Liber Poniificalis, II, p. 563, éd. Duchesne
lique » Hélénienne, avec sa forme authentique, sa majesté romaine et ses colonnes originelles. Sur une base de statue dans la crypte je lis : « A notre maîtresse Hélène, très pieuse.... » Son âme, mal définie quoique pieuse, rôde encore de la crypte à la nef immense.
Cette partie du palais devient une église dès qu'Hélène y fait transporter les reliques de la Croix retrouvée. Car c'est là le grand titre de la dévote à la dévotion des peuples catholiques : elle retrouve, elle « invente » la Croix, et voici l'église de « Santa Croce in Gerusalemme ». Certes je connaissais le fait et l'héroïne : l'art chrétien, en Italie surtout, a si obstinément commenté ces passages des vieilles chroniques grecques et latines, que de Milan à Palerme on se heurte partout aux bois gisants ou redressés, et qu'on est entraîné dans le cortège d'Hélène. D'elle-même, de l'Augusta, aucun portrait, aucune monnaie ou médaille ne reste, ni ne fut gravée. Impossible de prendre au sérieux la statue extravagante du xviif siècle, en proie à la tramontane, làhaut, sur la façade de l'église. Mais j'ai encore dans les yeux, entre cent effigies gravées, peintes ou sculptées, celle de l'estampe d'Holbein à Baie : Hélène, grosse Allemande, bombe son ventre, qui porta Constantin, Constantinople, l'empire latin d'Orient et le Christianisme officiel; celle de Verrocchio (?), au musée Calvet d'Avignon, délicieux relief de marbre caressé de touches d'or, où le buste virginal et gracile ploie sous une chevelure constellée de perles et une
dalmatique byzantine brochée d'or. Eusèbe dit pourtant qu'elle était fort simple en son extérieur, par piété. Mais l'Art, qui est en un sens plus vrai que l'Histoire, nous fait comprendre à sa façon que cette femme avait l'âme exotique, qu'elle était une Augusta et la mère du premier empereur byzantin. D'ailleurs, la passion du luxe qu'elle devait avoir dans le sang, elle l'étala dans les églises. Lisez, dans le Liber Pontificalis^j les dons que Constantin leur fait au nom de sa mère et pour lui-même : feuilleter ces pages, c'est remuer de l'or; elles brasillent, étincellent et tintent, avec les patènes d'or, les scyphes d'or, les canthares d'argent, les candélabres et les aquamanules : la prose du nomenclateur s'essouffle à les soupeser. Si nous devons juger Hélène d'après son fîîs elle adora la toreutique, tout le travail du métal et de l'émail, qui d'ailleurs était de tradition d'Alexandrie à l'Asie Mineure. Elle aimait trop les bijoux pour qu'après Rome alexandrine Rome moderne, qui les aime tant, ne l'aime point. Au café de l'Aragno, la vitre de la porte est toute rayée par les chatons des bagues quotidiennes, qui font à la poignée une auréole d'égratignures.
Mais c'est dans l'Invention même de la Croix qu'il faut regarder Hélène : on la prend sur le fait, dans l'acte où se révèle toute sa personnalité. A Santa Croce de Florence, riche iconographie ancienne et
1. Cf. surtout les vies de Silvestre, d'Innocent, de Xyste III, d'Hilarus.
moderne sur le sujet, Agnolo Gaddi me la montre écrasée de religieuse crainte devant le mort que le contact de la Croix ressuscite. Dans les grisailles de Francesco Penni au Vatican, dans la fresque de Dan. de Volterre à la voûte de la Trinité des Monts, je l'ai vue penchée sur le trou d'oii émerge la poutre sacrosainte. Mais surtout qui oubliera jamais, s'il l'a vue une fois, la chronique si dramatique de Piero délia Francesca aux murs de Saint-François d'Arezzo? Vêtue de noir, recouverte d'un voile blanc, coiffée d'un bonnet conique jaune semblable à une mitre, Hélène a tout à la fois le deuil du Calvaire, l'exotisme d'une Asiatique et la piété d'une Ombrienne. Presque partout dans ces œuvres elle vient après la reine de Saba, comme le christianisme littéral succède au christianisme avant la lettre et le fait au pressentiment.
Mais pourquoi évoquer les œuvres lointaines? Je n'ai qu'à lever les yeux : la voici, quatre fois en quatre scènes. Elle est chez elle, et cette fresque dans l'abside de son ancien palais semble n'être que son portrait en quatre épreuves et sa « geste » suspendus. Qu'elle soit sur le bord de la fosse où les excavateurs travaillent, assiste à la résurrection de la morte par le contact delà vraie Croix, exalte celle-ci dans ses bras, le peintre, élève de Bonfîgli ou de Fior. di Lorenzo, lève au ciel ses yeux dolents et indolents et penche sa tête sur l'épaule dans une inclination déjà péruginesque. Comme elle est plus vivante sur les murs de Jérusalem ! Le cortège qui apporte la relique s'avance au
loin dans la vallée, dont la végétation s'évertue : làhaut Hélène, impatiente, ravie, se penche, essaie de suivre son cœur qui dès longtemps est parti en avant. Et cela est charmant de naturel familier! Partout une délicieuse robe rose et un manteau jaune la vêtent d'une harmonie tout à fait idéale, adéquate à sa sainteté. Le paysage aussi, n'en déplaise au palmier et au profil de Jérusalem, n'est que l'Ombrie douce et grave où des montagnes d'un bleu très léger encadrent une vallée de gaze et un ponceau sur un rivelet; des gens, en dehors même des scènes relatives à la croix, vont et viennent, forment des groupes, prennent des attitudes belles, engagent des duels : ils sont si pleins de vie qu'ils l'emploient à se battre, comme ces deuxlà près du pont, et si bien de leur temps, qu'ils veulent vivre en beauté. C'est ainsi qu'autour de la pieuse légende du iv^ siècle, parce qu'elle s'incarne en une femme qui était ici belle, jeune, puissante et riche, ils répandent amoureusement l'esprit de la Renaissance. C'est bien le sens de la basilique, que cette fresque commente : car ici Hélène envoya un clou, l'inscription et trois fragments de la Crois. Je n'ai jamais pu les voir de près. Quel regret surtout de ne pouvoir déchifTrer sur la vieille planchette le titulus ironique, vieilles lettres hébraïques, grecques et latines, écrites ou retouchées au vn^ siècle, et presque effacées! J'aurais senti au bout des doigts, des cils, le frisson d'un grand passé. Mais je puis descendre à la chapelle souterraine d'Hélène, avec la sensation étrange de
lescendre au fond des âges ou dans le sol même où a croix fut plantée. Car ici les métaphores sont oresque le réel. Nous sommes bien à « Hierusalem », iomme dit l'inscription, dans le Saint des Saints : îéiène, infatigable remueuse de terre, fît apporter sur plusieurs vaisseaux de la terre du Calvaire ^ Dans le Hampo Santo de Pise, dans celui des « Pèlerins » 3rès de Saint-Pierre du Vatican, j'ai déjà foulé la ( Terre Sainte », piochée, ramassée et transportée )ar la vigoureuse foi médiévale qui fît surgir tant de errassiers. Ici elle est humide et il fait froid; une anglaise catholique frissonne : d'horreur sacrée ou le froid? C'est là, songe-t-elle, que sont conservés ous les témoignages d'un grand sacrifice d'amour. Lia foule, aux jours consacrés, vient s'écraser contre :es grilles, gardiennes d'un mystère qui trouble encore e monde. Les grilles le gardent bien : une inscription léfend aux femmes d'entrer dans la chapelle de lierusalem sous peine d'excommunication. C'est ogique : la cabaretière élue de l'amour, concubine et nère d'empereurs, belle-mère jalouse, avait en ses [uatre-vingts ans la passion de la virginité. Avec [ueile joie. elle dut faire raser, selon la tradition, le emple de Vénus érigé par Hadrien sur le calvaire! IWe dote richement les couvents de vierges, et voue à a Vierge, mère du Christ, un culte qui contribuera à lon exaltation prochaine au moyen âge. Et elle, la
1. Liber Pontificalis, éd. Duchesne. — Cf. aussi, pour la légende, la Agen.de dorée, de .Jacques de Voragine, à la fête du 3 mai.
voici, sur l'autel : c'est tout simplement une statue de Juno « Barberini » transformée. Qui a voyagé en Italie ne s'étonne plus de ces avatars : la solidarité des âges s'y marque dans la pérennité des formes, lesquelles ne se substituent point l'une à l'autre, mais s'adaptent simplement et tout naturellement à la destination nouvelle. Rien ne se perd, rien ne se crée dans celui des pays du monde qui vous communiqué le plus fortement des pieds à la tête, quand on le foule, le sens historique. Au dôme de Pise une statue de Mars est devenue saint Ephèse; à Sainte-Agnèshors-les-Murs, la sainte sur l'autel est une Cérès d'albâtre légèrement modifiée. Mais ici l'ironie est piquante : car Hélène poursuivit les faux dieux, et la voici sous les formes olympiennes. Et le symbole est éloquent : car le christianisme de cette asiatique est encore d'essence païenne, le culte des images est la moitié de sa foi. C'est pourquoi, là-haut, à la voûte de mosaïques elle étincelle, païenne encore par l'éclat multiple et innombrable qui ruisselle sur sa robe comme un flot de gemmes.
Cette femme a inauguré le culte de la croix, et comme il est presque tout dans la vie chrétienne de l'humanité, elle a fourni à l'Art une inspiration intarissable. Concrète comme un objet réel, la croix a aussi la valeur morale d'un symbole : une grande idée, un sentiment profond d'amour et de pitié s'attache à cet agencement de bois qui fut un instrument de mort. Aussi, des poutres nues qui s'entre-
croisent dans les carrefours, là même où la Trivia d'autrefois présidait à l'embarras du pérégrin, jusqu'au riche bijou que l'on porte sur la poitrine, elle a reçu toutes les formes, élémentaires ou byzantines, que comportait son schéma essentiel. Puisque c'est d'impressions d'art qu'il s'agit, et personnelles avant tout, je me rappelle le vague signe cruciforme, deux petites lignes irrégulières l'une sur l'autre, gravées à la pointe sur les plaques des loculi par les humbles marbriers des catacombes; puis, sur les sarcophages paléochrétiens, la croix monogrammatique. A Ravenne, dans le baptistère des Ariens, j'ai vu des croix ariennes scellées au mur, et, dans les basiliques, la croix grecque sanctifier les chapiteaux trapézif or mes : à Palerme celle-ci voisine partout avec la lancéolé arabe dans les églises-mosquées de la Palatine, de la Martorana, de San Cataldo et de Monréale. Sur l'Aventin allez voir devant le prieuré de Malte la petite place solitaire oii la croix de l'Ordre s'incruste partout. Je me souviens encore des croix byzantines, enluminées de scènes évangéliques rechignées, qui animaient l'ombre chaude à l'exposition italo-grecque de Grotta-Ferrata. Mais surtout, si l'on veut savoir quel effort d'amour et par conséquent d'ornementation se concentra sur l'emblème de l'humanité régénérée, il faut voir la croix de la mosaïque absidale de Sainte-Pudentienne. La richesse en est magnifique : dans le jour mystérieux que capte et garde l'abside, la splendeur multicolore des petits cubes de verre luit
doucement, et sur les quatre branches des chapelets de gemmes rayonnent de feux. Mais, que la croix soit gemmée ou lisse, en tau ou en X, à jambages égaux ou inégaux, à extrémités évasées, ou en queues d'hirondelles, ou en larges panneaux à fresques, c'est Constantin avec sa vision et surtout Hélène avec son « Invention » qui ont transformé le gibet d'infamie en un objet de culte et en un thème d'art : foi et beauté sont depuis eux fixés à la croix, puis au crucifix.
Le 3 mai j'ai pu voir enfin les reliques de la croix, les seules qui passent pour avoir une tradition documentée. "Voir? Apercevoir, entrevoir serait trop dire encore. Du haut d'une loggia, au moment où la clochette sonna l'instant dramatique, le cardinal Respighi les montra, devant un silence universel et prosterné; mais la buée des cierges, la fumée de l'encens et les émanations du public les auréolaient d'opacité, si bien qu'elles paraissaient enfoncées dans je ne sais quels lointains du temps et de l'espace. Lointains symboliques : car le prestige de ces choses a bien diminué, l'humanité indifférente n'y accroche plus son âme. Il y avait peu de monde : Jérusalem est si loin de Rome! et la place de Santa Groce, c'est le désert. La plupart étaient des pauvres gens du i quartier; les femmes, retenant sous le menton le -• mouchoir blanc dont elles se couvraient la tête, ressemblaient à des bédouines. A la porte, point de dromadaires, mais quelques voitures, qui attendaient les pharisiens curieux à la sortie de Jérusalem.
Je sors moi aussi. Sur le seuil où je m'arrête, le pape Sylvestre II confessa publiquement ses péchés, dit la chronique. Quand il était en Espagne, chez les Arabes dont il dévorait les livres, il avait fait avec le Diable un pacte, d'après lequel il ne mourrait que lorsqu'il aurait été à Jherusalem^ Un jour qu'il célébrait ici même une cérémonie, il sentit ses os s'entre-choquer, et peu après mourait : il était venu en Terre Sainte ! Quant à Hélène, elle était morte deux ans après son retour à Rome : tout le monde connaît son « moysileum » de Tor Pignattara, la grande ruine trouée de ciel, et l'énorme sarcophage du Vatican en porphyre rouge, où elle dormait son sommeil sous une frise de guerriers à cheval et de petits génies : empire et demi-paganisme hantèrent encore son repos! Rome actuelle ne l'oublie pas : à Saint-Pierre une bougie est toujours allumée devant sa statue; il y a une via Santa Elena, où j'ai vu « l'antica trattoria Elena » ; et, comme pour m'imposer l'illusion de sa présence, voici, en face de moi et de sa basilique, la trattoria Menicuccio detto Barbetta et l'osteria Scarpellini, « ottima cucina », dans leurs claies de roseaux et les sureaux embaumés. C'est bien cela ! Elle sortit d'une auberge et finit dans un palais quasi impérial : cent mètres à peine séparent les deux symboles qui évoquent le principe et la fin de cette originale destinée.
1. Lib. Pontificalis, éd. Duchesne, II, p. 263. — Cf. aussi Gebhart Moines et Papes, p. 19-20.
Je descends les degrés. Les roses de Jéricho, je veux dire de la villa Yolkonsky, épanchent leur parfum sur cette matinée * ; et il me revient que dans cette basilique « ad Jérusalem » se célébrait autrefois la fête des roses : au dimanche « de Rosa », le pape chantait la messe en tenant une rose d'or parfumée de musc, et la rose était le thème de son sermon. Quelle jolie attitude de primitif! Puis il envoyait la rose à quelque prince qu'il désirait honorer. Allez voir celle du musée de Cluny : donnée par Clément V au prince-évêque de Bâle, elle est veuve de son parfum, mais exquise toujours dans sa fraîcheur originelle du xiv*^ siècle avec ses pétales épanouis et ses trois ou quatre boutons. Dans les jardins Volkonsky, je l'ai cru retrouver en telle rose-thé : je respirai sur ses feuilles de soie d'or toute la suavité du mysticisme chrétien, car la rose est le symbole de la double Jérusalem d'ici-bas et de là-haut, des deux églises et de la couronne des Elus; et j'avais envie de dire avec Dante : « La milice que Jésus épousa de son sang, la voici sous la forme d'une Rose^ ».
Je traverse à nouveau l'immense place. Midi flamboie. A l'ombre de l'enceinte Aurélienne l'herbe garde encore la rosée du Cantique des Cantiques; mais là-haut, du fond d'un bleu suprême, absolu, Jehovahi secoue comme au plafond de la Sixtine sa chevelure
1. De grandes maisons de rapport, commencées l'an dernier, inter* cepteront bientôt la perspective