‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 17 sur 73 · Enrico Gorradini, dans le Marzocco du 22 octobre · texte numérisé non relu

Enrico Gorradini, dans le Marzocco du 22 octobre

Ces grands espoirs et ces vastes pensers sont les plantes naturelles de ces ruines, dans ce site et cet horizon. Il est six heures : en même temps que le soleil, je redescends du haut de ces substructions, rompues d'avoir porté le Monde.

C'est une joie, quand on a longtemps vénéré dans les galeries du Vatican, des Thermes, du Capitole et des Conservateurs les Olympiens et les demi-dieux, les Césars et les personnages officiels, de redescendre vers les petits sujets de genre. Nous revivons avec eux l'époque hellénistique dans Alexandrie, Pergame, Antioche, délicieuses cités qui ne voulaient plus connaître que la douceur de vivre. Lassitude heureuse ! Rien d'héroïque : la Religion, la Patrie sont mortes; mais rien d'humain n'est étranger à ces âmes, sceptiques parce qu'elles sont trop intelligentes, et souriantes parce qu'elle sont sceptiques. L'Art désormais condescend à leur mesure, rétrécit ses dimensions, s'amuse aux détails de la vie bien observés, bien rendus, et ne se défend jamais d'aller de la grâce jusqu'à la manière, de l'ingéniosité jusqu'à l'esprit. La place publique, trop grande, lui fait peur : il lui faut

l'intimité de la demeure privée ou la pénombre du musée. Qu'Hèrôndas nous fasse visiter, en compagnie de rustres ébahis, la galerie publique de Cos, ou que Christodore de Goptos se fasse notre cicérone au gymnase public le Zeuxippe, les petits sujets font prime, fleurettes envolées du bouquet de l'Anthologie devant le flair émerveillé des critiques d'art ou des amateurs, qui se pourléchent les babines, voire les badigoinces. Or nous retrouvons tout cela à Rome, qui de bonne heure copie cet art, et même commence par là puisque l'Art romain est né vieux, du moins en sculpture. Qu'il soit patricien, publicain, afl'ranchi enrichi, le Romain réaliste aime les sujets d'un « vérisme » ingénieux; collectionneur fieffé, il en peuple son atrium et surtout son jardin.

Il est ravissant de flâner parmi ces fantaisies d'une époque qui ressemble furieusement à la nôtre; car ce passé, c'est encore, c'est toujours le présent. L'alexandrinisme est dans la vie avant d'appartenir à l'Art; il est donc de tous les temps. Il erre dans la Rome moderne comme dans celle d'Auguste, des Flaviens ou des Antonins. Au musée, il n'est que de se pencher à la fenêtre pour apercevoir dans la rue le joli sujet que la fantaisie du gréco-romain a stylisé ou que son réalisme dilettante a croqué tel quel. C'est la vie familière, l'épisode quotidien du corso ou du vicolo, fixé jadis dans le marbre ou le bronze comme il pourrait l'être aujourd'hui, tel qu'il est toujours. Allez au Transtevère ou sur le campo di

Fiori, le matin : voici, sous vos yeux, non plus les grands accidents qui secouent la sensibilité, mais l'anecdote amusante oii se heurte le pied du passant, j'allais dire du flâneur. Déambulons dans Rome alexandrine.

Veut-on pénétrer dans la vie des atriums ou des péristyles? De même qu'aujourd'hui, sur le pas de la porte, le paillasson du custode auxEpipoles de Syracuse me dit Xcùpt et que les paillassons romains me disent souvent SALVE (tout comme les mosaïques de Pompéi), voici l'enfant d'Esculape, Télesphore ', qui sourit avec une santé joufflue et nous en souhaite autant; Harpocrate^ qui met un doigt sur sa bouche pour vous dire « Chut! » Tel bambin que vous connaissez aime à faire l'ogre? Celui-ci, cambré en arrière dans un éclat de rire, se coiffe d'un vilain masque barbu de Silène, tout heureux de la piquante antithèse qu'il crée^ Plus heureux encore celui qui soulève sa tunique, bombe son ventre, poli comme une de ces boules de jardin où nos petits bourgeois se mirent, et fait pipi. En vidant ainsi sa petite amphore, se doute-t-il que son geste se répétera un jour dans les Mannekenpiss des pays de bière? Sans sortir d'Italie allez voir, quand vous passerez auxUffîzi de Florence, la merveilleuse Bacchanale de Rubens qu'un bambin rose arrose avec tant de satisfaction.

i. Vatican.

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