LES CHÂSSES
Je n'ai pas fini de te décrire toutes les sortes de Jeux publics des Romains, ou pour mieux dire de Jeux de cirque célébrés à l'occasion des Grands Jeux proprement dits, et souvent dans des circonstances tout-à-fait étrangères à ces solennités. Les magistrats ne peuvent rien rttrancber des exercices ordinaires, c'est-à-dire des courses équestres et des courses curules, des combats de lutte ni de ceux de pugilat, non plus que des spectacles scéniques; mais ils ont toute liberté d'en ajouter d'autres quand ils veident, et ils en usent fréquemment *. Ces Jeux , en quelque sorte supplémentaires, sont [irincipalement des Présents de gladiateurs, et des Chasses.
Je vais te parler aujourd'hui de ces dernières, parce que je viens d'en voir une immense, multiple, que Drusus^, le fils de la princesse Livie', a donnée dans tous les monuments de Jeux à la fois, ainsi que sur les principales places de la ville, à l'occasion du jour natal de l'Empereur*. Ces Chasses ont eu lieu au Cirque maxime', au Cir(|ue Flaminiiis, sur la placedes Septa Julia^ à rAmpbithéàtre de Statilius Taurus, sur le Forum Romain"^, et dans le Forum d'Auguste*.
La chasse est une petite image de la guerre, le délassement des cœurs généreux. Les Chasses romaines ne sont que d'ignobles exécutions à mort, ou des tueries véritables. Tu aurais pu le deviner, car qu'est-ce que des chasses dans une ville? Les Jeux sanguinaires que les Romains décorent d'un aussi beau nom, sont de troissortes :
Dans les uns , on expose des hommes à la fureur des bcles féroces; Dans les autres, des hèles féroces se déchirent entre elles, ou en chassant d'autres qui ne le sont pas; Dans les troisièmes, qui ressemblent un peu plus à une chasse véritable, des honunes armés comballeut contre des bètes féroces.
' l'Iiii. VIII, 7, IT. = niion. LVI, 27. = » I';ili'rcul. IF, 9:>. — Sencc. Coiisol. ad M.iiT. .1. -^ * Dion. I.IV, 5'(. = '' Ibid. — Sud. Aug. 45. — L.ip. Ancyr. col. -4. = •• Suct. Ibid. — ' lbid.—Ln[>. Ancjr. col. 4, = » Dion. LVI, 27.
On prétend que ces Jeux, consacrés à Diane ', ont été inventés pour honorer la Diane de Tauride, déesse sanguinaire, à laquelle il faut des victimes humaines^.
Section I. Chasse d'hommes par des bêtes. — Les hommes exposés aux bêtes le sont ordinairement par suite d'une condamnation. Souvent ce sont des brigands dont on prolonge l'agonie dans une prison, en attendant l'occasion d'une Chasse^; de malheureux esclaves*, des transfuges fugitifs ^ ou des prisonniers faits chez des nations barbares *.
La veille de leur supplice, on donne à ces condamnés un repas splendide, qu'une cruelle dérision, ou peut-être la philosophie la plus vraie, a foit appeler le souper de liberté ''. Le peuple, admis dans le lieu du banquet, vient d'avance jouir de la vue des victimes destinées à ses plaisirs du lendemain*.
Hier, dès le matin (c'est ordinairement l'heure des Chasses^), ces convives de la mort furent tirés de leur prison, placés sur des chariots entourés de gardes, et conduits au lieu de leur supplice '° : c'était le Cirque Flaminius, dans le Chanqj-dc-Mars, parce qu'on n'exécute jamais de criminels dans la ville ". Au moment où le lugubre convoi passait à la pointe septentrionale du mont Capitolin, devant les lenjples de Diane et de Junon-reine ("), pour gagner les carcères du Cirque, l'un des condamnés, épouvanté sans doute du supplice qui l'aitendail plus que de la mort, feignit de dormir, et laissant floller sa tête, se la lit briser en rallongeant dans les raies d'une des roues du fatal chariot '-.
Cet événement ne causa presque aucune émotion; la marche des chariots en fut seulement retardée de quelques instants. A leur entrée dans le Cirque, le peuple accueillit avec des cris d'une joie féroce les malheureux qu'on lui amenait. Plusieurs, parmi ces derniers, relevant fièrement la tête, répondirent aux acclamations par de vaines menaces exprimées du geste et de la voix '^ Le Cirque Flaminius étant environ moitié moins grand que le Cirque maxime, les spectateurs et ceux que j'appellerai leur proie se voyaient et s'en-
^ TeiluU. de Sperl. 12. = - Cassiod. Variai-. V, 42. = 3 Dion. I.XXVI, 10. = * Pelioii. -45. = 5 Tii -IJv. LI, Ei)ilo.= « V. .Vax. U, 7, 13.— Dion. XI.l I, 2:î. — Tar. liisl. Il, 61. = ' Cœna libcra. lUiiiiail. .\cla inailyr. S. S. l'.-iiiol. el Fi'licit. 17. — Tcrlull. .Vpolo^ct. 42. =r ^ lluinarl. ]bid. = 9 Sùcl. Claud. 34. — Senec. Ep. 7, 70. — Mari. V, C6 ; XUI, 95.=: '0 (Juuni ad\olKMClur inicr cuslodias (luidnni ad nintulinnm «porlnruluin missus. Scncc. Kp. 70.= 'Mlonjcrlnro. = '- S:Mur. /'jirf. = <■' iliiinail, Acia iiiarlji. S. S, l'cipel. ("(.iicil. 20, (") Tlaii el Dcsrripl. de Uoiiu", n"^ Itii, 16.".
lendaienl facilomont, de sorte que les provocations et les répliques en étaient plus vives.
Cependant les criminels, après avoir été promenés devant ttnis les gradins ', reçoivent ordre de descendre des chariots; ils sautent ou sont précipités sur l'arène. Des bourreaux les saisissent, les dépouillent de leurs vêtements, et après les avoir mis dans un état complet (!e nudité, attachent les uns sur des croix S enveloppent les autres dans des tilets% comme si l'on avait craint qu'un être aussi faible qu'un homme nu et sans armes, privé de ses forces par une trop juste frayeur, opposât encore quelque résistance à une bête de grande titille, animée par la soif du sang et par la fureur.
Un esclave, que la femme de son maître avait contraint à l'adultère*, servit connue de prélude aux exécutions. On le plaça devant une des loges* situées sous le pomtour du cirque, et dans lesquelles sont renfermés les animaux. La trappe servant de fermeture se leva* : un taureau furieux ])artit du fond de cet antre, se jeta sur la victime, la poussa en l'air, la roula devant lui, et ne tarda pas à la mettre à mort ''.
Après l'adultère vint un brigand. Lauréole, c'était son nom, avait surpassé dans ses crimes tout ce que la renommée riiconte de plus horrible. On lança contre lui un ours de Calédonie. Eu peu d'instants ce terrible bourreau lui fit perdre forme humaine, et l'on ne \\l plus que des membresen lambeaux, vivants encore, et palpitants parmi des flots de sang*.
Un autre malfaiteur, nommé Sélurus, qui s'était rendu fameux sous le nom de fils de l'Etna, parce qu'il exerçait ses brigandages aux ( nvirons de celte montagne, fut produit en même temps dans le cirque, non simplement sur une croix, mais sur un échafaud li'èsélevé, représentant une image de l'Etna. Cette montagne factice, sur laquelle il était attaché, s'écroula à un signal donné; Sélurus tomba au milieu d'une foule de bêtes cachées sous sa base, et périt en un iustant'.
Beaucoup d'exécutions avaient eu lieu déjà, et, dégoûté de cet horrible massacre, je m'étais levé pour m'éloigner, quand mon attention fut involontairement ramenée vers le cirque par les acclama-
1 Conjecture. = 2 >u(lii C.ilc(!oiiio sir pcclora pia'lniit uiso, Non falsa pcndensiii rniru Laurcolu?;. Mari, de Spccl. 9. = •' Iluitiiii.- Aeia niailjr. S. S. I't'r|)et. et l'cliril. -20. = '• l'el;on. iô. = ■' Uuiiiaii. Ibid.= C Vair. 15. I',. |il, 5. = ' Pcirun.— Kuiiiart. Ibid. = » Mnrt. de Spccl. 0, 10. ='>Siial). V!. p. 275 ; ou 567, tr fr.
i88 ROME AU SIECLE D'AUGUSTE.
lion du peuple : « Voici, me dit un de mes voisins, un superbe animal, parfaitement dressé à dévorer des hommes'. » Je ne sais si ce fut la stupéfaction cpie me causa une observation pareille, ou bien les rugissements effroyables dont le cirque retentissait, mais je m'arrêtai, et reportai mes yeux sur l'arène.
J'aperçus un lion d'une taille et d'une force prodigieuses; il s'avançait avec toute l'impétuosité de la fureur vers un esclave Dace qui lui était destiné. Tout-à-coup il s'arrête, et se met à considérer de loin sa victime. Puis, comme s'il la connaissait, il s'approche peu à peu, avec tranquillité, et vient lui lécher les pieds et les mains , se frotter contre son corps, en agitant doucement la queue à la manière des chiens qui veulent caresser. Le Dace, à demi mort de frayeur, se ranime à ces caresses inattendues, ouvre les yeux, voit le lion, et soudain une reconnaissance mêlée de toutes les démonstrations de la joie la plus vive éclate entre l'homme et l'animaP. Le peuple, s'imaginant que le condamné a employé la magie pour apaiser ce lion, appelle à grands cris un autre exécuteur, et un léopard est lancé contre le Dace. Mais dès qu'il s'approche, le lion saute sur cet ennemi, et en moins d'un instant le met en pièces^. Tous les spectateurs sont saisis d'admiration. Alors, Drusus fait approcher l'esclave, et lui demande comment il a pu s'attirer la clémence et l'amitié de ce lion. Androclès, ainsi se nommait le Dace, répond par le récit suivant ;
« Mon maître était proconsul d'Afrique, lorsque l'excès de traife- « ments aussi cruels qu'injustes dont il m'accablait chaque jour, me (( poussèrent à prendre la fuite. Afm d'échapper aux recherches dans « celle province soumise à son empire, je gagnai les déserts, bien « résolu à me donner la mort, si la nourriture venait à me manquer. « Le soleil était alors au milieu de sa brûlante carrière : je rencon- « trai une caverne, dans un endroit secret et retiré; j'y pénétrai, et c( m'y cachai. Je m'y trouvais depuis peu d'instants, quand survint « un lion. L'une de ses pattes portait la marque d'une blessure « encore ensanglantée, qui lui faisait pousser de douloureux gémisse- « ments. Saisi de frayeur, je veux fuir, mais l'animal m'avait déjà vu. « 11 vient à moi d'un air doux et paisible, soulève sa patte pour me « la faire voir, et semble implorer mon secours. J'arrachai un longue
1 Dion. LX, 13. = 2 JEMai). de animal. VU, hH — A. f.cil. V, 15. = » .Eli.in. Ibid. — Senec. de Henef. H, 19,
0 épino enfoncée entre ses ongles. Je pressai la blessure ; j'en fis « sortir un sang corrompu, je la purifiai, et le lion, soulagé, se cou- « chu et s'endormit après avoir posé sa patte dans mes mains. Ce « service me valut son amitié : nous nous attachâmes l'un à l'autre, « et vécûmes ensemble pendant trois ans, dans la même tanière et « de la même nourriture : il m'apportait les meilleurs morceaux de « sa chasse, et, faute de feu, je les faisais mortiher à l'ardeur du « soleil. Las enfin de cette vie sauvage, je résolus de braver encore « une fois la cruauté des hommes, et un jour que mon ami était allé « pourvoira notre commune subsistance, je quittai la tanière. J'errai « pendant Irois jours, au bout desquels je fus pris [)ar des soldats. « Reconduit à Rome, mon maître me condamna aux bêles. La Pro- « videncea voulu, pour mon bonheur, que ce lion fût pris aussi; le « reste vous est connu. »
Le récit d'Androclès se répandit promptement dans l'assemblée. Le peuple couvrit d'applaudissements les deux acteurs de ce singulier drame, et, conmie s'il eût craint de se montrer moins généreux qu'un lion, demanda à grands cris la grâce du Dace, auquel, avec la liberté, on fit présent du noble animal ', dont la reconnaissance et la mémoire avaient été si admiral)les.
Section II. Chasse de bêtes entre elles. — Le' cirque était à peine déblayé de ce massacre, quand les aboiements d'une meute nombreuse de chiens molosses firent connaître qu'on allait avoir l'image d'une véritable chasse, spectacle par lequel on commence ordinairement \ En effet, on vit paraître des bandes de cerfs et de daims qui, fuyant devant les molosses, cherchaient, par des détours variés, à tromper leur ardeur ^ Toutes les fois que ces animaux fuyards approchaient du côté des gradins, le peuple les repoussait en agitant ses toges devant eux*. Cependant, plus tôt fatigués que les chiens, ils finirent par être atteints et mis en pièces ^.
Des lièvres, chassés par des lions qui semblaient prendre plaisir à les laisser échapper de leur vaste gueule sans leur f.iiie de mal, les rernplacèrent®. Puis vinrent des ours et des taureaux, attachés par couples, un de chaque espèce, suivant l'ancienne manière de faire combattre les animaux'', afin de les exciter davantage l'un contre
1 A. CpII. V, 14.— /Elian. de animal. VII, 48. =2 Mari. XIII, 93. = s Ov. Melani. XI, V. 23. — Mari, de Spcrt. 53.— Mazois, Ituin. de l'ompii, I pari, plaiir. XXXII. = * Mart. XIII, 99.= 5 Ov. /éjd. = 6 >jart. I, 7, 13, '(9, 5i, 01, 105. = '^ Sencc. de Itrovil. vil. 13 ; de Ira, III, 43.
iOO HOME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
l'autre. Quand leurs chutes fréquentes, produites par la gêne des mouvements, quand leurs coups et leurs morsures sans nombre les eurent épuisés, et qu'ils furent trop faibles pour offrir une lutte de quelque intérêt, des hommes descendirent sur l'arène, et achevèrent de leur donner la mort ^
Aux ours et aux taureaux succédèrent un rhinocéros d'Afrique, à la couleur de buis-, et un Urus des Gaules. Des servants qu'on appelle Maîtres^, c'est-à-dire Maîtres des jeux ou des combats, vêtus seulement de tuniques courtes*, s'avançaient avec précaution derrière le rhinocéros, et le sollicitaient au combat ^ en le piquant avec une longue lance *. Ils promettaient, en tremblant, qu'ils allaient lui faire faire des merveilles ''. Néanmoins le corps très-épais de cet animal, ses jambes rondes, courtes et grosses, son ventre pendant presque jusqu'à terre, en un mot son air lourd, son œil sans vivavité, rendaient les spectateurs d'autant plus incrédules, qu'il fut longtemps à s'émouvoir. Il finit cependant par perdre peu à peu son impassibilité, vint aiguiser sa corne contre les bornes du cirque*, puis annonça sa colère par des cris extrêmement aigus et violents. Tout-à-coup il saute en avant, à une grande hauteur, avec une vitesse et une légèreté prodigieuses; s'avance droit vers l'Urus, renversant tout sur son passage, traçiuit un profond sillon dans l'arène, et se répandant sur la tête une épaisse couche de sable.
L'Urus se précipite à la rencontre de .son ennemi, et le premier lui frappe les flancs de ses deux cornes redoutables ; mais elles s'émoussent contre l'espèce de cuirasse dont la nature a pourvu l'anin.ial africain, dont ses vains assauts ne servent qu'à augmenter la fureur. Avec l'unique et longue corne (") légèrement recourbée' dont son nez est armé, il pousse l'agresseur devant lui, l'attaque à son tour, le frappe au poitrail, sous le ventre, et le lance en l'air comme une balle légère'". L'Urus retombe pesamment; il expire sons la violence de sa chute, et son puissant vainqueur, comme pour achever sa victoire, retourne ce cadavre devant lui, et promène fortement sur toutes ses parties une langue dure et épineuse qui l'a bientôt mis tout en sang.
^ Senec. de Ira, HI, i3. = ^ Plin. VU, 20. = 3 Magisiri. Mari, de Specl. 2* ; 1, 49. — * .Mazois, P.uin. de Pompei, I paii. plane. XXXI. ^ s Sollieilant iiavidi rhinoeeronia niasislri. Mail. De Spect. 24. = o Mazois, Ibid. = "! Mart. Ibid. = » Plin. VII, 20. — .Elian. do animal. XVM, ii ~ Solin. 52. = ^ l'iin. Ilid. — i" Mair. de Specl. Il, ii. (« Suivant BufTon, il y en a]de 5 pieds C poiues et nièr.ic de plus de i ]>ieds, sur 0 et 7 pouces de, diamètre à la base.
LETTRE XCIY. iOl
Les Maîtres eurent quelque peine à faire sortir du cirque ce terrible vainqueur, auquel ils substituèrent un éléphant et un taureau'. Après avoir fait avaler à l'éléphant une infusion de riz et de roseau pour le disposer au cond)at -, ils sollicitèrent le taureau en le chauffant avec des torches ardentes, et lui lançant des balles que l'animal semblait prendre plaisir à rejeter au loin. Il entra le premier en fureur, et froissa de ses cornes répiderme dur et calleux de léléphiuil encore paisible ■'. Ce dernier, à peine ébranlé d'un tel choc, lève sur son emienii sa trompe vigoureuse, l'en frappe àcoups redoublés, l'étourdit, l'enlève, le lance à terre, et le perce de ses défenses.
11 avait à peine vaincu , que docile à la voix de son maître, il s'avance vers Drusus, et se prosterne <à ses pieds pour lui faire hommage de sa victoire *.
On oiîVit ensuite à l'avide curiosité des spectateurs, des lions commis contre des tigres', et d'autres contre des cerfs. La chasse des lions et des cerfs n'était qu'un combat de l'agilité contre la force. Elle offrit néanmoins assez d'intérêt, bien que la victoire ne fût jamais douteuse : le lion usant d'adresse, guettait un instant favorable poiu* sauter sur la croupe du cerf, il s'y cramponnait, et presqu'en niéme temps, saisissant son adversaire derrière le cou, il lui fiiisait une profonde morsure qui l'exterminait ®.
De nouveaux rhinocéros d'Ethiopie ''combattirent tantôt avec des taureaux*, tantôt avec des éléphants'. Cette dernière lutte fut une des plus intéressantes, à cause de la force prodigieuse des deux adversaires; le rhinocéros, tirant avantage de l'infériorité de sa taille, se glissait sous les jandjes de l'éléphant, et cherchait à lui ouvrir le ventre avec sa redoutable corne. Quand il manquait son adversaire, celui-ci le saisissait avec sa trompe, le terrassait et le perçait avec ses défenses, ou l'écrasait sous ses pieds'".
Section III. Chasse de bêtes par des hommes. — Les chasses de bétes par des honnnes sont de beaucoup les plus intéressantes, parce qu'il y a de part et d'autre des traits de courage et d'adresse qui pro- M)quenl la surprise ou l'admiration ; aussi sont-elles extrêmement courues. On avait réservé celles-?ci pour le speetp.cle de l'Empereur, et ce fut dans le Cirque maxime qu'on les célébra. Outre que ce monument ajoute encore à hi majesté de la fête, il fait e!i quelque sorte
' Plin. VIII, 7. -Mari, de Spcct. 21. = « iCIian. de animal. XIII, 8. = 3 Mari. Ibiil. 21. 24. =: '> Ihid. 19. = ■> IbiJ. 20. = '•■ llK'S.uir. Moa'il. raïuil. lîmniia, 5.— Vaillaiil, faniil. loiii. Duiiiiia, G =^ Lucii. Iia(,';n. III, 21, cd. Corp!.-!. ::^ 8 .Mail. lOid 11. — '■> l'Iin. VIII, 20.— Soliii. 32. = <» ^Elian. de animal. XVll, il.
iV)-2 ROME AU SIÈCLE D'AUGUSTE.
partie de la maison Palatine, au moyen de la vaste loge demi-circulaire qui le domine, et dans laquelle toute la famille impériale peut trouver place, voir mieux que tout le monde et être vue partout le monde (°).
On nomme Bestiaires les combattants de ces nouveaux jeux'. Ils avaient la tête nue, et pour tout vêtement une légère tunique serrée sur les hanches ; pour chaussure, des bottines laissant à nu la partie inférieure du pied, et montant jusqu'à la moitié du gras de la jambe ^. Les uns étaient armés d'épées courtes et de petits boucliers ronds ^, ou simplement d'une épée courte * ; les autres, de faux, d'épieux, pour attaquer et se défendre contre les bêles de grosse taille ; les autres, de javelots, d'arcs, de flèches pour atteindre les animaux légers qui ne peuvent être frappés (jue de loin^; les autres enfin, de gèses* ou épieux d'argent, magnificence qui date des jeux de l'édilité de Jules-César, et que Ton trouve aujourd'hui jusque dans les simples villes municipales".
Il y eut d'abord une chasse de lièvres et de cerfs poursuivis par des cavaliers qui les tuaient avec des flèches qu'ils leur décochaient en galopant ''; puis on passa à des combats de taureaux, genre de lutte qui me rappela nos chasses de la Gaule®. Un Bestiaire s'avança sur l'animal devant lequel les Maîtres agitaient une pièce de pourpre éclatante afin de le mettre en fureur'. Le taureau s'arrêta à cette vue, et repliant alternativement ses jambes antérieures, se lança du sable contre le ventre pour s'animer lui-même'". On acheva de l'irriter en lui jetant des mannequins pleins de foin, représentant des effigies humaines ", et quand sa furie fut au conible, le Bestiaire, à cheval, vint engager le combat. Il le poursuivit, le fatigua par des courses multipliées, puis s'en approchant au galop, lui sauta sur la croupe, le saisit par une corne, le terrassa en lui tordant le cou 'S et lui plongea son épée dans la gorge.
D'autres Bestiaires à pied combattaient des taureaux avec des lances. Ces quadrupèdes montraient beaucoup de furie: l'un d'eux,
1 Besliarii. Cic. pvo SexI. Ci. — Senec. de Dencf. H, 9. =: - Ma/ois, liuin. de Ponipei, I pari. pi. XXXI. = 3 Tliesaur, Morell. Livinoia, tab. I, -1. — Vaillaiil, faniil. rom. Livineia, 2. = 4^Iazois, Ibid. pi. XXXII. = 5 Pollux. V, 3.= «Plin. XXXIII, S. = ■7 .\rad. des Inscript, nouvel, série, I. VU, p. 62. = 8 Caes. de Hell. Gall. VI, 8.= 8 Tauius sua pi'lil iiTilaineiila cornu pœnireas vestes. Ov. Metam. \ll, v. 105, 101.— Senec. de Ira, 111, 30. — Mait. Il, /»3. = "> Ov. Iiisl. IV, 0, v. 50. — l'Iin. VIII. -iô. = 1' Simulacra elliuiiesque honiiniim ex foMio. Ascoii. pro Coinel. ]>. 127. = '* IMin. VIII, ■iô. — Suct. Gland. 21. — Montfauc. Antiii. expliq. suppicm. I. III, pi. 69. ("j Plan cl Desciipt. de Uomo, n" 222.
atteint d'une lanee qui lui traversa le poitrail et ressortit par le cou en demeurant dans la blessure, se jeta sur son agresseur désarmé par sa projjre valeur', et peut-être allait l'exterminer, quand, épuisé par sa blessure, il tomba avant d'avoir pu se venger.
Les lions offrirent un spectacle encore plus terrible. On n'en lâcha d'abord qu'un seuP, puis plusieurs centaines. On leur opposa autant de criminels*, qui, armés d'épieux '^ et de javelols^ combattirent avec un courage vraiment extraordinaire : plusieurs , surpris par le lion qui se dressait sur eux, privés par cette attaque corps à corps de l'usage de leurs armes, s'efforvaient, avec leurs mains seules, de déchirer la mâchoire de l'animal furieux; ou bien, le saisissant par le cou , quand il élevait son mufle jusqu'à leurs épaules, ils cherchaient à l'étrangler en lui comprimant le gosier *.
Comme dans cette vaste enceinte, où un homme ne paraît presque pas plus grand que le fer d'une lance, il n'est guère possible de distinguer les combattants un peu éloignés, je portai presque uniquement mon attention sur un lion magnifique sorti de l'une des carcères près desquelles je me trouvais. Ce superbe animal, amené des forêts de la Mauritanie, n'avait pas moins de quatre ou cinq pieds de hauteur ^ N'ayant pas encore éprouvé la puissance de l'homme, et accoutumé seulement à mesurer ses forces contre les animaux, il laissait voir sur sa large face celte confiance, cette intrépidité calme que donne l'habitude de la victoire. Fier et beau de la terreur qu'il inspirait, il promenait avec une lente majesté ses pas obliques sur l'arène.
Quelques Bestiaires cherchent à l'irriter en exposant des linges blancs à sa vue '^ : cela ne l'émeut point. Des traits lui sont lancés : il méprise ces attaques; il semble pendant longtemps ne vouloir pas se défendre, et protester en quelque sorte contre la violence à laquelle on cherche à le pousser. Cependant les provocations continuent ; alors, s'indignanl de l'audace de ses agresseurs, il sort de son impassibilité: un rugissement grave et prolongé, semblable au grondement du tonnerre*, retentit dans sa gueule profonde; les tresses ondoyantes et dorées de son épaisse crinière s'agitent en tous sens ; la peau de sa face et de son front se contracte et donne à sa physionomie une
» Mazois, Ruin. de Pompei, l pari. pi. XXXII. =2 Mari. VHI, 55. =3 Senec. de Brevil. vil. 13. = * Id. de Providenl. 2. = 5 Id. de Drevil. vit. 15. = •> Buffon, Hist. nat. du Lion. = '' Senec. de Ira, III, 30. = * Jubalos leoncs qui rugilibus suis loniirua pxcitabani. Vopisc. Prob. 19.
expression terrible de fureur; il montre des dents menaçantes; il tire une langue armée de pointes aiguës et dures, capable seule de faire couler le sang. Du fouet meurtrier de sa queue il frappe la terre, il se bat les flancs pour s'animer au combat ^ Il ne rugit plus, il perce les airs d'un cri terrible, court et réitéré subitement.
Les provocations continuent, et une flèche l'atteint au front. Il déploie alors SOS jarrets nerveux , et s' avançant vers les chasseurs par bonds de douze à quinze pieds, i! se précipite sur la foule qui Tenvironne, cherche le Bestiaire qui l'a blessé, et lui fiiit une large morsure, d'où s'échappe un sang épais et noirtâtre. Les autres combattants veulent secourir leur camarade; le lion se retourne, en terrasse un du mouvement brusque de sa queue, bondit encore une fois au milieu de la bande, et va saisir l'un des agresseurs qui vient de lui lancer un javelot, dont sa crinière a été seulement effleurée: il le fait pirouetter, le pousse, le renverse, et, sans daigner le punir par une blessure, le laisse étendu sur l'arène -.
Cependant l'intrépide Bestiaire, qui n'avait pas quitté son arme, blesse le lion sous le ventre. Au même instant il veut se relever et fuir, car son coup avait été mal lancé; mais le lion furieux et rugissant, le terrasse de nouveau d'un violent coup de patte, et le tient étendu à terre sous ses ongles terribles. On ne saurait se faire une idée de la noblesse et de la fierté de sa pose, de la majesté de sa ligure, de l'assurance de son regard; il semblait que, fier d'occuper l'attention d'une aussi grande foule de spectateurs, il voulût letu' donner une idée de sa puissance et de sa force. Cependant les traits pleuvent de tous côtés sur lui , et l'empêchent de déchirer l'ennemi qu'il a vaincu ; son sang coule, mais les blessures l'irritent sans l'épouvanter. Vivement pressé, il recule pas à pas, en frémissant , et la face toujours tournée vers les agresseurs ; le lion ne fuit jamais autrement^ Il s'accule contre l'Épine du cirque, s'arrête un instant, choisit de l'œil son ennemi, et vient droit à lui*. Le Bestiaire l'attend de pied ferme, en tenant en arrêt un long épieu dorique ^ Le lion se précipite au-devant du fer avec l'impétuosité et la rage du désespoir, se crève le poitrail ®, et trouve enfin dans cette dernière lutte une fin digne de son courage. Cependant il ne mourut pas sous le coup ;
1 Plin. VIII, 16. = 2 .î:iian. de animal. V, 39. = 3 Ibid. IV, 33. — Plin. Ibid. = *Plin. Ibid.— Lucan. (, v. 206. = » Mail, de Spect. 23. =6 Scnec. de rrovidenl. 2. — Lucan. 1, v. 210.
LETTRE XCIV. 40a
après être tombé sur le (lanc il se releva avec un effort pénible, lit un petit bontl, retomba, e(, poussant d'borribles rugissements, il expira.
Au moment où il se releva, comme pour recommencer à combattre, quelques cris d'efïroi partirent d'un gradin où siégeait un groupe de nobles patriciennes. Étonné, j'en demande la cause. « C'est Virginie, me fut-il répondu, qui a tremblé pour son frère. « — Comment son frère? un Bestiaire! — Ignorez-vous qu'il y a <( parmi eux beaucoup de jeunes gens des plus nobles familles ' ? « ignorez-vous que c'est un moyen de doubler notre plaisir quand c( le combattant est d'un rang illustre^! » Étonné d'une pareille réponse, j'allais ajouter quebpies questions ; mais mon interlocuteur ne m' écoulait plus; d'autres combats appelaient son attention. Des chasseurs tuaient des lions à coup de traits^; d'autres, après les avoir complètement irrités, leur jetaient tout-à-coup un léger voile siu' la tète. La privation de la lumière causait à ces nobles animaux un moment de surprise et de honte, pendant lequel ils devenaient si dociles, qu'ils se laissaient égorger comme des moutons '^.
Plus loin, certains Bestiaires semblaient jouer à la course avec leurs terribles adversaires: ils fuyaient devant eux, et quand les bêtes qui les poursuivaient étaient bien lancées, ils s'arrêtaient brusquement, sautaient en écartant les jambes, entre lesquelles passaient leurs poursuivants, et recommençaient à courir du côté opposé; ou bien ils saisissaient leur antagoniste par la queue, et, suivant tous les mouvements qu'il faisait en pirouettant sur lui-même pour les atteindre, ils trouvaient moyen d'éviter ses morsures.
Plusieurs portaient une gerbée de roseaux, et dès que leur ennemi, incessamment agacé, venait pour se jeter sur eux, ils s'enfonçaient dans celte enveloppe, y disparaissaient comme un hérisson au milieu de ses piquants, et se rendaient ainsi invulnérables. Il y en avait aussi qui montaient sur d'étroites traverses de bois, un peu élevées de terre, s'y promenaient en équilibre, provoquaient l'animal qui les avait poursuivis, et Tinvitaient à venir auprès d'eux. Quelques-uns, roulant des disques devant les lions, non-seulement se garantissaient de leurs approches ^ mais encore les faisaient fuir par cette simple manœuvre ".
Mais ces jeux cessent et les carcères s'ouvrent de nouveau : on en
' Sue!. AuR. 43. — Uion. XLIII, 23. = ^ Senec. de Piovitlent. 2. = 3 jd. de Bievil. vit. 13. = M'Iin. Vin, 16.= 5Ca.ssiod. Variar. V, 42. = 6 Plin. /éù/. — Sencc. de Ira, II, 12,
voil sortir cent ours de Numidie. Cent Bestiaires Ethiopiens se présentent pour les chasser'. La couleur d'un brun rougeâtre des ours annonçait leurs goûts féroces et carnassiers. Un grondement sourd, mêlé d'un grincement de dents, annonça une colère qui ne tarda pas à se déclarer. Dès que les Bestiaires s'approchèrent, les ours se dressèrent sur leurs jambes de derrière pour combattre. Se jetant avec furie sur leurs agresseurs, ils les frappaient du poing, à la manière de l'honmie, et les embrassant de leurs pattes de devani, les étouffaient souvent dans d'horribles étreintes.
Atin d'égayer les spectateurs, on avait enduit plusieurs de ces ours d'une glu très-visqueuse. Ces animaux, se roulant à terre pour se débarrasser de cet incommode Uniment, y ramassaient une couche épaisse de sable, qui augmentant la gêne de leurs mouvements, et altérant la couleur de leur robe, les rendait, pour le petit peuple, des objets de plaisanteries et de longues risées ^.
Les dernières bêtes qui vinrent ensanglanter l'arène furent des sangliers ^ des panthères africaines *, des léopards" et des éléphants d'Asie, remarquables par leur taille énorme.
Les sangliers montrèrent un instinct as.sez remarquable; attaqués de tous côtés, les plus gros firent face à l'ennemi, en se pressant en rond les uns contre les autres, et mettant les plus petits au centre.
Je n'ai rien vu de plus terrible que les léopards et les panthères : l'air féroce de ces animaux, leur œil inquiet, leur regard cruel, leurs mouvements brusques, leur cri plus fort et plus rauque que celui du chien irrité, portèrent l'épouvante jusque parmi les spectateurs. Trois ou quatre sauts leur sulFisaiont pour s'élancer sur leurs ennemis, et souvent les rendre victimes d'une furie qui ne faisait que redoubler quand ils avaient manqué leur proie *.
Dix-huit éléphanls parurent dans la lice''. Des criminels', armés en Oplites, c'est-à-dire avec des boucliers ronds et des lances très-longues', les attaquèrent corps à corps***, pendant que cinq cents Gétules, placés vis-à-vis d'eux, leur lançaient des javelots et des flèches ". Ces malheureux quadrupèdes commencèrent à se frapper euxmêmes pour s'animer au combat '-. Ayant à se défendre contre wn. double ennemi, ils avaient l'œil partout, et savaient reconnaître avec
1 Solin. 28. = 2 Mari, de Specl. 15. = 3 IbUl. ih, 13, 16. = ' Pliii. VUI, 17. ~ s Mail. Ibid. 17. = ^ Buffon, Hisl. nal. = ■? Senec. de Bievil. vil. 13.— Dion. \XXIX, 38. — 8 Senec. Ibid. =» Suid. v. ù-'t.'y^.= i» Uci,- i-)(7«,- i:J7.yizoi.--'i. Dion. Ibid.= iif.aetulis ex adverso jaculaniibus. l'iin. VIII, 7.— Suct. Cœs. 59.= '* .-Eliaii. de animal. VI, 1.