‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 13 sur 73 · Tac, Annales, XII · texte numérisé non relu

Tac, Annales, XII

Le Palatin est grand comme un monde, et chacun peut y choisir le site de son rêve. Il en est deux, d'où s'élèvent des harmonies plus riches qu'ailleurs, et plus pénétrantes. L'un est le temple de Gyhèle, qu'un bosco ombrage : dépositaire d'un mythe et d'un culte très anciens, il est au centre d'une harmonie profondément archaïque. Sur ce promontoire, le Germains, qui ressemble à la proue d'une galère, on a la sensation d'être lentement submergé dans le passé insondable; le sol tout autour est bossue, soulevé de petites ou grandes vagues de pierre, dont chacune porte une légende ou de l'histoire et a sa voix bien lointaine ou plus proche; et toutes ensemble montent autour de ce sanctuaire, qui est ainsi comme au milieu et audessus de la durée. Le prestige du lieu nous identifie à la Magna Mater elle-même qui régna sur le Temps, les hommes et les dieux.

Regardez dans le rayon immédiat : voici la vénérable citerne antérieure même à l'époque étrusque, et le puits qu'elle alimentait, avec sa margelle usée. Là le pur autochtone venait puiser, de ce geste primordial et universel dont l'art de tous les peuples a consacré la musicale beauté. Puis c'est la poterne de la Roma Quadrata, vieux blocs de tuf sans ciment où

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grimpe une scalette de basalte : on la fermait tous les soirs, quand les bœufs rentrés du labour avaient poussé vers le couchant le meuglement suprême. La casa de Romulus dessine son petit carré, si plein de majesté, au lieu même où se dressa la chaumine de Faustulus le berger. Rusticité, odeur de paille et de fumier, visions de gestes nécessaires et simples adaptés au rythme de la vie primitive, surgissent de ce sol sacré. Le temple de Jupiter Victor nous mène des Rois à la République, la maison de Livie nous fait pénétrer dans l'Empire, la maison de Tibère sommeille sournoisement sous les jardins Farnèse, la maison d'Auguste et celle des Flaviens sous les cyprès et pins parasols de la Villa Mills, où les corneilles mortuaires tournoient. Partout les arbres piétinent les ruines, enfoncent dans le passé défunt, puis font monter vers la gloire chaude de ce ciel leur sève qui ne tarit jamais. Dans la vallée même où nous surplombons les souvenirs fabuleux et la vie d'aujourd'hui, la sainte vie des hommes cette fois, se touchent, se mêlent pour nous faire perdre le sens de la durée. Là où le brigand Cacus volait les bœufs d'Hercule et où plus tard le Grand Cirque s'effondrait sous les applaudissements en délire, s'érigent les cheminées de l'usine à gaz. Nous sommes sur la terre des mythes, où tout contraste s'achève en symbole : cette fumée, c'est toujours, c'est encore Cacus, vaincu par la civilisation héroïque et qui vomit de sa caverne en feu l'haleine de sa rage. Tournez-vous vers le Vélabre.

Ce fut la vallée marécageuse où poussaient des roseaux : aujourd'hui, comme sous l'Empire, c'est la fourmilière populaire où l'on travaille dur. De tout cela monte en « crescendo » jusqu'au temple de Cybèle, où j'écoute, un immense chœur orgiastique, qui grise notre cerveau débile mais doit combler d'aise la Déesse. Le temple est en effet au centre même du chœur, au milieu de la Préhistoire, de l'Histoire faite, de l'Histoire qui se fait, et de l'enveloppante poésie des choses.

Lui-même réunit dans sa petite cella le mythe oriental, le culte oriental et la superstition romaine sous la perpétuité des feuilles. En l'an 548 de Rome, pendant la deuxième guerre Punique, les livres sibyllins déclarent que la victoire ne sera obtenue que si on installe à Rome la pierre noire, siège de Cybèle, qui était d'abord à Pessinonte et actuellement à Pergame. L'ambassade envoyée en Asie Mineure est de retour, à l'ancre devant Ostie. Alors le Sénat organise pour la réception une cérémonie vraiment curieuse, d'un rite minutieux, d'un rythme grave, à ravir ceux qui ont le sens de la primitivité; la phrase de T. Livius % plus solennelle aussi en cette circonstance religieuse, marche à pas comptés comme une procession. Scipio Nasica (Nez Pointu) est choisi comme étant dans toute la cité de Rome le meilleur parmi les bons, pour aller au-devant

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