‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 1 sur 73 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

d'aujourd'hui accumule. C'est pourquoi elle est d'une complexité infinie où viennent s'unifier bien des civilisations. Tel, forgeron merveilleux qui martelait ses sujets, a voulu fragmenter cette plénitude, débiter en menue monnaie, monnaie des Césars, monnaie du Pape, monnaie du Roi, monnaie de la démocratie future, la richesse compacte que les siècles ont solidifiée ; mais elle reste cohérente, intégrale, comme le bronze de Corinthe où l'incendie de Memmius allia tous les métaux précieux. En ses modes divers Rome m'apparaît une, depuis la bourgade romuléenne, qui elle-même ne fut point primordiale, jusqu'à la capitale de la troisième Italie, qui se rue à toutes les modernités sans vouloir ou pouvoir secouer le poids des testaments qu'elle a reçus. Le progrès s'accomplit ici dans la continuité. Aussi Rome estelle la cité historique par excellence, celle où chaque pas vous communique des pieds à la tête le sentiment quasi olympien de l'Évolution, où les contradictoires se fondent.

Cette évolution harmonieuse est sensible aux harmonies extérieures. De la ruine archaïque au palazzo d'aujourd'hui il n'y a pas seulement juxtaposition, mais pénétration intime. x\u Forum, la préhistoire prête sa base de tuf aux blocs de la République, où s'appuient l'Empire, puis le paléochristianisme, et enfin le « temple » néo-classique de la Renaissance, repris et adorné par le baroque xvm^ siècle ; matériaux, principes de construction, système décoratif se transmettent, donc se perpétuent. Comme dans l'âme romaine où les traditions s'amalgament, il n'y a souvent qu'une Rome dans le bloc de briques ou de pierres où chaque âge a maçonné ses vestiges. Il y a ici entre tous

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les legs dupasse, moellons ou sentiments, la cohésion que donne le fameux ciment romain.

Une harmonie profonde fond ces choses dans le pittoresque. Le mot est italien; et la végétation y fait trembler ses feuilles. Nulle part le végétal ne s'attache plus intimement à la ruine ni ne décore mieux l'édifice moderne; c'est sans doute parce que la ruine est œuvre de mort que les guides de Stendhal au Palatin voulaient que la flore en fût vénéneuse. Les orangers devaient embaumer la voluptueuse Farnésine, et les cyprès balancer sur la villa d'Esté la majesté qui convient à la fois au souvenir des vies princières et aux horizons du Latium. Les lauriers impériaux couvrent de gloire le Forum ; la dénomination populaire appelle encore aujourd'hui telle église S. Salvatore in lauro.

A la ruine, à l'édifice d'hier ou d'aujourd'hui, au végétal s'accrochent la légende, la chronique ou Thistoire. Les pierres ici sont de l'âme figée, et sous les arbres d'Italie, oliviers, chênes-verts ou pins-parasols, tous plus épais de souvenirs que de frondaisons, on est envoûté à la fois d'ombre et de passé. Et c'est une harmonie de plus en plus touffue qui fait la joie de l'esprit après l'enchantement des yeux.

Pour soutenir et envelopper tout cela il y a les choses éternelles, le sol, l'air et la lumière. C'est une harmonie plus large encore, suprême, qui s'impose ici plus fortement qu'ailleurs. Le langage en a gardé le sens : le Janicule, qui est la colline à double face, claire et sombre selon les évolutions de Djanus, est aussi dans les vieilles chroniques la colline « au sable d'or » (in mica aurea). Le Tibre est le fleuve, Ruma, qui donne son nom à

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Rome; il détermine avec les collines sa physionomie, et fait aux Transtevérins, qu'il isole, un tempérament particulier. Le climat de Rome, qui en certaines saisons « suffit au bonheur », dit Stendhal, a sollicité hors des façades la loggia aérienne. Les œuvres de l'Angelico, suavement mystiques en Ombrie, à Fiesole et à Florence, s'harmonisent à la grandeur de la Ville éternelle ; la tramontane déshabille les statues de marbre du Rernin. L'Art est ici plus qu'ailleurs une mélodie que soutient un accompagnement universel.

Si vous voulez goûter dans sa plénitude Tharmonie des harmonies romaines, regardez, par exemple, la Farnésine : le jardin est mutilé et les fresques pour la plupart effacées ou repeintes; mais le charme s'épanouit dans la concordance du jardin, de l'architecture et des fresques, puis de tout cela avec le goût de la volupté chez Agostino Chigi, avec la qualité des anecdotes qui furent ici vécues au fil des heures heureuses ; il est dans l'accord de cette volupté du maître et de ses hôtes avec le génie des artistes romains ou siennois qu'il fit venir, du génie de ceux-ci avec l'âme païenne de l'âge de Léon X; le tout enfin est inséré, comme une note nécessaire, dans le morceau que composent le Tibre jaune, le Janicule feuillu, le Transtevère grouillant de Fornarines et les lignes augustes que développent sous le bleu des dieux les façades grises, les campaniles roses et les toits bruns. Quand on croit avoir affaire à l'un de ces participants, l'autre est là, tout près, qui vous sollicite, en souriant comme le Janus bifrons de vos velléités d'analyse; et toutes leurs voix, que notre abstraction isole péniblement, vont d'elles-mêmes se fondre en un chœur immense où

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