‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 16 sur 73 · Cf. surtout le buste du Musée du Capitule · texte numérisé non relu

Cf. surtout le buste du Musée du Capitule

meilleur commentaire de ce palais : grosse, énergique, tenace, elle a bien l'expression que dut avoir ce Dominateur au moment de mourir, en disant : « travaillons » (laboremus).

Mais c'est là-haut, sur le faîte, qu'on découvre le mieux son âme. Une terrasse suspendue sur le vide offre un des plus beaux « points de vue » de Rome; un garde-fou, qui garde du vertige physique mais précipite dans l'autre, va jusqu'au milieu; dans les fentes de la brique, qui éclate comme la pourpre au soleil, poussent des plantes que les guides s'obstinent à déclarer vénéneuses. Lorsque Sévère venait plus haut encore, avec Papinien, le juriste de son despotisme, et sa femme Julia Domna, Syrienne saturée de littérature décadente et toujours éblouie de rêves, s'exalter devant cet horizon, quels souvenirs, quelles pensées en recevait-il? Sans doute il ne prêtait plus attention à ses rhumatismes, que le grand soleil dissolvait ! Se rappelait-il que dès son entrée à Rome en triomphateur il avait fait mourir, sans procès, quarante sénateurs à la fois, et qu'il n'avait épousé Julia que parce qu'un oracle avait prédit à celle-ci un roi pour époux? Dans tous les cas la sagesse tardive et attristée d'Auguste ne lui pouvait venir ici.

Regardez : d'après ce qu'est le spectacle aujourd'hui nous pouvons juger de ce qu'il fut et disait. Le Colisée montre son visage de vieux guerrier, percé de trous, hérissé de bosses et fendu de haut en bas par une nasarde. Si la Rome de la Renaissance a aimé

sa fîère physionomie jusqu'à la mettre un peu partout* dans ses peintures, comme on suspend à la muraille un portrait d'ancêtre balafré, quelle leçon de puissance et d'orgueil il devait envoyer à Sévère ! Sur le Caelius le Latéran élève son faîte de statues; plus loin, vers la via Appia, dont le vieux général foula si souvent le dallage à la tête de ses légions, les thermes prodigieux de Caracalla, son premier-né; c'est ensuite l'Aventin, avec ses églises grecques qui ont l'air de s'ennuyer : colline maudite et déserte depuis que la plèbe la marqua de sa tare. Le cimetière juif s'isole sur la pente, devant un rideau de cyprès : c'est ici la fin de leurs destinées particulières ; derrière le Palatin l'arc de Titus commémore la fin de Jérusalem : entre les deux bas-reliefs où défile le butin pris au Temple leurs aïeux s'interdisaient de passer; au Cotisée sept mille des leurs travaillèrent sous le fouet; à ma droite s'entrelacent les ruelles du Ghetto, que des chaînes fermaient le soir. Décidément la cime de ces ruines est pour eux aujourd'hui un beau sujet de déploration. Et pourtant Sévère, qui avait le sang punique, les cheveux crépus et une femme syrienne, patrona leur race. Et même, la gravité mélancolique qui s'élève de ce cimetière et qui est familière au génie sémitique entrait parfois en lui : « J'ai été tout,

1. Cf. surtout, dans les appartements Borgia, le Saint Sébastien du Pinturicchio: dans les chambres du Vatican, la Rencontre de Léon et d'Attila, la Harangue de Constantin; dans la Sixtine, le Baptême du Christ, du Pinturicchio; dans la galerie Golonna, les Romains et Sabins, de Cos. Rosselli.

disait-il, et tout n'est rien. » Mot presque moderne, et qui n'est point de sensibilité occidentale! Enfin, plus à droite, Rome s'étale, qu'il méprisa comme une prostituée, puis le Janicule où descend le soleil. Derrière cet horizon immédiat le désert romain roule ses ondulations vers les monts Albains et Sabins. D'ici Sévère pouvait recommencer le geste orgueilleux de Properce vers l'espace oii transparaissaient dans la brume Bovilles et Fidènes et où l'on distingue aujourd'hui Frascati et Tivoli. C'était même trop peu pour lui : Africain, époux d'une orientale, général sur le Danube et sur l'Euphrate, il eut une pensée vraiment « cosmique », dont l'envergure se mesurait au monde, et ses yeux d'imperator ne regardaient qu'à vol d'aigle. C'est bien un orgueil hypertrophié que ce spectacle quasi universel envoie au cœur. Le « mundus » était le centre du Palatin, le Palatin le centre de la ville, la ville le centre de l'Imperium, l'Imperium à la fois le centre et la circonférence du monde connu. Si, dans leurs ouvrages, Urbs et Orbs sont si souvent rapprochés, ce n'est pas que l'oreille s'amusait d'une allitération, c'est qu'ils y voyaient (et Sévère mieux que tous), réunis l'un à l'autre dans un élargissement splendide, le Principe et la Fin. La plupart des statues officielles d'empereurs ont la main et le regard tendus en avant, non seulement vers les légions supposées qu'ils haranguent, mais aussi vers les lointains indiscernables où aboutissait l'auctoritas. L'art romain, toujours réaliste, aima dès le

bO AUTOUR DE L'ANTIQUITÉ.

début creuser dans leurs yeux les prunelles qui particularisent et déterminent; mais parfois, surtout au premier siècle de l'Empire, l'œil de marbre ou de pierre, dépourvu de point visuel, s'arrondit et s'harmonise à la forme même du monde. Le regard n'est point vague : il est précis comme l'universel. Du haut de ce palais, entre ciel et terre, la pensée de César, tout comme les corneilles qui s'enlèvent hors des ruines d'un grand coup d'aile, tournoyait; le dessin qu'elle eût projeté eût figuré des ondes concentriques parties du Palatin, étendues progressivement jusqu'à l'orbe embrumé où le soleil se traîne à terre. Yoilà pourquoi Sévère disait de lui-même que « l'Univers ne l'avait pu contenir », et pourquoi les Romains d'aujourd'hui, petits-neveux plus ou moins de Septime Sévère, vous serrent quelquefois la main « romainement et mondialement ». Fiers à bon droit du merveilleux développement actuel de la « Quatrième Italie », le rêve de l'impérialisme est revenu les hanter, du moins de cet impérialisme légitime qui consiste à vouloir une belle place dans le monde. « Soyons, en prose et en vers, dit l'un d'eux \ les rapsodes de l'avenir de l'Italie. Concourons à créer sa future grandeur, qui est certaine, comme le légionnaire romain avec les lambeaux de sa chair et les gouttes de son sang construisait lentement, de génération en génération, « l'Impero di Roma ».

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