Gâtai, de Moreau-Nélaton, n
lienne se fermait. L'âme volcanique de Gabriele d'Annunzio s'y est reconnue : ce paysage est un spasme pétrifié où s'éternise le souvenir des passions brûlantes qui torturaient le chaos. Chacun de nous trouve ainsi quelque part, dans les choses, la figure de son paysage intérieur; tout site est la projection d'un état d'âme, et la nature entière est un vaste poème plastique où nos sentiments se transposent en formes, lignes et couleurs. Quand les romanciers et les poètes amènent ici l'amour, c'est que son feu s'est éteint ou va s'éteindre, et qu'il n'a plus que cendres à la bouche : les amants du « Triomphe de la Mort » déjeunent à la villa Cesarini sous les camélias, mais dans le froid miroir de Diane ils voient se refléter leur triste secret : ils ne s'aiment déjà plus; dans la plus poignante des « Elégie Romane », le poète croit voir l'ombre de l'aimée se promener avec lui sur le lido infernal. Zola trouve le lac sépulcral; et c'est parce que la mort plane ici que tant d'héroïnes de la fiction viennent y chercher le courage du suicide. Vraiment, malgré la villa Cesarini, l'allégresse n'habite point sur ces rives stygiennes, pas plus que sur les bords de l'Averne en dépit de la tarentelle des filles de Baïa ni sur les bords du lac Pavin en dépit de la bourrée. Cette nature est un cri figé.
Sous les vieux ormes de Genzano les petits pouilleux me poursuivent en grelottant : la fièvre dévore leurs yeux, et leurs yeux dévorent leur
visag-e; mais eux ne dévorent rien : ils voudraient mang-er. Il y a deux ans, au moment oii j'entrai à la gare d'Albano, une grande foule maintenue par des agents accompagnait une litière ; un homme âgé précédait en pleurant. Sur le quai de la gare un séminariste, avec bonne humeur, m'apprend qu'une jeune femme vient d'être « ferita del ragazzo », blessée par un garçon, son amant. Pour servir Diane il fallait verser le sang : pour obtenir l'amour cet Albain avait failli tuer; ils devaient revenir de Nemi! En fait de camélias pourpres, il en est d'autres que ceux de la villa Cesarini : il y a ceux qu'on plante brusquement, du côté gauche, à la boutonnière de son ennemi ou au corsage de sa maîtresse. La coltellata fleurit rouge ici, surtout le dimanche, lorsque le petit vin de Marino et de Genzano fait monter au cerveau des fils du Latium, nourrissons de la Louve, les énergies cosmiques.
Près du lac j'ai mieux compris les vieilles et sombres poteries d'Albano, la loi des XII Tables, la prose de Cacon et les vers de Lucrèce, les gestes des barons de ïusculum ou des contrebandiers d'il y a cent ans : race farouche sur une terre âpre. Non, ces gens-là n'eurent jamais la vision vermeille de la vie!
Dire que Rome est la Ville Éternelle n'est ni un lieu commun littéraire ni une hyperbole d'amoureux : c'est énoncer un fait d'expérience. On sent, on éprouve à Rome l'éternité de Rome, à chaque instant, comme on sent la douceur de l'heure qui passe.
Et cela veut dire d'abord que devant notre attention et nos yeux les Romes diverses se pénètrent : impossible de s'arrêter à l'une d'elles sans que les autres se présentent, souriant comme l'une des faces d'un Janus de nos velléités d'analyse. Au moral les traditions s'enchevêtrent; au point de vue extérieur les ruines des difTérentes époques s'amagalment en bloc compact. Dans le Forum que fouille l'excavateur, toutes les antiquités, depuis la préromuléenne jusqu'au christianisme baroque du xvni^ siècle, empruntent l'une à l'autre appui, principes de construction, modèles de styles et matériaux ; si bien qu'il ne faut point parler de strates successives, mais de pénétration intime et indissociable. Et dans l'âme de l'excavateur ou du terrassier lui-même, à la fois élémentaire
et très compliquée, les superstitions antiques, la foi médiévale, la patience de l'esclave, les revendications sociales et syndicalistes se fondent en un mélange qui fait de ce pauvre diable un vivant résumé d'histoire. De la nécropole antéhistorique au monument de Victor-Emmanuel II et de la croyance au mauvais sort à la dernière nouveauté industrielle ou révolutionnaire les civilisations ici se pressent, roulent l'une sur l'autre et se confondent comme les gouttes d'eau dans « l'Océan des âges ». Rome est hégélienne : elle est, perceptible aux sens, la grande idée de Hegel qu'aujourd'hui est fils d'hier et père de demain selon une généalogie oii les contradictoires ne se succèdent pas, mais coexistent. Si l'homme est pour le philosophe du devenir un animal historique, Rome est la plus humaine des cités puisqu'elle vit à la fois dans le présent, le passé et le futur.
Etre éternel, c'est aussi n'avoir ni commencement ni fin. Et sans doute, pour reconnaître à Rome ce caractère, il faut le faire descendre de son absolu dans la relativité de la vie et de l'histoire. Rome a eu un commencement, mais, chose curieuse, non seulement les anciens ne le connaissaient pas et suppléaient à leur ignorance par des mythes qui étaient à la fois pour eux un symbole et une garantie d'antiquité, mais encore ces commencements remontent tous les jours plus haut dans le passé. Rome apparut plus vieille à Niebuhr qu'aux Romains, elle apparaît plus vieille aujourd'hui qu'il y a vingt ans et
qu'hier encore. La Roma Quadrata du Palatin est une très jeune ville à côté de la préhistoire que les fouilles du Sepulcretum ont exhumée. De ces puits à incinération et de ces fosses à inhumation un vertige de rétrospectivité monte au cerveau. Nous voici sur les routes des migrations où les tribus, pélasgiques ou sicanes, s'arrêtent pour célébrer le Printemps Sacré.
En touchant ainsi le tuf primitif, c'est la simple éventualité, la pure virtualité de Rome que l'on rencontre, perdue pour l'imagination dans les brumes du lointain comme elle est pour les yeux enfoncée dans le sol brut. Et ainsi on peut dire, sans paradoxe, qu'au cours des recherches patiemment conduites depuis les historiens latins eux-mêmes jusqu'aux exégètes mythologues et aux archéologues d'aujourd'hui, jusqu'au directeur des fouilles M. Giacomo Boni, Rome devient de plus en plus éternelle; unique en son genre elle vieillit doublement, puisque, à mesure qu'elle avance, elle voit sa naissance reculer. Et cela déconcerte les ressources du langage, parce que cela est presque métaphysique.
A mesure que son passé recule son avenir se prolonge, la perspective s'étend devant elle. Dans l'histoire elle renaît d'elle-même deux ou trois fois : à la fin de l'Empire, à la fin du moyen âge, à la fin du pouvoir temporel des papes. Dans son actualité elle ne date que du Risorgimento, et s'élance vers le futur avec une ardeur de jeunesse que les déceptions qui ont
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suivi son avènement de capitale n'ont point arrêtée. En elle affluent, comme au cerveau, les ambitions et les rêves de la quarantième année (1870-1906), qui est pour une nation ce que les seize ans sont pour l'individu. Sans doute au point de vue économique l'industrieuse et industrielle Milan la dépasse, et la populeuse Naples l'accable de son grouillement ; mais petit à petit la fîère patricienne, qui atteint aujourd'hui le demi-million d'habitants et qui est à la fois royale et pontificale, met la main au travail et se ménage une revanche : elle tâche d'assainir sa campagne, y étend le réseau de ses communications, endigue son Tibre, projette d'agrandir et de recreuser Ostie ou quelqu'autre point de la côte, et de redevenir port de mer.
Mais précisément, et c'est là le plus curieux aspect de l'éternité romaine, cet élan n'est qu'un retour. La capitale de la troisième ou, si l'on veut, de la quatrième Italie n'inaugure pas, mais reprend le cours logique de sa destinée. Toutes ou presque toutes ces nouveautés sont pour elle de très vieilles choses. Si par hasard vous vous laissez circonvenir dans la rue, au café, au théâtre, dans les bibliothèques, académies, journaux et congrès, par la Rome d'aujourd'hui, réfléchissez : voici qu'autour d'elle les autres se lèvent, s'approchent et viennent faire corps indissolublement. Elles sont consubstantielles dans la perpétuité. Sans doute Rome fait encore peau neuve : en attendant de ressusciter dans sa Campagne, la malaria une
fois tuée, la vie innombrable d'autrefois et de se réveiller port de mer, elle loge partout son activité nouvelle dans des cadres appropriés : ses députés vont avoir une nouvelle Chambre, ses Beaux-Arts ont le Palais de la via Nationale, ses affaires financières le Palais delà Banque d'Italie, sa magistrature et ses lois auront incessamment le fastueux Palais de Justice, la Fortune de Rome et le créateur de l'Italie unifiée ont déjà leur monument sur la colline sacrée du Capitole. Elle entasse les projets édilitaires, n'entend point laisser son âme adolescente ou virile étouffer dans la momie millénaire sur laquelle les étrangers qui ont fait leurs classes viennent pieusement se pencher.
Mais elle a ceci de saisissant que sa physionomie et son âme ne se renouvellent guère qu'avec du passé, avec son passé. C'est de sa propre substance qu'elle tire sa Yita Nuova. Cette passion édilitaire est presque aussi vieille qu'elle-même : elle reprend la fantaisie et le geste d'Auguste, qui reçut sa Rome de briques et la voulut laisser de marbre. Le Romain est resté grand bâtisseur, et la persistance de sa vocation est telle, que lorsque les circonstances le forcent à restreindre les proportions de l'édifice il se rattrape sur le nom : ce sera toujours un Palazzo. Et presque tous ces monuments modernes, surtout l'admirable monument de Sacconi, sont faits ici plus qu'ailleurs avec des souvenirs gréco-romains recomposés parfois par une originalité souveraine. L'autel à Rome capi-
taie et à Victor-Emmanuel II se dresse sur le Capitole parce que l'unité nationale de 1870 est l'idée proprement romaine, l'idée de Rome impériale et centre de l'empire. Le Corso, centre du modernisme, n'est que l'antique voie Flaminienne. Aujourd'hui marche ici dans le sillon du passé.
De même, en son âme, Rome actuelle s'enchante de rêves modernes; mais ce modernisme n'est souvent que sa tradition lointaine, et son progrès a quelque chose d'archéologique. Si M. Guglielmo Ferrero, qui a été de la politique à l'histoire, écrit l'histoire de Catilina et de César avec l'arrière-pensée du présent, c'est qu'il perçoit dans les faits économiques, sociaux et politiques d'aujourd'hui un écho qui vient de loin. Rome caresse le rêve méditerranéen : mais il est fort naturel à qui a dénommé la Méditerranée, l'a possédée sept ou huit siècles et reste lancée au milieu de ses flots. Elle caresse le rêve africain : est-il présomptueux à qui dompta Carthage et colonisa la rive qui va de Gabès aux colonnes d'Hercule? Elle caresse Tidéal américain, s'éprend de mécanicité, s'essaie au culte de l'énergie et préconise par la bouche ou la plume de ses hommes cultivés la conception « héroïque » de la vie ; mais cet apparent exotisme est encore le ressouvenir plus ou moins confus d'une réalité passée qui voudrait renaître : américaine à la Roosevelt, pratique, avide de force et de domination sur des races dites inférieures, Rome le fut à l'époque de ses Césars, dont certains barbares septentrionaux tentent de lui voler
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le nom prestigieux. Elle caresse le rêve d'unir la démocratie sociale à la monarchie : là encore elle s'affirme césarienne. Sa religion, du moins chez le peuple, est réduite à des pratiques et à des formules, comme la religion officielle des Pontifes et des Collèges, sœur de l'État.
Enfin Rome Éternelle caresse le rêve mondial. Cela, de plusieurs façons. D'abord elle regarde passionnément le monde : ici, comme du reste dans les grandes villes italiennes, on sait fort bien les langues pour les parler, les lire ou les écrire ; rien des nations voisines, activité politique, philosophique, littéraire, artistique, n'échappe à ses esprits cultivés qui sont citoyens de l'univers. Ils tournent de préférence vers les civilisations du Nord leur attention studieuse, qui n'a d'égale que la curiosité inquiète de leurs ancêtres latins, de Tacite à Claudien, à l'égard de la menace blonde qui rôdait sur la frontière. D'autre part Rome est et veut être Cosmopolis : dans les galeries d'Antiques, au café de l'Aragno, autour de la Pierre Noire du Forum, toutes les langues émettent dans l'air romain des paroles ailées. En avril, des congrès scientifiques, artistiques ou techniques réunissent dans un microcosme qui est le Collège de l'Université ou l'Institut Technique l'univers qui pense. En 1905 la réclame du Grand-Hôtel
(Dieu me pardonne!) proclamait que « cette vie cosmopolite fait de Rome de novembre en mai une capitale sans pareille, qui n'est pas une imitation de Londres, une contrefaçon de Vienne ou une caricature de Paris. Rome est Rome. Elle a un charme à elle et sa beauté est impériale. La suggestion qu'elle dégage par la vie moderne quintessenciée, greffée sur les ruines illustres de trois âges de gloire mondiale, est unique au monde. » Et je cueille ceci dans le programme du Théâtre de TArgentina pour la campagne 1905-1906 : « Il est électique : national, étranger, antique, moderne, contemporain. La première représentation sera d'une haute importance, romaine et mondiale, comme le héros qu'elle amènera devant les spectateurs : Jules César, de Shakespeare. » Cette réclame de Rome pour Rome n'est pas seulement une invite : elle est une aspiration propre, et en son principe une claire conscience de soi-même.
Enfin Rome rêve toujours de rayonnement universel, et c'est encore un rêve ancien. Roma fut la caput et le centre du monde, l'urbs et l'orbis finirent pour elle par s'identifier. La légende médiévale, reprenant cette ambition, arrête sur le Janicule ou le Palatin l'arche de Noë et fait tinter au Capitole ou dans la rotonde d'Agrippa les clochettes où retentit l'agitation de telle ou telle province. L'empereur des Romains la reprend à son tour : aussitôt après son couronnement il monte sur le mont Mario, se tourne vers Rome, puis vers les quatre points cardinaux en disant : « Tout ce
que je vois est mien, et à mes ordres obéit l'univers' »; démarche de possession intégrale et circulaire, dont Rome est le noyau et dont la figure est la sphère mondiale que de Charlemagne à Charles Quint les empereurs se passent de main et main. La Papauté veut et a la suprématie « catholique », c'està-dire universelle. Cet idéal est plus vivant que jamais, du moins en un sens : les Romains sont convaincus avec raison que le foyer le plus actif de ridée dans le monde c'est, avec Paris, Rome. Ils veulent qu'elle soit un centre attractif et expansif de civilisation supérieure, d'art, de beauté. Les romans de G. d'Annunzio, tels que la Vierge aux Rochers, les journaux, expriment constamment cette aspiration. Trois fois dans l'histoire ce fut une réalité. Voilà pourquoi la marche en avant, c'est ici de rattraper le passé.
En dehors même de l'intellectualité elle tend à être mondiale. Elle élève la voix dans « le concert des nations »; récemment (1906) elle se faisait la médiatrice entre deux puissances continentales et pendant trois mois ses diplomates ont presque tenu dans leurs mains la paix ou la guerre européenne. Elle recommence, quoiqû'avec prudence, le grand mouvement d'expansion des coîoni de la Rome antique : ses nationaux, je veux dire les Italiens, dont Rome est la capitale, pullulent sur les rives de la Méditerranée et de