‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 25 sur 73 · Appartient à Mme Félix-Faure-Goyau · texte numérisé non relu

Appartient à Mme Félix-Faure-Goyau

graminées d'une douceur nazaréenne : de beaux pins d'Alep, moines décapuchonnés, y rêvent la lèle au vent; à son ombre, de piteux Mardochées mendient et psalmodient. Par la porte San Giovanni des contadins arrivent de la campagne et s'arrêtent devant la douane avec des jardinières, des ânes, tels ceux qui apportaient des palmes dans les rues de Sion pour l'entrée de Jésus; quelques touristes, reluisants comme des rois mages, reviennent des tombeaux de la voie Latine et se dirigent vers Sainte-Marie « à la crèche » ; au faîte du Latran les apôtres et docteurs font des gestes imprécatoires ; près de là est le pseudo-escalier de Ponce-Pilate, et à l'extrémité opposée une autre église abrite les restes de la croix, retrouvée par sainte Hélène à Jérusalem. Sur cette solitude j'ai vu descendre le frais sourire des aubes d'orient, à midi je l'ai vue criblée de soleil comme un morceau de Judée, et, le soir, j'y ai entendu la grenouille pousser au fond de l'herbe sa monocorde jérémiade.

Tout ici fait revivre Jérusalem, non seulement le génie des choses, mais la volonté formelle de Rome. Elle a prétendu l'absorber, capter toute sa riche spiritualité. Pour attirer chez eux les dieux protecteurs des villes étrusques les vieux Romains les <t évoquaient » trois fois; Rome chrétienne s'est cru plus de droits que n'en donne la conquête : si Jérusalem a semé, elle a moissonné, et la bonne nouvelle qui partit de là-bas elle la répandit par

l'apostolat, la confirma par le martyre, en assm^a la perpétuité par l'Église. Regardez tour à tour le Latran et Sainte-Croix en Jérusalem : celle-ci est dans un fond, beaucoup plus petite, presque humble malgré sa face c< baroque » ; l'autre se lève, hautaine et déclamatoire, sur la montée du Ctelius. L'Eglise des gentils a le triomphe bruyant. Elle a d'ailleurs dépouillé Jérusalem aussi consciencieusement que l'avait fait Titus ; inutile d'aller au lieux saints, comme on faisait aux iv^ et ve siècles : on les a transportés ici. L'escalier du Prétoire, le bois de la crèche, la colonne de la flagellation, une autre du temple de Salomon, le puits de la Samaritaine, d'autres reliques innombrables dont l'authenticité n'est pas ici en question prétendent perpétuer partout la Bible et l'Évangile : le pèlerin passionné marche dans les vestiges de Jésus. Seules, les mosaïques de Sainte-Marie Majeure nous mettent sous les yeux personnages et épisodes de l'Ancien Testament ; mais beaucoup, y compris celles-là, nous font voir des Bethléem idéales, des Jérusalem mystiques bâties de pierres précieuses^, d'où sortent douze brebis en une fraîche pastorale; à Sainte-Pudentienne, c'est même la Jérusalem terrestre avec ses portiques et ses coupoles élevées par Constantin, dominée par le tertre du Golgotha où la croix gemmée se dresse; d'autres fois, à côté du

1. Cf. l'oratoire de Saint- Venance, Saint-Clément, Sainte-Marie Majeure, Sainte-Praxède, Saints-Cosme-et-Damien, Saint-Marc, Sainte- Marie du Transtevère, etc.

cyprès italien un palmier suffit, comme plus tard dans les fresques de Pinturicchio, à évoquer la terre pales tinienne où coule un Jourdain bleu, parmi les animaux et les fleurs de la Genèse.

Mais, plus que l'aspect des lieux, plus que Féglise et ses artistes, sainte Hélène a apporté Jérusalem dans Rome. Étrange femme! L'Église reconnaissante l'exalte; mais autour de son front je vois se mêler les lueurs singulières de l'Asie, le diadème de l'Augusta, le nimbe de la piété, les clous de la croix retrouvés, le sang de son petit-fils égorgé et la buée d'étuve où sa bru fut asphyxiée. Bithynienne de Drepanum, le génie secret de l'Orient l'entraîne vers la religion du Christ et forme son âme. Fille d'aubergiste, elle devient la concubine de Gonstantius, est répudiée quand il est élevé à l'Empire, reçoit de Gonstantin, son fils, le titre d'Augusta, accuse Fausta sa belle-fille d'avoir fait mourir Grispus, né d'un premier lit, et persuade de la faire étouffer elle-même. Autour de cette orientale, c'est presque un drame du sérail. Et c'est à quoi je songe en entrant chez elle. Gar Santa Groce est le reste du palais Sessorien, le palais d'Hélène^; tout ici était à elle, tout l'y rappelle : ses jardins s'étendaient là où poussent les roses de la villa Yolkonsky, ses thermes épandaient leur eau là où court maintenant l'Aqua Felice; et si je pénètre dans l'église, voici la « basi-

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