26. = " Cnll. 1, v. 90. = s Lamprid. Alex. Sever. 57.— 7J. Capilol. f.nni. jnn. 19.=» Hor. Ibid. v. l.ï.— Mail. IV. 13; XIII, 108.= 9 Mari. Xni, 108.— l'Iin. I, Ep. 1.5. — Jnslil. Il, lit. 1. <? 2."i. = >o Cir. do Finih. II. 8. — Mail. XIV, 103, 104, 117. = 11 l'Iiii. X.MII, 1. = 12 /,/. XIV, 1.4. = i3 Ibid. l.i. ='' Veleris Falcrnum consuli'i. Tibull. H, 1, v. 27. := '^ Consulaïc viiium. Mail. VII, 78. = 16 (];(•. lirLl. 83. — l'iiii. .\|V, l.-i.
siècle ressemble à un miel grumeleux, et a contracté une si grande amertume ', que l'on n'en boit que mêlé par petites doses avec d'autres vins S souvent avec du vin de Chio ^.
Tu ne t'imagines pas ce que coûtent ces repas somptueux : souvent ils excèdent le revenu d'un chevalier romain ! Quoi de plus digne de la censure publique? Cependant la gastromanie l'emporte : elle donne le ton, même à ceux qui la haïssent davantage, et dès hommes habituellement sobres ont dépensé jusqu'à trois millions de sesterces (") pour un repas de réception * !
Quand on voit des sommes si exorbitantes employées dans des repas où le nombre des convives est loin de se trouver en proportion avec la dépense faite, on se demande naturellement comment des hommes auxquels la nature n'a donné ni plus d'appétit, ni un corps plus grand qu'aux autres mortels, peuvent, dans le court espace d'un festin, engloutir une si prodigieuse quantité de mets. Ils y parviennent parce qu'ils sont tout-à-la-fois mangeurs et gloutons^. Mais tu ne devinerais jamais le moyen qu'ils ont imaginé : c'est de se faire vomir avant de se mettre à table, d'abord pour s'exciter l'appétit ^ et ensuite après chaque service'', ou à la tin des repas', en s'introduisant les barbes d'une plume dans le gosier ^ Oui, ces aliments rassemblés à si grands frais de toutes les parties de la terre, ils ne daignent pas les digérer, et ces effroyables gloutons vomissent pour manger, mangent pour vomir ^^ ! Personne ne rougit de cette coutume aussi honteuse que dégoûtante"; elle est reçue depuis longtemps; Jules-César la pratiquait, et Cicéron lui-même dans une lettre que m'a fait voir Aiticus, en parle comme d'une chose toute simple, toute naturelle, et qu'il semble presque approuver comme une manière infaillible de faire honneur au festin que l'on reçoit"!
Depuis quelque temps on voit se répandre un autre vice pire encore que la gasfromanie : c'est l'ivrognerie. Maintenant on boit à jeun et l'on prend du vin avant l'heure du repas. Nous avons ici un Novellius Torquatus, parvenu de la préture au consulat, qui s'est acquis le surnom de Tricongius, pour avoir avalé d'un trait trois
1 Plin. XIV, 15. — 2 Hor. U, S. /», v. 55. = 3 / /. [, S. 10, v. 24. = * Scncr. Kp. 95. = * Comodones, lurconcs. Lucil. ap. Donat. in l'horni. IV, 7, v. 95. — Xon. Marroll. V. Lurcoiios. ="010. adAilir. XIU, 52.— Cels. de Re modir. I, 5. = "' Mart. III, 82.= ^ Cic. pio l'.es. Oojot. 7.- Siiut. Claiul. 55.— Si'iicf. Ep. 95. = » Mart. III, «2.— Sud. Claud. 53. = 10 Voinunl ut cdaiit, i-dunt ut voniant. Senec. Consol. ad Helv. 9. ::^ " Cir, pio reg. Dojot. 7; ad Allie. XIII, 52. (") 796,720 IV.
LETTRE XCll. 471
congés (") de vin sous les yeux de Tibère qui le contemplait avec admiration ! On rapporte que dans sa jeunesse ce prince eut aussi le goût du vin, et que parvenu à l'empire, il nomma L. Pison préfet de Rome, pour avoir passé deux jours et deux nuits de suite à boire avec lui.
L'art de boire a ses lois aussi, et le Torquatus que je viens de citer possède le rare mérite de les observer toutes : il boit sans (pie sa langue s'épaississe jamais; il continue jusqu'au jour, sans se délivrer, par aucun moyen, du superflu de la boisson; il avale d'un seul coup une grande quantité de vin ; il en boit encore une plus grande quantité à petites rasades. Fidèle aux règlements, il ne reprend point baleine en avalant, ne rejette rien, et ne laisse rien dans sa coupe qui puisse faire du bruit sur le pavé.
Atin de prendre plus de vin, les buveurs atténuent sa force en le passant par la chausse. Parmi nombre d'autres excitations qu'ils pratiquent, ils vont jusqu'à recourir aux poisons! Les uns prennent de la ciguë pour que la crainte de la mort les oblige à boire ; les autres avalent de la poudre de pierre ponce, et cent autres choses semblables. Les moins imprudents se brûlent dans des bains de vapeur, d'où on les emporte à demi morts. D'autres ne peuvent attendre ((u'on les pose sur un lit, qu'on leur passe une tunique; mais nus, sans quitter la place, haletants, ils saisissent des vases énormes , comme s'ils voulaient faire parade de leurs forces; ils les vident tout entiers, pour vomir aussitôt et boire encore, ce qu'ils font à deux ou trois reprises. On dirait qu'ils sont au monde pour perdre du vin, ou que le vin ne peut être répandu qu'en passant par le corps de l'homme.
Outre les bains, ils ont encore recours à des exercices étrangers, tels que se rouler dans la boue, se renverser la tête en élargissant la poitrine, moyens excellents, dit-on, pour provoquer la soif. Un salaire est proposé aux buveurs: il faut, pour l'obtenir, tantôt avoir mangé autant qu'on aura bu; tantôt boire autant de coups que des dés amènent de points. Ces gens jouent et perdent leur santé dans ces excès. Leur visage est d'une pâleur mortelle, leurs paupières sont pendantes, leurs yeux ulcérés, et leurs mains si tremblantes, qu'ils ne peuvent tenir un vase sans le répandre. Leurs facultés intellectuelles se ressentent de cette horrible intempérance, et cependant ils ai)pellent cela se hâter de jouir ' !
' l'Iiii. XIV, 22 ("; 9 lilies 75G.
i7-2 M)m: AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
S'il y a ici une liberté absolue de tout faire, il y a aussi une autre liberté absolue de tout réprimer ou combattre par des lois. Lorsque les excès de la gastromanie parurent dangereux pour les mœflrs, on songea à les réprimer, et diverses lois, dites lois somptuaires, furent successivement proposées et adoptées. 11 ne sera peut-être pas hors de propos, à cette occasion, de rappeler que les aïeux de ce peuple chez lequel il a fallu combattre la gourmandise et la gloutonnerie, ne se nourrissaient que d'une espèce de bouillie appelée puls\ faite de farine d'épautre délayée dans Teau, battue avec trois livres de fromage nouveau, une demi-livre de miel et un œuf par livre de farine-, et cuite dans un pot de terre ^ La frugalité demeura longtemps en honneur, et les plus grands hommes ne faisant point de repas qu'ils auraient rougi de laisservoir au peuple, soupaient volontiers en public '*. Cette simplicité s'altéra peu à peu, et le législateur crut pouvoir arrêter le mal à .sa naissance, en faisant une obligation de la publicité des repas, jusqu'alors volontaire. Il pensait que les regards de tous rendraient les luxurieux plus retenus ^
Ce moyen, bon pour un peuple dont la corruption naissante lui permet encore de rougir de ses vices, ne tarda pas à perdre son efficacité lorsque les familles patriciennes ou illustrées, qui étaient riches, commencèrent à disputer de magnificence ; quand des citoyens entretinrent une cour de plébéiens, d'alliés, de rois, eurent un somptueux état de maison , et déployèrent un faste et un appareil imposants afin de se faire un nom et des clients ^
La victoire de Cn. Manlius sur les Gaulois d'Asie, vers la fin du sixième siècle ("), contribua d'une manière notable aux progrès du luxe : alors parurent dans les repas des musiciennes, des harpistes, des baladins; les festins furent préparés avec plus de soin, plus de recherche et de dépense; un cuisinier devint un être important, et sa profession, qui n'avait été jusqu'alors qu'un métier, fut considérée comme un art ''.
Dès lors on fut obligé de recourir à la prohibition directe et de faire des lois somptuaires. La première est la loi Orchia. Elle parut cinq ans après la victoire de Cn. Manlius, et fut portée par le tribun du peuple Orchius, la troisième année de la censure de Caton. Elle
' riir. XVni, 8. — V. Ma\. H, 5. 5. — Jiiv. S. 14, v. 171. =' C.ilo. H. R. 85. — * Olla. Ibid. — Grandes fumabanl pultibus olla-. Juv. Ihiâ. = ' V. Max. Jiid. — Non. IMaiccU. V. Certes. = s Varr. 1\. R. Ul, 2.— Macrob. Salurn. Il, IS. = 6 Tar. Ann. Ul, oo.'~ ■^ Quod ministerium fiieral ars liabcri cœi'la. — Ti(.-Liv. XXMX, 6. (") L'an .">6."4.
LETTRE XCIf. 475
limila la dépense des repas d'une manière fort indirecte, en prescrivant seulement le nombre des convives K
La conquête de la Macédoine ayant, vingt-deux ans après, fourni de nouveaux aliments à tous les genres de luxe, en jeltant un argent inmiense dans Rome, la gastromanie prit un nouvel essor -. La loi Orchia devint insutlisante, et Tut remplacée par la loi Fannia. Celleci beaucoup plus précise et plus sévère, régla la dépense des festins d'apparat donnés par les citoyens pendant l(^s jeux et les fêtes, et la fixa à cent as (") par tête, non compris le pain , le vin et les h'gumes ' ; elle défendit de servir du vin étranger, de présenter sur la table d'autre volaille qu'ime poule non engraissée *, d'étaler plus de cent livres C") d'argenterie ^ Elle limita aussi le nombre des convives", le restreignant à trois ou cinq au plus, outre les personnes d<^ la maison, et cela trois fois par mois seulement''. Rien plus, elle obligea le maître du festin de jurer devant les consuls que la loi n'avait pas été transgressée. Pendant dix jours de chaque mois , elle permit de dépenser trente as ('') par tête dans un festin, et dix seulement pour le reste du temps *.
Quelque sévères que puissent paraître les dispositions de cett<i loi, elles ne l'étaient cependant pas trop encore, quand on songe que la rage de la gourmandise allait si loin, que pour la satisfaire les enfants de condition libre se prostituaient ou vendaient leur liberté, et que le peuple presque entier venait aux comices dans im véritable état d'ivresse'! Aussi cette loi parut-elle insupportable et ne manqua-Ion point de cbercber tous les moyens de s'y soustraire. D'abord , à l'aide de subtilités, on en éluda quelques dispositions : par exemple, celle qui défendait de servir des poules grasses, en engraissant des poulets '" ; ensuite, les gastromanes non domiciliés à Rome préfendirent que la loi ne leur était point applicable, et refusèrent de s'y soumettre.
Le but se trouvant ainsi manqué, l'on eut, longtemps après, recours à une nouvelle loi, (pii fut la1oi Didia, rendue l'an six centonze, dix-neuf ans après la loi Fannia, dont elle reproduisait toutes les dispositions. Elle spécifia de plus qu'elle serait obligatoire pour toute ritalie, et que les invités encourraient les mêmes peines que les invitants".
« Miicrob. Snlurn. II, l-. = î Plin, TX, 17. — A. Gell. XI, 2.= » Marrob. Ibid. — A. ('.(;!!. Il, -21. = * l'iin. X, 50. = •' A. (Iril. Ibid. = « Manob. Ihid. = ^ Alhenic. VI, |>. 271. = 8 A. Gell. Ihid.= 9 Marrob. Ibid.=^'> Plin. ;6iV/. = H Mar.rob. Ibid. r) 4 fi-. 86 c. C») 32 kiiog. 65/«. ('^) 1 h. 50 c.
Huit lustres étaient à peine écoulés, que le tribun du peuple Duronius osa proposer (") l'abrogation de toutes les lois soniptuaires, sous prétexte que les Romains n'étaient plus libres, du moment que la loi leur enlevait la faculté de se détruire par le luxe, si cela leur plaisait. Sa témérité lui valut, l'année suivante, d'être chassé du Sénat'. Néanmoins, les Romains n'en adoptèrent pas moins ses principes, et leurs débordements finirent par donner naissance à la loi Licinia, que le riche Licinius Crassus n'eut pas honte de publier C"), quoiqu'il fût lui-même perdu de luxe et de mollesse -.
Cette loi reproduisit, à peu de chose près, la loi Didia: aux kulendes, aux nones, aux jours de nundines , elle régla la dépense à trente as {"] par tète, à deux cents C) pour les festins de noces ^ ; à cent pour quelques autres jours ; et pour les jours non désignés, elle spécifia que l'on ne pourrait servir plus de trois livres ('') de viande sèche et une livre de poisson salé. Quant aux fruits de la terre, leur quantité ne fut point limitée*.
Crassus ne réussit pas mieux que ses prédécesseurs, et le luxe de la table s'accrut tellement, qu'à l'époque de la dictature de Sylla on voyait déjà des citoyens engloutir leur patrimoine pour donner des diners. Le dictateur voulut remédiera ce mal, et publia une loi Cornèliaqu'i défendit d'employer plus de trente sesterces par convive (0, à un souper les jours de kalendes, des ides, des nones, et généralement les jours de fête ; et plus du dixième de cette somme pour les jours ordinaires ^
En même temps, il fit transcrire, à la suite de sa loi, une liste détaillée de tous les mets connus, avec leur prix tarifé bien au-dessous delà valeur vénale connue jusqu'alors ^ C'était le vrai moyen de tuer le luxe de la table; car si pour un instant il mettait la gourmandise à la portée de tous, pour l'avenir il coupait très-certainement le mal dans sa racine ; en effet, en forçant les pourvoyeurs à vendre leurs denrées à vil prix, il leur ôtait le désir et la possibilité de continuer un commerce désormais aussi ruineux pour eux qu'il avait été funeste aux mœurs publiques.
Ceux qui sont venus après Syllu ne comprirent point l'esprit de s;i loi: Lépide le premier, revenant à l'ancienne manière, voulut, étant
' V. Max. II, 9, 5. = 2 Dion. XXXIX, 37. =« A. Gell. II, 24. = * Macrob. Saturn. H, 13. — A. Gell. Ibid. = » A. Gell. Ibid. = « Macrob. Ibid. (") L'an 6r>4. (*) L'an (599. (<:) 1 fr. 50 r. (<«) 9 fr. 72 c. (• ) 9 hectogram. 79 licragrain. [f) 5 fr. 83 r.
LETTRE XCII. 47.n
consul, régler par la loi yE m ili a non-aeulemoul la dépense, mais encore le genre des mets et jusqu'à la manière de les apprêter.
Antius Restio, tribun du peuple, je crois, marcha sur les traces de Léj)idc en publiant la loi Antia. Aussi qu'arriva-t-il ? Leurs lois devinrent aussi impuissantes que les autres, et Antius indigné, eut la vertu de se réduire à ne jamais souper hors de chez lui, pour n'être pas témoin de la violation de sa loi ^
S'il est permis de compter parmi les réformateurs du luxe de la table ceux qui donnèrent des exemples de gourmandise, de gloutonnerie et de prodigalité inconnus avant eux, je rappellerai que le dictateur César et le triumvir Antoine- portèrent aussi des lois somptuaires que l'on viola comme les précédentes, malgré l'énergique volonté de César ', qui envoyait ses licteurs ou des soldats enlever de vive force dans les marchés et jusque sur la table des citoyens les mets défendus par sa loi '*.
L'Empereur Auguste fit également paraître une loi qui portait le nom de Julia, par laquelle il permit de dépenser pour un repas deux cents sesterces les jours ordinaires, trois cents dans les jours de fêtes, et jusqu'à mille (") pour un festin de noces ou de lendemain de noces '. Cette loi fut peut-être la plus nécessaire de toutes, car jamais le luxe de la table ne fut si grand que depuis la bataille d'Aclium^. J'ajouterai à la louange d'Auguste, qu'il était d'autant plus porté à réprimer la prodigalité des festins, que personne ne fut plus sobre que lui : il mangeait peu, et se contentait des aliments les plus simples ; il aimait le pain de seconde qualité, les petits poissons, le fromage pressé à la main, les figues fraîches et les dattes. Il mangeait dès que l'appétit lui venait, même avant l'heure du souper, sans s'inquiéter du temps ni du lieu''. Néanmoins il se plaisait à donner des repas réglés, qui étaient toujours composés de trois services, ou de six au plus. Ce n'était nullement par sensualité, car il lui arrivait fréfiuemment de venir à ces repas plus tard que les autres convives et d'en sortir plus tôt. Le festin conmiençait avant son arrivée et contimiait après sa sortie*.
Aujourd'hui la gastromanie est surveillée de très-près : Tibère, (jui a reconnu l'impuissance des lois en cette matière, vient de confier au Sénat le soin de régler chaque année le prix des aliments, et
• Macrob. Saluin. U, lô. — A. CHI. Il, 21. =2 Macrob. Ihiil.= 3 Cic. a.l Atlio. XUr, ■:>7; F.p. famil. VU, 26.— Dion. XLUI, 25.=- * Suel. Cas. *3.= s A. Gell. Ibid=^ Tac. Ann. Il,, 55. = ' Suel. Au^'. 76.=» Ibid. 74. ") 58 fr. 78 c; 80 fr. 67 c; 268 fr. 91 c.
470 ROMt: AU SIÈCILE D'AUGUSTE.
d'enjoindre aux édiles d'inspecter rigoureusement les tavernes de cuisiniers et de marchans de vin *. Ces ordonnances sont belles sans doute, mais que peuvent les lois sans les mœurs-? Les lois sompluaires deviennent particnlièrement impuissantes, depuis que Topulence, comme une mer débordée, les a englouties sous ses flots ^
J'aurais presque honte de l'avoir écrit une aussi longue lettre sur ce sujet, si tu ne devais pas comprendre que le tableau des vices de nos eimemis peut offrir encore un enseignement utile, et qu'il est bon de les signaler comme on signale un pas dangereux au voyageur. Je venais d'écrire cette phrase que je croyais être la dernière, ma lettre était roulée S déjà même entourée du til de lin qui la ferme ^, et je mouillais mon cachet sur mes lèvres pour empreindre la cire sous laquelle j'avais replié les boutsdu fil®, lorsque Apicius Galba, parasite et bouffon de l'Empereur'', entra chez moi pour m'apprendre la mort du fameux Apicius. Je rouvre mon épître j)our l'annoncer que cet ilhistre Gastromane a fait une fin digne de sa vie : après avoir consommé dans sa cuisine cent millions de sesterces® ("), quoiqu'il soupât souvent en ville ^, absorbé en débauches une foule de présents des gens les plus riches de Rome, noyé de dettes, il s'avisa pour la première fois de compter. Calculant qu'il ne lui restait plus que dix millions de sesterces '" C") (c'est le quart du tribut annuel que César imposa à nos Gaules après les avoir domptées "), e( ne voyant pas de différence entre mourir de faim et vivre avec une pareille somme, il s' est empoisonné '^! Apicius était Gastronome en même temps que Gastromane, et il laisse, dit-on , un traité sur l'art culinaire, dans lequel il a consigné plus de quatre cents manières ditïérentes d'apprêter tous les genres d'aliments '^. Voilà un ouvrage bien précieux * ! Le misérable suicide de cet homme n'a touché personne. Pour moi, il n'a fait que me rappeler la réflexion suivante, qui, je crois, est de Cicéron : « Une vie honteuse ne laisse pas même de place à une mort honorable '\ »
• Suct. Tib. û'(. = - Quid Ipges sine moribns? Hor. NI, od. 2i, v. 55. =' Oblilerata el oporia sunt civitalis opulenlia, quasi (|uibusdam fluclibus cxicstuanlis. A. Gell. XX, 1. ^ * Epislolam compiicare. Cic. aii Ailir. XU, 1. — Senec. Kp. 18. =3 Cir. Caiil. lU, 5.— Ov. Tiisl. IV, 7, v. 7. = « Ov. Ibid. Y, t, v. 5 ; Anior. Il, 15, v. 13. — Cir. Ihid.; pro Klarro, 16.:='' Srliol. in Jiiv. S. 5, v. 4. = ** Sener. Consol. ad Heiv. 10. — Mail, m, 2-2. — Dion. LVll, 19. = 9 Mari. Il, 69 = 'O Sente — Dion. Ihid. = " Suel. Cffs. 25. = 12 Senec. — Dion. Ibid. = '>^ Apic. de Kc culinar. passini. = >* Cic. pro Qiiiiil. 15. {") 26,564,000 fr. C") 2,656,400 fr.
LETTRE XCllI.