Tacite, HisL, I
juste quel est le vertige qui en monte. Aussi la flore humide est folle. Dans la vasque de Juturne, dans le putéal de Barbatius Pollio, autour du sacrarium de Venus Gloacina mousses, capillaires et langues-debœuf s'évertuent; des taches vertes dorment sur les viscosités de la Gloaca Maxima, des fougères s'irradient hors des fentes des blocs.
Mais le soleil est plus propice à la vie spontanée. C'est sur le sol que chante sa joie. Au pied du temple de Saturne s'élargit une touffe d'acanthe, luisante et grasse, contournée en volutes opulentes. Regardez là-haut les trois chapiteaux du temple de Vespasien : les voilà, les mêmes, stylisés par le ciseau du marbrier. Yitruve eût été content. Nulle part d'ailleurs on ne perçoit mieux qu'au Forum les correspondances étroites de l'art décoratif et de la nature. Dans l'Ara divi Julii tel beau laurier semble avoir projeté sa propre image en la couronne sculptée qui s'appuie au mur d'en face. Entre les débris travaillés qui gisent parmi les végétaux et ceux-ci la filiation saute aux yeux : la tige qui s'épanouit au marbre a sa racine en terre.
Mais le Forum, c'est surtout la fête des graminées, des herbes; il est beau, il est bien que les « simples » se complaisent emmi ces grandeurs. Tous les avrils, le trèfle monte au temple de Castor et Pollux et à l'assaut delà colonne de Phocas; sous le Tabularium et autour de la Cloaca j'ai vu un vrai pré de mai, étoile de boutons d'or et de mauves; devant la basilique Emilia
j'ai senti le foin coupé. Entre les dalles où les anciens joueurs de dés ont dessiné des cercles l'herbe dessine des graffiti d'émeraude, sa fantaisie prime-sautière suit les cassures des basaltes polygonaux de la via Sacra. Ce sont les jeux de la Nature et du Hasard. Le poétique air de flûte : « Des choses défuntes naissent les nouvelles, et les fleurs viennent bien sur la poussière des morts », est ici une vérité... terre à terre. Autour de la lapis niger sont groupés une douzaine de pozzi faits de grosses pierres plantées en cercle comme nos cromlechs; on y jetait avec des débris d'ex-voto les reliefs des sacrifices et des festins sacrés : les ossements poudreux y ont formé un terreau fertile où poussent dru tiges, lancettes et gerbes, si bien que ces puits sont des « corbeilles » naturelles, millénaires, dignes du peuple roi et des dieux. Yoilà comment, après avoir éprouvé ici, comme les premiers romantiques, la haute mélancolie que donne « la chute des Empires », puis la colère que soulèvent avec la terre les excavateurs plus ou moins patentés d'aujourd'hui, on revient peu à peu à la sérénité parmi ces rameaux, ces pétales, ces pollens où sommeille le désir sacré. On exhume tous les jours des pierres, mais les voilà au niveau des sèves : ainsi se résigne le Faune épris des choses qu'en Italie chacun de nous porte en soi.
C'est dire que la vie animale s'ébat au Forum côte à côte avec l'autre. Cette fois encore il se souvient de son passé, que hantèrent les bœufs. Je ne veux point parler des animaux, pourtant si vivants, que le ciseau des artistes créa dans la pierre. Voyez seulement les trois victimes du suovetaurile sur les plutei : grassement modelés dans le marbre, dont le brillant me rappelle la jolie épithète « nitidus » qui signifie proprement le lustre de la santé et de la rondeur, le porc ne peut se tenir sur ses courtes pattes, la brebis est une pelote de laine, la tête du taureau est submergée dans les flots mouvants de ses fanons. Tous trois, couronnés de bandelettes, ceinturonnés, sont impérissables bien qu'ils aillent au sacrifice : ils sont éternels et parfaits, aussi absolus dans la chair marmoréenne que les Prototypes de Platon. Il n'y a pas seulement ici des simulacres d'animaux, il y a leurs restes ou reliques : os calcinés, déchets de sacrifices. J'ai vu dans le dépôt de Saints-Gosme-et-Damien des bucrânes blanchis, encore mêlés de la cendre où ils allaient s'effondrer. Des bœufs d'Evandre à ceux-ci, que Rome immola, jusqu'aux bœufs du campo Vaccine, le Forum leur fut tour à tour un pacage, une tombe, parfois une hécatombe.
Tout autour, les vraies bêtes vivantes courent, volent ou nagent. Pline l'xlncien aurait eu de quoi observer pour son Histoire Naturelle, depuis les
têtards qui accomplissent dans les ténèbres de la Cloaca le cycle de leurs métamorphoses jusqu'aux papillons éphémères qui palpitent sous l'haleine d' « Aima Yenus ». Des lézards verdâtres filent de tous côtés : amis des vieilles pierres et du soleil, ils sont ici chez eux. N'est-ce pas en les voyant fuir dans les fourrés, puis en regardant courir son muscle sur son bras ramassé, que le Latin primitif appela ce dernier « le lézard », lacertus? Dans les roseaux de ces marécages et dans les sillons prochains est née cette langue latine qui sent la bonne terre. Au-dessus, les moineaux piaillent, pillent et se houspillent. Petits Alarics, ils recommencent parmi ces ruines les grandes invasions : mâles cuirassés de noir et femelles fauves, ils font un « tumulte » dans les lauriers césariens, et sur le passé de la Ville Eternelle fîentent éperdument. En voyant des Anglaises oublier un instant l'archéologie pour leur jeter les miettes du déjeuner fait sur place, j'ai songé aux Frangipani : ils avaient à la fois l'humeur féroce des barons et quelque pitié des pauvres gens ; ils doivent leur nom au beau geste de rompre le pain pour les affamés. Du reste, c'est une femme de leur sang, madonna Giacomina Frangipani de'Settesoli, qui s'attacha l'une des premières à la robe de saint François. Et voilà que leur nom se pare, en ce Forum où ils s'installèrent, d'une poésie nouvelle : les Frangipani de passage « frangent » la mie aux mendigots ailés. Tous s'éparpillent dans un froufrou d'ailes quand se rapprochent
les corbeaux. Innombrables, on ne sait de quel côté se tourner pour ne point les avoir sinistres. La plupart gîtent dans les trous qu'ont laissés aux blocs du temple de Faustine et du Cotisée les crampons de bronze arrachés par le moyen âge. Quand ils volent au-dessus du Forum, lentement, lourdement, on croirait voir passer les âmes chargées de méfaits des barons, des Annibaldi qui nichèrent au Cotisée, des Frangipani qui couvaient leurs complots sur l'Arc de Titus. Jadis ils prédisaient la mort de César, dont le cadavre fut brûlé là, tout près, ainsi que la mort de Claude ^ : maintenant ils croassent tous les soirs à la mort du soleil.
De par les lois de la nature comme par l'efFort des archéologues le Forum d'aujourd'hui rejoint peu à peu la Préhistoire. Le panthéisme y ressuscite, inconscient et innombrable. Humide, propice aux végétaux, hospitalier aux bêtes, la vie immortelle y perpétue entre les ruines le souvenir des Origines presque sauvages. De celles-ci aux blocs gisants un brin d'herbe, parce qu'il est tel qu'au temps où paissaient les bœufs d'Hercule, suffît à faire la transition ; une flaque d'eau, parce qu'elle est telle que le lac où s'abreuvèrent les chevaux des Dioscures, nous grise de rétrospectivité. Entre le sepulcretum préromuléen et la colonne de Phocas, qui marquent le principe et la fm d'une grande destinée historique, il y a tout juste la portée du vol d'un moineau.