CHAPITRE PREMIER
O Rouu noibli*. orbu «l domina CnncUrum urbium excellentiuima...
salutem dicimot tibi! pcr otnnia Te benediciaus, «al»e, per seeuU '
Hymne chrétienne.
PREMIER SIÈCLE
Si l'impression que cause la vue de Rome est si puissante sur toutes les âmes, sur celles du philosophe et de l'antiquaire, refroidies par les systèmes, comme sur celle de l'artiste au cœur chaud et à l'ardente imagination; que ne doit-elle pas être pour le pèlerin, qui voit toujours dans la grande ville la capitale du monde, caput orbis ? Car n'est-elle pas le siège de cette Eglise indéfectible, qui a couvert les nations de la gloire de Dieu comme l'eau de la mer recouvre les abîmes et qui, plus puissante que la république et les Césars, maintient depuis dix-huit siècles l'empire qu'elle s'est
1 Isaie.
acquis sur l'univers? Pour celui-là, les sentiments qu'il éprouve, en approchant de Rome, s'épanchent, comme la prière, en gémissements inénarrables *. Vous marchez sur un sol désert et nu ; point de maisons, point d'arbres ; mais çà et là des troupeaux de buffles et de cavales ; au loin un grand cercle de montagnes vaporeuses, et devant vous la plaine, la vaste plaine, dans une étendue que l'œil a peine à embrasser. Vous allez lentement, car la chaleur pèse, accable ; un immense ennui vous domine, lorsque tout à coup du milieu des herbes llétries surgit un globe lumineux, c'est la boule de Saint-Pierre ! Qui pourrait alors ne pas être ému en entendant répéter autour de soi : Rome ! Rome ! en voyant poindre à l'horizon la croix, mystérieux symbole de cette patrie commune à toutes les intelligences chrétiennes ! Lorsqu'elle vous apparaît rayonnante des feux du jour, au milieu de cette solitude aride comme la vie de l'homme, triste et monotone comme ses pensées, vous êtes saisi d'un saint respect, et vous ressentez au dedans de vous cet attendrissement filial des croisés lorsqu'ils aperçurent Jérusalem *.
On s'empresse alors, on a hâte de toucher à la ville des grands souvenirs; durant plusieurs heures elle semble fuir devant vous ; mais cependant, à mesure
1 Saint Paul, ad Rom., c. VIII. v. 26.
2 Cette première impression est aujourd'hui complètement perdue. Les chemins de fer, en facilitant le pèlerinage, lui ont fait perdro beaucoup de sa poésie, et rien n'est pénible, en approchant de Rome, comme ce bruit et celte vitesse qui empêchent toute rctlexion, puis le vulgaire tohu-bohu d'une gare qui met la ville éternelle sur le même pied que Londres et Paris.
PREMIER SIÈCLE
que la distance diminue, les formes élancées de la coupole se dessinent plus majestueusement sur le bleu azuré du ciel ; une multitude de dômes et d'aiguilles se jouent alentour avec les hautes tours carrées du moyen-âge ; vous apercevez les frontons des temples, les splendides corniches des palais : c'est comme une vision qui réaliserait pour vous une de ces villes merveilleuses qui apparaissent à l'œil fasciné du voyageur au milieu des sables du désert. La route passe quelquefois près de tombeaux antiques, dont l'un se nomme à tort le tombeau de Néron. Deux ou trois torrents la traversent ; mais, sans le bruit de leurs eaux sur les cailloux, à peine prendriez-vous garde à leur cours sinueux, qui se dérobe sous des buissons de lauriers nains et de bruyères. Bientôt enfin on aperçoit le Tibre ; il roule ses flots jaunâtres sous les arches d'un pont demi-antique : c'est là que Cicéron arrêta les émissaires de Catilina ; c'est près de là, à droite, suivant la tradition la plus probable, audessus de cette petite église dont la coupole s'élève derrière les pins de la villa Mellini, qu'apparut dans le ciel cette croix lumineuse autour de laquelle on lisait : In hoc signo vinces. Au lieu même où vous marchez, luttèrent, acharnées et terribles, les armées de Constantin et de Maxence, dans cette sanglante bataille qu'ont immortalisée le génie de Raphaël et le pinceau brûlant de Jules Romain.
Lorsque vous mettez le pied dans la ville éternelle, la pensée vous échappe, étourdi que vous êtes par le bruit des eaux jaillissantes *, et le roulement précipité
1 « A tous les bruits ordinaires des grandes cités, se mêle ici le
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des voitures : carrosse empanaché du rouge du cardinal, équipage aux riches livrées du patrice, légères careielles du peuple. On croit entendre un lointain écho de la Rome de Ju vénal, de cette ville de tant de bruit où il fallait posséder de vastes domaines pour pouvoir dormir : Magnis opibus dormitur in urbc.
Et, en môme temps, vous apercevez partout des églises, des statues, d'élégantes fontaines : Rome est une ville de chefs-d'œuvre, de contrastes, de merveilles apportées de tout pays ; le buffle y rumine pesamment couché au pied des colonnes du temple de la Fortune Virile* ; l'obélisque égyptien s'y élance, gracieux et svelte, devant les temples du Christ, entre les ouvrages de Phidias.et de Praxitèle ; et les ruines gigantesques de l'amphithéâtre Flavien, au lieu des vieilles clameurs: Les chrétiens aux bêtes! n'entendent plus que les prières de quelques moines et de paysans à genoux, invoquant la miséricorde divine pour les pèrsécutés et les persécuteurs, pro afflictis et persequentibus eos 2 .
Que d'autres s'efforcent maintenant de déterrer Rome païenne de dessous les débris que le temps a amoncelés ; qu'ils se perdent en conjectures sur les lieux où l'on fit voler l'encens en l'honneur de Laverna ou de Sterculus; qu'ils cherchent à restituer à Jupiter» à César, à Vénus, quelque peu des prestiges de leur culte. Pour nous, laissons dormir leur sommeil à ces
bruit des eaux que l'on eutend de toutes parts, comme si l'on était auprès des fontaines de Blanduse ou d'Egérie. » (Chateaubriand.)
1 Ces contrastes sont communs à Rome : le quartier général des bœufs est à l'antiqi e Forum, et celui des buffles dans l'espace qui sépare les temples de Vesta et de la Fortune Virile.
* On a établi un chemin de croix au Colysée.
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divinités d'un jour ; elles ont moins vécu que le grand cloaque de Tarquin !
Celui qui voit dans le passé autre chose que l'agencement iirtistique de quelques pierres, qui n'estime les monuments d'autrefois qu'autant qu'ils se rattachent à l'histoire de la civilisation et du perfectionnement de l'humanité; celui qui ne voit dans la puissance romaine qu'un colosse écrasant le monde de son poids, sans jamais lui tendre une main secourable pour l'élever jusqu'à lui, celui-là jettera un regard de pitié sur le Forum, et s'écriera avec le Tasse : « 0 Rome ! ce ne sont pas les colonnes, les arcs de triomphe, les thermes que je recherche en toi, mais le sang répandu pour le Christ, et les os dispersés dans cette terre maintenant consacrée. Bien qu'une autre terre l'enveloppe et la recouvre partout, oh i puissé-je lui donner autant de baisers et de larmes que je puis faire de pas en traînant mes membres infirmes ! »
Oui, c'est Rome chrétienne, c'est elle seule qui est admirable aux yeux du philosophe. La Rome des Brutus et des César fut puissante par le glaive, mais elle corrompit, elle humilia, elle asservit l'humanité. Rome chrétienne n'eut aucune force apparente, et elle consola, elle éleva, elle délivra l'humanité : à elle se rattachent tous les prodiges de la civilisation moderne ; à elle donc, à ses monuments sacrés, à ses saintes reliques, notre respectueuse admiration et nos hommages !
Il est assez d'usage parmi ceux qui se disputent les restes des rideaux de Voltaire à Ferney, qui contemplent avec un pieux recueillement le mouchoir sale
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de Jean-Jacgiies à l'Ermitage, ou qui se chargent de débris de marbre arrachés à quelque temple païen, de se moquer de la bonhomie des chrétiens s'agenouillant devant des ossements, devant des parcelles de bois richement enchâssées dans l'or. Ils sourient de pitié en nous voyant prier, à Saint-Marie -Majeure, au pied du berceau de l'Enfant-Dieu ; à Saint-Jean de Latran, devant la table sur laquelle fut célébrée la cène ; en nous voyant monter à deux genoux les degrés que monta Jésus-Christ durant sa passion ; ou bien nous humiliera Sainte-Praxède devant la colonne ; à Sainte- Croix, devant le bois auguste; à Sainte-Marie in Campo-SantOy devant la terre qui furent arrosés de son sang. Superstition! folie! s'écrient-ils; et ils ne voient pas, ces hommes si fiers de leur science, que cet' humble berceaû, ce meuble de l'indigent, entouré de pierres précieuses, c'est la réhabilitation, l'anoblissement du pauvre ! Qu'était, en effet, le pauvre dans ce monde antique, dont on scrute avec tant d'admiration les vestiges? Esclave, gladiateur, il servait, il mourait pour le plaisir du riche ; voila toute sa vie ! Et les philosophes applaudissaient! ils déclaraient que l'esclave n'était pas de môme nature que l'homme libre! Aujourd'hui, il est vrai, ils parlent, en docteurs, d'égalité et de liberté; mais que vaut cette éloquence posthume près du berceau de Sainte -Marie-Majeure !
Et maintenant, si vous attachez quelque prix aux idées de dévouement et de sacrifice, si vous admettez une Providence quelconque pour expliquer l'inégale répartition des biens et des maux sur la terre, où en trouverez- vous de plus touchants symboles, que cette table où s'est assis un Dieu et où il s'est distribué lui-
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même à ses disciples; que cette colonne, cette croix sur lesquelles il a souffert pour ceux qu'il aimait, et souffert jusqu'à la mort; que cette glorification enfin des instruments de son supplice ; que cet éclat, cette pompe, ce respect dont on les environne, haute et solennelle réparation, heureux présage pour celui qui gémit et qui pleure ; car ce sont autant de voix pour lui dire que ses larmes sont comptées, et qu'il n'est pas une de ses souffrances qui ne lui vaille un trésor? Oui, si à de telles pensées, certaines personnes ne savent répondre que par un dédain amer, si leur cœur ne palpite pas à des émotions qui font vibrer des milliers de poitrines, si ce qu'il y a de plus saint au monde les touche peu, elles n'ont de l'homme que le mouvement, mais leur âme est aussi froide qu'un cadavre !
La loi de Jésus-Christ fut annoncée pour la première fois à Rome par saint Pierre, vers l'an 41 *. Suivant la tradition, le saint apôtre se logea au Vicus patricius, entre l'Esquilin et le Viminal, dans la maison du sénateur Pudens, qui fut des premiers, avec toute sa famille, à abjurer le culte des idoles. A la place de cette maison a été édifiée dans la suite la petite église de Sainte-Pudentienne, avec son haut clocher byzantin*.
1 La venue de saint Pierre à Rome a été niée par quelques protestants; mais toute leur dialectique est impuissante contre l'autorité de saint Jérôme, Catalogus scriptorum ecclesiasticorum, in Petro; de Tertullien, de Prescriptionibus, c. XXXVI, et d'Eusèbe, Historia ecclesiastica, lib. Il, cap. XIV.
3 Martial, qui habitait près du Vicus patricius, célèbre, dans plusieurs de ses épigrammes, son ami Pudens et son mariage avec la Bretonne Claudia, que les Romains eussent revendiquée pour Rome, et les Athéniens pour Athènes. Or, il est remarquable que ce» deux