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une merveilleuse' sagacité celui qui les avait frappés, soit de près, soit de loin : de près, ils le fouettaient à coups de trompe, le terrassaient, et, s'agenouillant, le perçaient de leurs défenses, ou, quand l'occasion était favorable, rétoutfaient contre l'Épine du cirque; de loin, ils allaient droit à lui, Tenlevaient avec leur bras merveilleux, et le rejetant violemment à terre, achevaient de le tuer en le foulant aux pieds.
Les agresseurs pris en flagrant délit ne trouvaient point leur sûreté dans la fuite, car ces animaux géants ont le pas si allongé, que, malgré leur masse pesante, ils atteignaient aisément les coureurs les plus agiles ; mais le manque total de souplesse corporelle, qui les force de faire un circuit toutes les fois qu'ils veulent se retourner, donnait aux Bestiaires un avantage dont ces derniers savaient profiter pour les attaquer par derrière ou en flanc, et se dérober aux eflets d'une trop juste vengeance, par une continuité de mouvements circulaires '.
Les éléphants finirent par succomber, après avoir fait des prodiges de courage. Un entre autres excita l'admiration générale : les pieds percés de coups, ne pouvant plus se soutenir, il se traîna sur les genoux vers les Gétules, et employa ses derniers efforts à leur arracher leurs boucliers ; il les faisait voler dans les airs, au grand plaisir des spectateurs, (jui s'amusaient de les voir retomber en pirouettant, comme si c'eût été l'etiét de l'adresse et non de la fureur. Cependant le combat continuait toujours, et l'intrépide animal fut atteint au-dessous de l'œil d'un javelot qui pénétra jusqu'à la cervelle, et le tua raidc. Alors une terreur panique s'empara de tous les autres éléphants- ; ces animaux, impétueux et fiers dans le premier choc, perdent ordinairement courage quand ils se voient vaincus^. D'un mouvement unanime, ils se rapprochèrent tous, se rangèrent en troupe j)0ur fuir \ et tentèrent de forcer l'enceinte qui les séparait des spectateurs; mais la grille de l'Euripe leur offrant un obstacle infranchissable, ils cherchèrent à fléchir le peuple par des postures suppliantes et des attitudes qu'il serait impossible de décrire : tout couverts de blessures, ils parcouraient l'arène, leurs trompes dirigées vers le ciel, comme pour implorer sa vengeance ou sa miséricorde, et faisaient retentir l'air tantôt de soupirs durs et brefs, tan-
' BiifTon, llist. Nal. ='« Cic. Ep. famil. VU, 1. — Min. VUI, 7. — Dion. XXXIX, 58. — ^ lïulTon, Ihid. = * /Elian. de animal. VII, 36.
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lot (lésons rauqueset prolongés, semblables à ceux d'un instrument (l'airain. Le ton de l(>ur lamentation était si perçant, qu'on devait l'entendre d'ime extrémité de Rome à l'autre*. Cette scène émut beaucoup les spectateurs; tous se levèrent en versant des larmes, et. sans égard pour le rang de Drusus, chargèrent ce jeune homme de stupides imprécations - *.
Oh! l'heureuse sensibilité! pourquoi faut-il quece peuple, si compatissant pour des éléphants, soit le même qui se récrée à faire <>ombattre des hommes contre des bêtes féroces, et les force d'affronter une mort d'autant plus terrible, que chaque blessure leur rappelle qu'ils luttent avec leur vivant tombeau M Toutes les précautions sont prises pour que ces malheureux ne puissent échapper; la fuite, même d'un instant, leur est interdite, et s'ils veulent, saisis par une trop juste terreur, se dérober à la dent homicide d'un pressant adversaire, dans quelque endroit qu'ils se réfugient, ils y rencontrent des gens qui les repoussent à coups de fouet, et les contraignent, par la douleur, de retourner à la mort *.
Tu penses bien que l'on ne choisit pas un pareil métier par goût ; et si l'on excepte quelques nobles dépravés , dépravation due à l'empereur Auguste, qui a donné des Chasses où les combattants étaient tous de cette classe^ ; si l'on retire un petit nombre de malheureux que la misère pousse à se vendre ou à se louer pour ces combats sans honneur ^ les Bestiaires sont en général des transfuges ou des fuyards des armées romaines'', des prisonniers de iiuerre *, et quelquefois, quand les prisonniers manquent, des amis et des alliés du peuple romain, violemment enlevés de leurs provin- (;es par les proconsuls, et expédiés à Rome comme un vil gibier destiné aux Chasses^.
Section IV. Profusion des animaux dans les Chasses et durée de ces fctes. — En voyant figurer le divin Auguste comme un simple mortel dans ce que tu viens de lire, tu te seras sans doute aperçu que cette lettre est ancienne. En effet, il y a près d'un quart de siècle qu'elle est écrite et que je dus te l'envoyer. Je la gardai pour en compléter la fin, et comme je fus quelque temps sans pouvoir le faire, je finis par l'oublier. Ces jours-ci je l'ai retrouvée au fond de mon scrinium,
' Le rri de Téléphant se fait entendre de plus d'une lieue. BufTon, Hist. Nal.= * Cic. Kli. (amil. vu, 1. — Plin. Vlll, 7— Dion. XWIX, 38. = 3 Cassiod. Vaiiar. V,42.— Teiliill. Apologet. 9. = ' Sener. Ep. 7. — s Suel. Aug. 43. = » Senec. Ibid. — Mail, de Speçi. 17. = " Tit.-Liv. 1,1. Kpilo. —V. Max. II. 7, 13. =8l'lin. Ibid. ="0,10.111 l'iso. 3fi.
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et je te Tenvoie en la terminant par un paragraphe, jnclange de souvenirs et de recherches. Originairement je voulais te parler des diverses Chasses célébrées dans les antres quartiers de Rome, et de la quantité dhommos et d'animaux tués pour célébrer dignement le jour natal d'Auguste.
Sur le premier point, je me souviens seulelnent d'avoir entendu dire qu'il y eut une espèce de Chasse aquatique dans le cirqite Flaniinius; il fut remph d'eau, et son arène changée en étang dans io([uel on lâcha des hippopotames* et trente-six crocodiles, qui tous furent tués par des pécheurs montés dans des barques*.
Je ne suis pas beaucoup plus avancé sur le deuxième point : le recensement libitinaire que j'avais entrepris me dégoûta bientôt, et je ne le poursuivis pas. Je n'en ai guère de regret; des généralités, et surtout quelques notions historiques sur ce que j'appellerai le luxe d'animaux dans ces Chasses urbaines, seront plus intéressantes. Voici le résultat de mes récentes recherches sur ce sujet.
La profusion des animaux dans les Chasses est immense depuis longtemps. Les progrès ont été d'autant plus rapides que cette profusion constitue la magnificence de ces sortes de spectacles, et que de tout temps on a regardé la splendeur des Jeux comme un hommage rendu à la majesté du peuple Romaine Tite-Live rapporte, conmie une chose digne de remarque, qu'aux jeux du cirque, donnés par P. Scipion Nasica et P. Lentulus, l'an cinq cent quatrevingt-trois, on vit paraître soixante-trois panthères d'Afrique et quarante autres animaux, tant ours qu'éléphants*.
Quatre-vingts ans auparavant, on avait tué à coups de flèches et de javelots cent quarante-deux éléphants dans le cirque, mais moins par magniticence que par nécessité : ces animaux avaient été pris dans une bataille contre les Carthaginois, et la république ne voulait ni les nourrir, ni les donner aux rois ses alliés". Dans la suite, le peuple, accoutumé à celte profusion, força tout le monde d'être magnifique, c'est-à-dire prodigue, et de lui offrir quelque chose d'extraordinaire.
Ainsi, iM. Scaurus imagina de faire transporter à Rome, à l'époque des jeux de son édilité, un hippopotame et cinq crocodiles, pour lesquels il fit creuser exprès un euripe ®.
Glodius Pulcher ht le premier combattre des éléphants dans le
» Solin. 34. = » Dion. LV, 10.= »l>lin. VIU, 7. = » Til.-Î.iv. XI.IV. 18. =!• Plhi Ibid. 6.=^ 6 ibfj. 26.— Solin. 34.— Amm. Marrell. XXII, 1.1.
cirque, pendant son édilité curule, l'an six cent cinquante-cinq. Vingt ans après les deux frères , Lucius et Marcus LucuUus , remplissant la même charge, les commirent avec des taureaux *; et sons le second consulat de Pompée, à la dédicace du temple de Vénus victorieuse, on vit pour la première fois des éléphants *, au nombre de dix-huit ou de vingt, lutter contre des Gélules armés de javelots*.
Le premier combat d'honmies et de taureaux fut donné par Jules- César, dictateur*, peut-être à l'imitation des chasses qu il avait vues dans notre pays.
Veux-tu quelques exemples de la profusion des animaux les plus rares? Sylla, préteur, donna une Chasse de cent hons à crinières ; le grand Pompée, une de six cents ^ dont trois cent quinze à crinières ; César, dictateur, une de quatre cents ^
Un ancien sénatus-consulte défendait d'amener des panthères africaines en Italie, sans doute dans la crainte que ces animaux féroces ne s'y propageassent; mais vers la fin du siècle dernier ("), un tribun, Cn. Aufidius, porta la question devant le peuple, et ce maître souverain permit d'en amener pour les Chasses. Scaurus, usant jusqu'à l'excès de cette autorisation , fit égorger cent cinquante panthères dans les jeux de son édilité. Pompée alla jusqu'à quatre cent dix; et Auguste enchérissant sur eux, en réunit quatre cent vingt '. Dans ses Jeux ordinaires, le nombre des bêtes féroces n'était jamais moindre de cent à cent cinquante : lui-même a écrit dans son testament politique, que, dans vingt-six Chasses qu'il donna tant en son nom qu'au nom de ses petits-fils , il a fait tuer environ trois mille cinq cents animaux* !
Un obscur citoyen nommé P. Servilius, s'est acquis une sorte de célébrité pour avoir donné une Chasse où l'on tua trois cents ours ' et autant de panthères et de léopards'".
Et le nombre des Bestiaires qui parurent avec tous ces animaux? Je l'ignore ; les historiens n'en parlent pas. Probablement qu'ils les estimaient si fort au-dessous des bêtes, qu'ils ne jugèrent pas à propos de les compter. Au reste, ils firent comme le peuple qui s'intéresse bien plus à l'animal qu'au Bestiaire.
Le gibier de ces Chasses si meurtrières coûte peu de chose, et
» Plin. Vni, 7.= ^ Ibiâ. —Senec. de Bic\it. vit. 13.— Dion. XXXIX, 58.— Asron. in Piso. p. 166. =» Plin. — Scnec — Dion. /iiV/. z:=4 Pliii. VUI, i^. — ^Ihid. 16.-Solln. 29.= 6piin. lbid. = - Ibid. 17. = 8 Lap. Ancyr. coi. 4.= » Dion. LUI. 27.= 1" Africanse beiluae. Plin. VUI, 17. («) L'an 670.