Louvre
meuse et accourent vers l'oiseau de candeur. Ils ne soulignent pas le geste, ils font le geste à leur tour ; une expression sort de ces sinus répétés que chaque effort de la fillette défait et recompose; les jeux de l'ombre et de la lumière y recréent à tout instant le mystère inquiet de la vie , ou pour mieux dire l'Inquiétude elle-même.
L'inquiétude en vaut la peine, car Rome alexandrine a aimé la colombe. Elle est l'oiseau d'Aphrodite, nourri avec sollicitude autour du temple d'Eryx; elle picorait dans les agoras où les amoureux enviaient ses ébats; elle chantait sur les ormeaux dans les midis accablés de Sicile, où Théocrite nota ses modulations, qui sont à la fois tendres comme un murmure d'amour et tristes comme un gémissement : ce sont précisément les deux mots que la jolie langue virgilienne, toute pleine de la voix des choses, a trouvés pour les rendre. Voilà pourquoi Sosos de Pergame les a éternisées dans une mosaïque fameuse, que reproduit celle du Gapitole. Sur le bord d'une bassine où l'eau dort elles sont posées : l'une se repose, l'autre se retourne inquiète ; l'une boit, l'autre lustre son aile à reflets; et cela est ravissant de naturel instantané. Après qu'on a remarqué la fluidité de l'eau, le moelleux des plumes, le moiré ou le mordoré des couleurs que renvoie le glacis des petits cubes de verre, il faut regarder par la fenêtre les colombes qui s'abattent sur la place « del Campidoglio », sur la main tendue de Marc-Aurèle ou entre les oreilles de
son cheval. Souvenez-vous surtout de celles qui tourbillonnent, dodelinent du cou et roucoulent sur la place Cavour à Padoue, sur la piazza de Venise, au pied du campanile de Giotto à Florence, en déplaçant de la beauté. Après avoir séduit l'alexandrinisme, la colombe d'Aphrodite deviendra celle de l'Arche au rameau d'olivier, que l'on rencontre ici partout dans les armes des Doria-Pamphili, puis la colombe mystique qui grappille la vigne de l'Eucharistie dans le mausolée de Galla Placidia, dans les catacombes et sur tant de sarcophages paléochrétiens; jusqu'à ce qu'elles reviennent à l'amour, ou plutôt à la galanterie, et échangent bec à bec leurs voluptés sur les trumeaux et meubles de la Rome de Casanova et de Bernis : voyez les crédences et consoles du casino Borghèse.
Qui va dans la campagne s'expose aux épines plus encore qu'aux serpents. Le Battos de Théocrite saurait bien qu'en dire : « Par Zeus, Gorydon, regarde! une épine vient de m'entrer dans le talon. Ces chardons ont les piquants si longs ! Maie mort à la génisse! C'est en rageant après elle que je me suis fait mal. Yois-tu quelque chose? — Oui, oui, je la tiens avec les ongles : la voici ! » Et voici le Spinario du Gapitole et des Uffizi\ Quel mouvement mélodieux de tout le corps! L'inflexion du dos, de la jambe levée, le rythme d'ensemble de toutes ces courbes si souples
1. Cf., dans la galerie des Candélabres, un Satyre enlevant une épine du pied d'un berger, n° 74.
et si jeunes égale celui des vers du poète; la statue est expressive comme un morceau poétique, et l'art de Théocrite est plastique comme la sculpture; le dessin, le modelé, la forme achevée enfin surgit lentement comme une anadyomène de ces beaux mots, qui sont nets et brillants comme le marbre des Uffîzi et ont la plénitude ferme du bronze des « Conservateurs ». Ici, les yeux d'émail incrustés avaient l'acuité de la vie. Le chef-d'œuvre enchanta Raphaël qui l'a placé deux fois, à peine modifié, dans le Parnasse et l'Ecole d'Athènes, où le pâtre devenu éphèbe écrit sur son genou le chant d'Homère et l'enseignement de Platon.
Qui donc se pique plus souvent aux épines que les chasseurs? La chasse est une scène de genre que l'Alexandrinisme devait trouver, toute chaude, à la campagne. L'écorcheur de la collection Albani* fouille à pleines mains dans les entrailles d'une bique pendue à l'arbre, et pendant que les intestins descendent, glissent onctueusement, il rit d'un rire bestial. Il me rappelle les échaudeurs du musée deNaples qui ébouillantent un cochon dans un chaudron, et le raclent. Charcuterie et cuisine ne déplurent jamais à Rome alexandrine; mais la chasse, qui d'ailleurs alimentait ces fonctions, charma ses sculpteurs, non seulement parce qu'elle pullule de « traits » (honni soit qui mal y pense), mais aussi parce qu'elle éveille