‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 23 sur 73 · Maintenant au Louvre · texte numérisé non relu

Maintenant au Louvre

l'idée de la mort, si familière aux sarcophages, et surtout les instincts foncièrement cruels de la race. La salle des Animaux au Vatican aboie, hurle, brame, mugit et rugit; et toutes les espèces d'animaux, depuis les domestiques comme le chien, les représentatifs du patriotisme comme la louve de Romulus et de Remus ou la truie blanche d'Albe, jusqu'au gibier que déchire la meute et aux bêtes exotiques de ménagerie ou d'amphithéâtre, éléphants, tigres, chameaux, sont sculptés, quelquefois peints dans la polychromie du marbre avec une vérité anatomique qui ferait envie à notre Barye. Les plus nombreux sont encore les animaux de gibier : en bas-reliefs, en sculptures, en mosaïques, en fresques, ces Romains, quand ils ne chassaient plus, chassaient encore; race de proie, que les fils de la louve !

Nous voici arrivés à la louve fameuse des « Conservateurs ». Il est probable (probable seulement) qu'elle est un original étrusque ou grec du vi^ siècle; mais elle est si parfaitement archaïque en sa forme carrée et sèche, en sa facture âpre et fauve, qu'on la croirait et qu'on l'a longtemps crue archaïsante. Dans le cas où elle serait « à l'étrusque », il faudrait reconnaître que la primitivité en est merveilleusement réussie, car le frisson du vieux Latium hérisse ses flancs maigres où halète la Préhistoire. Elle n'est peut-être qu'un heureax effort de l'Alexandrinisme en veine de pastiche. Le romain de l'Empire, forcé comme tous les virtuoses de décadence de recourir au vieux pour

avoir de Fingénu, était de même séduit par Fénig-matique sourire des yeux fendus en amande et des lèvres aux coins relevés. Dans l'impossibilité d'avoir des originaux il fallait bien copier ou imiter : de là ces « primitifs » comme la prétendue Pénélope affligée du Vatican, dont la douleur contenue ne dérange ni les traits ni la robe aux petits plis parallèles, pressés et compassés comme ceux de nos surplis.

Il ne manquait plus à la fantaisie alexandrine que de tourner résolument le dos au réel, même quand il est joli, et de tomber dans la mythologie galante. Au Vatican, sur les sarcophages du Cabinet des masques, des Amours cochers courent dans le cirque, au Capitole ils lutinent un lion comme dans tel piquant biscuit de Sèvres par Gardet. Tout le monde a frôlé à Pompeï, sur les parois de la casa des Vettii, les Amours ailés qui vendangent, pétrissent le pain, forgent sur l'enclume, pèsent des poudres pharmaceutiques, bons à tout faire pour distraire le regard ennuyé du banquier et des siens. C'est ici l'esprit, suprême fleur de décadence dans l'art. Mais précisément l'esprit, qui souffle où il veut, souffla plus souvent dans la Grande Grèce, en Campanie, dans le vrai monde hellénistique, qu'à Rome où je veux rester. Rome Martienne s'évertuait à sourire à la grecque, mais ce sourire ne lui est pas naturel. Néron, tout pénétré d'hellénisme, peignait et ciselait; mais d'un coup de pied au ventre il tuait Poppée enceinte; Hadrien, dans sa villa de Tivoli, buvait à longs traits

le plaisir esthétique à la coupe où Sosos de Pergame posa les colombes, et s'extasiait devant les centaures d'Aristeas et Papias ^ que des amours chevauchaient; mais il envoyait aux bords du Styx son beau-frère, vieillard de quatre-vingt-dix ans, et son neveu, qui n'en avait pas vingt. Force et violence 1 Allons revoir la salle des animaux.

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