Cf. Babelon, Monnaies de la Rép,, l, p
bule du temple, et elle le fut. Quant au temple de la République, j'en ai retrouvé Feffîgie sur un des basreliefs de FAra Pacis, encastré dans la façade de la Villa Médicis. Mais le peu qui en reste ici est une puissante évocation. Les murs de la cella carrée, en blocage et briques, ont près de six mètres par derrière ; des fragments de colonnes cannelées, un morceau d'entablement, des blocs en pépérin encore recouverts de stuc, le piédestal où était posée la Pierre divine, se redressent, se complètent, se tiennent debout dans notre imagination que stimulent à la fois les récits des historiens comme Tite-Live et des poètes comme Ovide, les œuvres d'art, le génie même du lieu \
Ici, en mars et aux Mégalésies d'avril, lorsque la Grande Mère, la Nature, se prépare après Fhiver à engendrer encore; lorsqu'Atys, qui se mutila sous un pin et mourut, renaît avec la végétation, Fespace où je n'entends plus que le remuement des feuilles retentissait du délire des Galles : furieux, ils se tailladaient le corps, quelquefois s'émasculaient comme Atys. Mais le lendemain, la joie revenait avec Atys ressuscité. Lucrèce, Ovide, Catulle, Apulée et les épigrammes de l'Anthologie ont perpétué jusqu'à nous cette frénésie orientale ; mais à Rome il faut se livrer aux choses et savoir avant tout ce qu'apprennent les yeux. Nous pouvons assister aux fêtes de Cybèle : sur un couvercle de sarcophage du cloître de
1. Cf. aussi, pour la translation de Cybèle, l'ode à Roma, de G. d'Annunzio.
San Lorenzo j'ai vu passer la déesse sur un char traîné par quatre éléphants, puis portée en lectisterne sur les épaules des Galles pendant que deux autres sacerdotes précédaient jouant de la trompette. Sur quantité de monuments, sarcophages ou cippes, j'ai revu le tympanon, le pedum, la syrinx et les castagnettes; j'ai même retrouvé le tambourin, ici tout près, suspendu à une jolie guirlande peinte dans le triclinium de la maison de Livie, comme si l'écho des fêtes était allé d'un bond se figer sur ses parois.
Mais de plus vivantes effigies nous restituent, à Rome, celle à qui allait ce culte. En faisant le tour de la cella, me voici devant Cybèle assise : c'est la statue de marbre, authentique, qui fut placée ici au début de l'Empire. Elle n'a ni tête ni avant-bras, mais la robe magnifiquement drapée semble vouloir enfermer le monde dans l'ampleur de ses plis : très creusés, le jour et l'ombre s'y livrent au cours des heures des combats mystérieux. La pluie qui féconde, le soleil et l'air qui font pousser les germes tombent sur son sein maternel, qui semble tressaillir dans les vibrations lumineuses de cet été. Chaque grain de marbre étincelle comme un flambeau. Sur le socle une tête et des griff'es de lion sont posées. Une jeune touriste s'est juchée près d'elle, par fantaisie ou par instinct, et se retient à l'un de ses genoux puissants : elle semble se blottir dans le sein de la Grande Mère, de la bonne maman allais-je dire, pour qu'elle soit favorable et propice à sa jeunesse. Quant à Atys, on
l'a séparé d'elle, mais on le rencontre souvent dans les galeries d'antiques, où ses formes équivoques contrastent avec les musculatures vigoureuses qui l'entourent. Je ne puis oublier TAtys des Uffîzi, au nombril découvert pour le baiser des foules, ni surtout celui du Latéran : étendu avec une mollesse orientale, coiffé du bonnet phrygien que surmonte un croissant aux rayons encore dorés, couronné des fruits des saisons, il est le Dieu des mois, dont l'évolution lunaire scande le retour ; il tient d'une main le bâton du berger, de l'autre un bouquet d'épis et laisse voir une aine asexuée qui n'est même pas de l'hermaphrodisme.
Mais il est superflu d'aller chercher Atys et Cybèle dans leurs simulacres : il n'est que de regarder et d'écouter en ce bosco de chênes-verts leur présence réelle, si aisément perceptible à ceux qui ont gardé, comme un vieil Ionien ou comme saint François d'Assise, le sens du divin partout épandu. Je ne vois plus la ciboulette dont les Galles parfumaient le from.age rituel pour les repas religieux, ni les violettes que fît naître le sang du berger bien-aimé; mais le bosco perpétue le souvenir du bois sacré qui entourait le temple delà Déesse. Une l'entoure plus : il l'envahit; car Cybèle, qui n'entend pas qu'on lui fasse sa part, est sortie de l'étroite cella pour couvrir tout l'édifice de son grand manteau végétal. Le chêne-vert a remplacé le pin à aiguilles, que choyait la confrérie des dendrophores ; mais le même symbole reste attaché
aux petites feuilles raccornies, qui ne meurent ni ne tombent d'une saison à l'autre. Sur le sol feutré comme un pulvinar se pose un silence de bon augure. Par les matins d'avril j'ai pressenti Cybèle humide et tiède, et j'ai senti l'odeur fauve de son sexe. Dans les fins de septembre j'ai entendu les cigales cricrisser éperdument dans les rameaux : Atys, Atys! L'âme de la Grande Mère était en elles, elles pleuraient en ce crépuscule d'été la mort prochaine du Phrygien. Quelques étrangers sont là, las d'archéologie, assis sur le blocage de la cella, les yeux vagues et la bouche entr'ouverte ; des dames s'accoudent en poses d'Ariadne : tous laissent doucement monter en eux l'âme immense de la Bonne Déesse. En Ombrie, qui a le cœur généreux connaîtra l'ivresse du mysticisme chrétien : c'est ici qu'il faut venir, dans ce « Sancta Sanctorum » du paganisme, pour goûter toute l'ivresse panthéistique.
A l'extrémité opposée du Palatin est un autre promontoire de ruines, d'où surgit une harmonie plus grandiose. Celle-ci est impériale, en tous les sens : la majes^ de Septime Sévère régna dans cet énorme palais, le palais élève sa note sur le Palatin, le Palatin dans Rome, Rome dans la Campagne Romaine, et celle-ci dans le grand paysage du Latium. C'est un crescendo qui va s'élargissant toujours jusqu'aux
monts d'Albe, de la Sabine et de l'Étrurie, où il se heurte un instant pour repartir vers Findéfîni.
Ce qui confond l'imagination, c'est que ces ruines ne sont que la substruction du palais. Pour le porter plus haut vers l'apothéose, elles soutiennent la colline de leur échine arquée, la haussent d'un coup d'épaule et l'étendent en superficie. L'orgueil impérial, essentiellement monarchique avec Sévère, a ici dompté le tuf comme il avait dompté Rome même, avec une maîtrise qui égale celle des Basileus de Suse. Sévère assiégea et prit Babylone, comme le montre un bas-relief de son arc de triomphe au Forum : est-ce là-bas qu'il prit l'idée de ces architectures vraiment babyloniennes? Avec les thermes de Garacalla, son fils, et la basilique de Constantin, fils d'une Asiatique, ce sont les ruines romaines où s'affirment le mieux la folie exotique de l'énormité et l'exaltation monstrueuse du Moi. L'Africain de Leptis qui entassa arcades sur colline et palais sur arcades pour installer au sommet son despotisme lauré, voyait tout de très haut. « Choyez le soldat, disait-il, et moquez-vous du reste. » Proprement, ces ruines se moquent de Rome et du monde. Même sous l'effondrement d'aujourd'hui, elles proclament le dédain; on se perd dans ces chambres obscures où l'humidité et le salpêtre succèdent aux officiers de service, aux soldats de garde, aux gens de la maison impériale. La tête de Sévère * m'est le