‹ Rome chrétienne ou tableau historique des souvenirs et des monuments chrétiens de RomeChapitre 7 sur 48 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

des grandes œuvres et des grands hommes : Magna parens frugum, magna virum.

En réimprimant Rome chrétienne, je l'ai soigneusement revue. Quelques expressions m'ont été signalées dans le tableau des mœurs ; je les ai fait disparaître. Quelques passages se rattachaient plutôt à l'histoire générale de l'Eglise qu'à l'histoire même de Rome; je les ai supprimés. Mais, en même temps, j'ai donné des développements tout nouveaux à l'étude des œuvres et de la vie intime de la ville pontificale. Les derniers événements dont cette ville a été le théâtre ne pouvaient être passés sous silence ; j'en ai retracé le fidèle tableau. Mon livre commence à l'arrivée de saint Pierre, voyageur inconnu, chez le sénateur Pudens : c'est l'espérance se faisant jour tout à coup au fond de l'abîme du paganisme : et il se termine désormais au retour si désiré, si applaudi, de son vénéré successeur Pie IX, après l'exil de Gaëte, et à la proclamation solennelle du dogme de l'Immaculée Conception de Marie. C'est encore et toujours l'espérance; mais c'est aussi le triomphe.

J'ai été assez heureux pour pouvoir m'oider dans ce long travail des conseils du vénérable et savant évêque de ma ville natale, Mgr Jaqueraet; il m'est doux de lui en témoigner ma reconnaissance. J'adresse aussi mes remerctments sincères à tous ceux qui m'ont fourni des documents ou des indications Je les adresse aux amis connus ou inconnus qui, en France et en Italie, ont bien voulu patronner mon œuvre. Quelques-uns malheureusement ne sont plus ici pour m'entendre : pourquoi ne nommerais-je pas MM. Audin et Ozanam ? Mais d'autres m'entendront. Je les adresse surtout à ceux qui, en parlant avec éloge de Rome chrétienne dans leurs écrits, lui ont fait un nom qui vivra. C'est à eux que je dois cette seconde édition, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus précieux pour un auteur, l'occasion de se corriger soi-même.

» Je citerai/entre autres, un savant allemand, M. de Reumont, qui, sur la demande de madame la duchesse de Zagarolo, et sans me connaître, a bien voulu m'envoyer un cahier d'observations et de notes où brille non moins sa vaste érudition que son extrême obligeance.

INTRODUCTION

La pensée qui a inspiré cet ouvrage a été de présenter un tableau historique des souvenirs chrétiens qui nous attachent à Rome, à cette maîtresse des gloires augustes, comme dit si bien le père Lacordaire \ Ces souvenirs sont de plusieurs sortes : les uns tiennent aux monuments, les autres à la vie des Saints et aux grandes actions de la papauté. La plupart des voyageurs qui font le pèlerinage de Rome possèdent à fond Tite Live et Tacite ; et le Forum où parlait Gicéron, la Curie de Pompée où périt César, la Voie Sacrée que parcouraient les triomphateurs, le Panthéon d'Agrippa, les thermes, les amphithéâtres, les statues préoccupent à l'avance, absorbent leur imagination. Mais les entendrez-vous s'informer de l'école de saint Augustin , de la maison de saint Ambroise, de la demeure où saint Jérôme

1 Oraison fUnèbre d'O'Conncll, p. 307, T. IV, Conférences de Notre-Dame de Paris.

INTRODUCTION

enseignait les divines Ecritures à Paula, à Fabiola, à Marcelle, ces filles des consuls de la vieille Rome ? Cherchent-ils à découvrir la trace des Saints sur cette terre consacrée? Sentent-ils leur cœur battre d'émotion en approchant de la chaire où prêcha saint Dominique, de l'oratoire où pria saint François d'Assise, des sanctuaires qui entendirent les homélies de saint Grégoire le Grand, du palais qu'habitèrent les Léon, les Grégoire, les Nicolas, les Innocent, ces grandes lumières du moyen-âge qui éclairent encore nos sociétés modernes? Non, parce que Rome chrétienne n'est pas connue ; parce qu'autant on a pris soin de déterrer Rome païenne et de populariser son histoire, autant il semble qu'on ait craint de révéler l'histoire de Rome chrétienne et de faire admirer la merveilleuse influence qu'elle a exercée sur le monde. 11 y avait donc là une lacune à remplir dans nos études ; j'ai cherché à le faire pour mon propre compte, et c'est le résultat de ce travail que je présente au public comme un essai qui pourra peut-être engager de plus habiles que moi à utiliser, dans l'intérêt de tous, ce trésor de grands et précieux souvenirs \ On lit dans les ouvrages de Pline le Naturaliste un

1 Depuis que j'ai écrit ces lignes, ont paru les beaux ouvrages île Mgr Gerbet et de Mgr Gaume.

INTRODUCTION

passage étrange. Suivant Pline, Rome avait deux noms ; mais l'un de ces noms ne devait jamais être prononcé ; c'eût été un crime de le faire entendre dans le secret des cérémonies païennes , cujus nomen altemm dicêre in arca?iis cœrimoniarum nef as ha-* betur; et un citoyen, Valerius Soranus, fut sévèrement puni pour avoir osé le rappeler, luitque mox pœnas. Qu'était-ce donc que ce nom qui faisait trembler l'augure et agitait le magistrat sur sa chaise curule? — C'était, nous apprend Macrobe, le nom du dieu sous la protection duquel Rome était placée, et l'appellation latine de la ville *. — On ne voulait exposer ni le dieu, ni la ville, aux effets funestes des invocations de l'ennemi. Ainsi, pour mieux garder ses dieux, on les cachait ! Et Rome pesait de tout le ' poids de sa corruption et de sa tyrannie sur les peuples ! Mais un jour devait venir où le règne de la force aurait un terme, et où, de cette cité décrépite au sein de laquelle toute vie sociale s'était éteinte dans une débauche effrénée de l'esprit et des sens, sortirait une cité nouvelle, ne tremblant plus pour son Dieu, ne cachant plus son nom, une autre Rome

Veuve du # peu pie-roi, mais reine encor du monde !

1 Ce nom mystérieux était Valentia. qui signifiait Force en lalin, comme P«pj le signifiait en grec. Chaque ville avait ainsi doux noms, le nom vulgaire et le nom sacré.

INTRODUCTION

Tel est le grand spectacle que nous offre Rome chrétienne, dès le premier jour. Où en était, en effet, la Rome des consuls et des empereurs, lorsque la Rome des papes commença à réagir contre les profanations antiques? Elle en était à Néron 1 C'est de Néron que date cette ère nouvelle, disons mieux, cette créa' tion renouvelée, suivant le mot de Bossuet, qui épura les sentiments et les idées, lit concevoir à l'âme de saintes passions, et éleva l'humanité de toute la hauteur de l'Evangile.

Mais au moment où la civilisation allait prendre un essor sublime, les invasions des Barbares vinrent ra- . lentir son mouvement. L'Europe, le monde entier, eurent à subir une dévastation qui dépeupla les royaumes et ruina les études : alors la nuit se fît; mais du milieu de cette nuit la lumière ne tarda pas à renaître. D'où vint-elle ? Des tentes des vainqueurs, ou des chaumières en cendres des vaincus ? Il y avait à Rome un autel où le feu sacré ne s'éteignit jamais ; si sa flamme n'éclaira pas toujours le génie, elle embrasa du moins toujours la charité, et la charité est patiente; lorsque toute voix se tait, lorsque toute science est détruite, elle n'est pas ébranlée : elle souffre tout, mais espère tout \ C'est par elle, c'est par sa force expansive, plus

1 Charitas patiens est... nunquam excidit... sive linguœ cessaient, sive scientiadestruetur... omnia suflert, omnia sperai. Prima ad Corint., c. XIII.

INTRODUCTION. 17

expansivo que celle du génie, qu'on peut expliquer la civilisation des Barbares, œuvre immense qui est une des gloires du Christianisme et de ces siècles si méprisés aujourd'hui.

Il ne faut pas croire en effet, à voir l'inertie dans laquelle languirent pendant longtemps l'industrie et les beaux-arts, que toute activité fût éteinte dansles intelligences ; non , mais cette activité se répandait sur la partie morale de l'humanité, au lieu de se porter sur la partie matérielle. On n'inventait encore ni la poudre, ni l'emploi de la vapeur; maison abolissait l'esclavage, on créait des lois et des institutions qui ont fait de l'Europe ce qu'elle est. Nés après le combat, nous oublions les luttes de nos pères ; jouissant de tous les avantages d'un ordre régulièrement établi, nous n'avons pas un souvenir de reconnaissance pour les souffrances et les travaux de ceux qui nous ont enfantés à la vie sociale. Est-il donc moins difficile de dompter le caractère des hommes que de dompter les forces de la nature ? C'est un beau spectacle sans doute que celui de ces ateliers où la matière semble animée du souffle divin : tout y est grand, tout y est sublime, sauf trop souvent l'aspect de l'homme 1 Mais, à la vue de la misère et de la dégradation morale et physique que ces merveilles de notre génie traînent après elles, avons-nous bien le droit de condamner les institutions de nos pères, ces vieux ateliers de la pensée surtout,

LNTHODUCTION

qui, sous le nom de monastère, étaient ouverts aux âmes contemplatives, aux cœurs fatigués du monde, aux intelligences avides d'études, puis aussi au pauvre, car on ne voulait pas qu'il fût placé dans l'absolue dépendance du riche? L'homme fut surtout considéré au moyen-âge comme être pensant, tandis que de nos jours on ne l'envisage le plus souvent que sous les rapports de producteur et de consommateur. L'améliorer en parlant à son cœur, calmer les agitations qui le dévorent, lui donner la religion comme un appui dans ses traverses, tels furent les principes civilisateurs de cette époque prétendue barbare. Aujourd'hui, au contraire, on excite les agitations au fond de nos âmes ; c'est en offrant au malheureux la séduction cuisante de l'or qu'on prétend le conduire au travail et à la vertu ; mais non, il n'y a plus de vertu, c'est l'intérêt qui est le mobile des sociétés modernes î On a rapetissé l'idée sublime du bonheur jusqu'aux mesquines proportions du bien-être; on ne veut plus d'autels et l'on s'agenouille devant un coffre-fort!

Voilà quelle est la civilisation pour laquelle nous dépensons notre or, nos sueurs, notre sang, comme autrefois on les dépensait pour la conversion des peuples. L'homme s'épuise vite dans ce labeur inintelligent et muet, et nous voyons toutes ces existences déflorées promener dans les rues de nos villes leurs

INTRODUCTION

souffrances sans consolation , leurs pensées sans avenir.

La tâche de Rome chrétienne est donc aujourd'hui de lutter contre la cupidité et surtout contre l'indifférence religieuse qui en est la source. Mais peut-ôtre est-ce la moins difficile de toutes celles qu'elle a accomplies. L'indifférence n'est pas naturelle au cœur de l'homme; il y a chez lui une aspiration trop incessante vers le grand , vers l'inconnu , pour qu'il se laisse longtemps absorber par ce sommeil d'épuisement qui suit les longues luttes. Partout on peut reconnaître dans la société cette inquiétude morale, ce besoin d'études, et cette ardente recherche d'une conviction, qui révèlent la conscience d'un profond malaise et sont autant de signes providentiels d'un meilleur avenir.

J'ai écrit ce livre avec la foi profonde et la simplicité d'un chrétien; on ne s'étonnera donc point de m'entendre raconter des miracles et professer plus d'admiration pour des prodiges de sainteté dont l'exemple tend à rendre les hommes meilleurs que pour des actions d'éclat qui les tuent. Tout est miracle en nous et autour de nous, si par ce mot on entend un fait inexplicable par les seules forces de la raison. Expliquons-nous le son qui bruit dans nos oreilles, le paysage qui se réfléchit dans la prunelle de nos yeux, la volonté qui circule comme un fluide électrique par

INTRODUCTION

tous nos membres ? et la vie, la mort, les avons-nous sondées jamais? De quel droit, êtres impuissants, viendrions -nous donc mettre un frein à la toutepuissance de Dieu? C'est cependant ce que chaque jeur nous entendons faire avec une outrecuidance qui se croit au-dessus de tout. Nulle époque n'a été plus féconde que la nôtre en esprits superbes : à l'aide de quelques systèmes de philosophie ou de quelques équations mathématiques, on vous dira, mieux que toutes les générations passées, le mot de ces profonds mystères qui ont efFrayé les siècles ! Dieu n'est plus pour beaucoup de gens qu'une idée vague et indécise; pour quelques-uns même c'est une hypothèse inutile, et leur sourire descend avec pitié sur la plèbe ignorante qui croit encore au paradis, aux mystères et aux miracles, tout bonnement comme Corneille, Pascal et Bossuet ! Eh bien ! ces hommes-la sont encore les plus crédules de tous ; car on a beau faire, à moins d'anéantir en soi l'intelligence, on a toujours une foi, et leur loi est de toutes la plus contre nature et la moins prouvée : ils croient au néant !

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