‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 73 sur 73 · Graf, Roma nelle immaginazione del Medio Evo, I, p · texte numérisé non relu

Graf, Roma nelle immaginazione del Medio Evo, I, p

l'Amérique, gardant en terre étrangère l'individualité civique dont la formule s'élabore à Monte Citorio et l'individualité politique qui les rattache au Quirinal. Étonnez-vous après cela que le mot de ce mondial » encombre le langage et les journaux de Rome, comme le mot « Kolossal » chez les Allemands, et que l'expression « Romain et mondial » leur soit une synonymie familière.

Et dès lors que Rome est mondiale et éternelle, elle se blase et nous blase en un quart d'heure de l'Espace et du Temps. Le 11 mai 1906 la commission executive de la Chambre du travail proclamait par une affiche, au lendemain de la grève générale, que cette grande manifestation aurait des effets durables « nel tempo e nello spazio ». Même l'ouvrier, du fond de l'atelier étroit et obscur, voit ici les choses sous l'aspect de l'infmitude et de l'éternité; les catégories de Kantleur sont devenues aussi habituelles que la généralisation l'était aux avocats de 1789, lesquels légiféraient et déclaraient les droits, non seulement pour les fils de Voltaire, mais pour l'Humanité. Comme le sol de Rome communique à certains, des pieds à la tête, le sens historique, il est très vrai que son air donne à la pensée des ailes et un vertige tournoyant.

Le lieu de Rome où la pensée prend le plus spontanément cette envergure, c'est, me semble-t-il, au pied

de la statue de Garibaldi sur le Janicule^ L'œuvre admirable de Gallori a surgi en 1895 comme la fleur subite de l'esprit national. C'est une statue équestre; il y en a beaucoup en Italie, surtout de Victor-Emmanuel. Presque toutes sont de mauvais goût, soit que le roi fût d'un physique peu sculptural, soit que le cheval se cabre avec emphase. Garibaldi, fantassin ou cavalier, a généralement mieux inspiré les artistes. Ici sa monture et lui ont une force aisée et sereine ; ce n'est plus la lutte, encore moins la défaite : le vaincu de Mentana se repose dans un triomphe qui fut bien un peu le sien puisqu'il l'avait préparé et dans la contemplation du résultat qui est cette magnifique cité étalée sous les flèches du désir. Le groupe est d'un rythme tranquillement héroïque qui s'harmonise par les belles après-midi romaines avec le calme olympien des choses et la majesté de l'horizon.

Ce qu'il a de paisible ressort mieux par contraste avec les groupes belliqueux qui sont sous ses pieds : ces petits soldats piémontais vifs, nerveux, qui s'élancent avec une furie endiablée dans l'envolement de leurs plumes de coqs. Le haut piédestal rectangulaire, je ne sais quoi de viril dans l'ensemble m'avait rappelé le Colleoni de Venise. Tous les deux sont bien des condottières ; mais le Vénitien n'est qu'un mercenaire à la mâchoire de fer, sa force crée le droit; Garibaldi, après avoir été le contrebandier du patrio-

1. Cf. le beau sonnet de Rom. Pantini (Antifonario, Vasto, 1905).

tisme, n'est plus ici que l'exécuteur d'une grande loi historique, le Destin fixé au bronze.

Le Destin, c'est que Rome, pour redevenir éternelle et mondiale, devait être italienne, nationale, et tout ensemble royale et pontificale. C'est pourquoi il n'y a sur la physionomie de Garibaldi ni colère ni insulte à l'égard du vaincu ; il fait face à la Porta Pia où entrèrent par une brèche les soldats piémontais le 20 septembre ^870 et regarde en se tournant légèrement le Vatican : mais son regard, s'il est ferme, reste grave, de cette gravité qui convient à la logique impersonnelle des événements. Comme la poésie est plus vraie que l'histoire, il a pris dans l'œuvre d'art l'expression qui sied, non à ce que fut Hier, mais à Aujourd'hui, à Désormais. Le temps n'est plus en effet, où Zola, debout sur le Janicule comme le prophète de la Rome moderne, vaticinait : fixant tour à tour le Palatin, le Quirinal, le Vatican, il immolait en des phrases hécatombales l'antiquité au moyen âge, le moyen âge chrétien et la Papauté à l'Italie nationale. Il n'y a point immolation, mais compromis : l'hérédité antique, Rome en est toute pénétrée, et quant aux deux pouvoirs qui lui parurent se défier du haut de leurs collines, elle leur reste attachée, à chacun en particulier et à tous deux ensemble bien qu'inégalement. Temporelle et spirituelle, sa vie est intégrale. La logique coupante qui mène l'esprit français n'habite point en cette ville si vieille et de si riche complexité morale : les « combinazione » y régnent,

dont la vie et le bonheur (ici du moins) sont presque toujours faits.

Garibaldi a sous lui un quadruple piédestal. Sur le premier, granit gris et rose qui semble la cime sculptée de la colline, sont taillés en bas-reliefs un résumé du monde et les âges extrêmes qui rythment l'éternité de Rome : la cuirasse romaine voisine sur la frise avec la blouse garibaldienne, le casque du centurion avec le bonnet du condottiere ; près du sol la louve allaite les jumeaux qui ont fondé Rome pendant que là-haut le cheval porte celui qui l'a libérée. L'Amérique est assise sur une face avec l'Industrie et le Commerce, sur l'autre l'Europe avec l'Histoire et le Génie. Sous ces symboles immenses des couronnes d'immortelles et de fleurs fraîches sont posées, des petits bersagliers se rompent le cou à regarder là-haut leurs frères, immortalisés au granit; les automobiles s'arrêtent ou filent dans un teuf-teuf qui dégage comme une fumée de bataille; sur les pentes, les lauriers de la villa Corsini montent la garde, et le soleil du crépuscule crible de gloire la statue, auréole le front de bronze et l'idée qu'il couve.

Le second piédestal, c'est la colline. Fier Janicule, qui porte la durée et émerge de l'étendue ! Il a l'âge cosmogonique : à double visage comme Janus, il voit tous les jours le soleil naître et mourir sur chacun de ses côtés; il est l'écran de Rome et scande ses heures comme il domine son horizon. Il fut aussi sa citadelle contre la menace étrusque. A gauche de Garibaldi il

porte l'église de Saint-Pierre où certains veulent que l'Apôtre soit mort, à droite Saint-Onuphre où repose le Tasse. Il connut encore les batailles en 1849 quand Oudinot prit la porte Saint-Pancrace. De tant de sainteté, de poésie et de gloire militaire il se repose aujourd'hui au frais et au vert; il n'entend plus que le sifflet des merles et le bruissement des eaux dans les jardins qui vont du bosco Parrhasio à l'Académie des « Arcades » , à travers les lauriers Gorsini et la promenade « Marguerite ». Seul un petit canon, aux pieds de Garibaldi, tonne encore le soir : il tonne le coucher du soleil, éternel et mondial.

Et sous le Janicule c'est le troisième piédestal, plus large encore, c'est Rome. Rome est là toute, en effet, Rome antique à droite, Rome moderne surtout étalée d'ici au Pincio, Rome de demain même, dont les blocs éclatants du Palais de Justice et les échafaudages du monument dédié à sa Fortune et au père de la Patrie proclament l'indéfectible orgueil.

Rome elle-même repose sur ses collines, et ses collines sur l'immense plaine du Latium, déterminée par les monts Étrusques, la Sabine, les monts d'Albe, les monts Yolsques et la mer. Mais cet amphithéâtre d'où sont descendus les peuples qui ont fait Rome est à son tour traversé de vomitoires, les grandes trouées ou voies qui convergent ici de l'orbe illimité du monde : HAYE ROMA!

Je redescends le socle de Garibaldi, les pentes du Janicule, le pont du Transtevère. Décidément Venise

est chatoyante, Florence exquise et fine, Pérouse et Assise suavement ombriennes, Naples voluptueuse, Palerme étrangement sarrasine dans ses bosquets des Mille et une Nuits : mais Rome est bien profonde ! Du tuf primordial à la superficie que foulent les piétons elle superpose de l'indéfini, et dans le périmètre d'Aurélien elle circonscrit l'au-delà.

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