PROMENADE AU MIDI
Je m'étais bien promis de ne pas quitter les États du pape sans avoir fait une promenade à Sonnino. On m'avait tant parlé de cette petite ville, son nom revient si souvent dans l'histoire du brigandage, les peintres ont représenté tant de fois les costumes et les exploits de ses habitants, que je voulais voir par mes yeux le pays et les hommes, et chercher s'il ne restait pas sur le sol ou dans les esprits quelques vestiges du passé. L'entreprise était difficile, non-seulement parce que Sonnino est à trois journées du Vatican et loin des routes fréquentées, mais surtout parce que j'étais étranger, et qu'un étranger en voyage ne cause guère qu'avec les aubergistes. Un excellent et respectable ami que j'avais à Rome s'offrit à me tirer d'embarras. Il promit de me conduire à Sonnino dans sa voiture, de m'y loger chez des personnes de sa connaissance, et de m'introduire dans la vie intime des habitants. Lui-même avait visité le pays vers l'an 1830; il était sûr d'y trouver une vieille femme, veuve d'un ou deux brigands, qu'il avait employée autrefois comme modèle, et qu'il aidait à vivre
en lui servant une petite pension. J'acceptai de grand cœur une invitation si gracieuse, et nous nous mîmes en route le 10 juin 1858.
Albano, l'Ai iccia, Genzano et presque tous les villages de cette banlieue se présentent avec un air de grandeur. Les palais et les couvents y abondent. Les maisons des marchands de campagne, sans viser au grandiose, sont larges et hautes; elles ont un cachet de bourgeoisie rustique et ne sentent point le parvenu.
Dans les communes voisines de la capitale, les professions de boucher, de boulanger, d'épicier, etc., sont exercées en vertu d'un privilège, comme des fonctions publiques. On sollicite un comptoir d'épicier comme un bureau de loterie ou un débit de sel et de tabac.
Le privilège est partout dans les États pontificaux. Compagnie d'assurances, verrerie, raffinerie, fabrique de stéarine; toute industrie un peu importante est fondée sur un privilège. Les paniers mêmes où l'on vend des fruits sur la place Navone sont loués aux marchands par un entrepreneur privilégié.
D'Albano à Velletri, nous traversons un certain nombre de ponts construits par les papes ; plusieurs inscriptions prennent soin de nous rapprendre. Je ne connais pas de pays où le luxe épigraphique soit poussé si loin. On ne jette pas un pont sur un ruisseau, on ne bâtit pas un poste pour quatre gendarmes, sans graver sur une plaque de marbre le nom du pontife qui s'est illustré par un tel bienfait.
Il y a tout près de la ville éternelle une fontaine d'eau minérale où les petits-fils de Romulus vont se purger en partie de plaisir. Inscriptions sur inscriptions! Tel pontife a amené l'eau, tel autre a réparé les conduits, tel autre les a soudés à neuf.
Cette prodigalité de paroles pompeuses semblera, au premier coup d'œil, un peu mesquine et ridicule; mais c'est un usage romain. Uso romano! deux mots qui expliquent et même excusent tout. Il est vrai de dire que si les anciens avaient été plus sobres d'inscriptions, nous ignorerions bien des choses que le marbre et la pierre nous ont apprises. L'épigraphie est une des sources les plus claires où l'historien ait jamais puisé.
Elle ment quelquefois. Témoin cette inscription qui attribue à Pie VII les admirables travaux dont l'administration française a embelli le Pincio. Les papes ont effacé partout les traces de notre passage ; ils n'ont gardé que nos bienfaits. Les conseillers de Pie VII, après la Restauration, auraient voulu supprimer tout ce qui rappelait la France. Il fut même question d'ôtêr les réverbères que le général Miollis et M. de Tournon avaient introduits à Rome.
Je n'ai trouvé qu'un seul monument qui eût conservé
le nom de cet illustre et courageux Miollis. C'est une petite plaque de marbre cachée dans les grottes de Tfcvoli.
Pendant la révolution de 1849, quand Mazzini régnait à Rome et le saint-père à Portici, le beau viaduc qui relie Albano à l'Ariccîa resta forcément interrompu. Un simple fermier du voisinage ouvrit sa caisse et continua les tra-^ vaux à ses risques et périls. Aucune inscription ne rappelle ce beau trait.
Velletri est un village de seize mille âmes et la capitale d'une province. On y trouve un évoque et un préfet, comme à Versailles. On y trouve aussi des brigands, car Velletri est dans la montagne, entouré de bois et de maquis, et à l'entrée de ce célèbre Carripo-Morto qui appartient au chapitre de Saint-Pierre. J'ai déjà dit pourquoi la plaine morte, ou Campo-Morto, était un lieu mal fréquenté. Le droit d'asile rassemble une multitude de voleurs et d'assassins sur ce territoire insalubre. Le voisinage procure à Velletri une sorte d'insalubrité morale qui s'est manifestée tout récemment par le crime de Vendetta.
Voici le fait tel qu'il circule de bouche en bouche dans la ville et aux environs.
Au bas de Velletri, vers la porte qui conduit à Naples, on trouve un couvent de jésuites. Les révérends pères tiennent école; je viens d'entendre un murmure de voix en-
fantines, et j'ai lu au-dessus d'une porte : Classis elementàris. Leur chapelle est une église assez ancienne ; j'y ai admiré un fort joli portail de la Renaissance, un plafond très-riche, quoique de goût douteux, et une bonne fresque de l'école du Pérugin. Mais le plus précieux de tous leurs biens est une madone miraculeuse peinte par saint Luc.
L'histoire ne dit pas que l'évangéliste saint Luc ait été peintre ni sculpteur. On sait même qu'il ne fut converti par saint Paul qu'après la mort de Jésus. Cependant la naïveté publique se plaît à signer de son nom toutes les images archaïques qui représentent là Vierge et l'Enfant, soit en peinture soit en sculpture. C'est ainsi que dans l'antiquité grecque la foi populaire attribuait à Hercule tous les coups de massue un peu mémorables.
Quoi qu'il en soit, l'image miraculeuse de Velletri est gardée soigneusement dans une niche fermée de volets, au fond d'une chapelle défendue par une grille. Les populations des villages voisins professent un culte -superstitieux pour cette peinture et lui apportent tous les ans de notables offrandes.
Un hôte du Campo-Morto appelé Vendetta conçut le projet d'une spéculation hardie. Depuis longtemps, il rançonnait les gens de Velletri et des environs. Il demandait à ceïui-ci deux écus, à celui-là dix ou douze. Quiconque avait une récolte sur pied, des arbres chargés de fruits, un frère en voyage, payait sans marchander ce singulier impôt. Cependant Vendetta finit par prendre en dégoût un métier si lucratif. Il rêva de rentrer dans la vie normale avec un revenu modeste et un honnête emploi. Pour atteindre ce but, il ne trouva rien de plus ingénieux que de voler la madone de Velletri et de la déposer en lieu sûr.
On approchait d'une fêle carillonnée où la madone devait paraître aux yeux du peuple avec tous ses diamants. Le sacristain ouvrit la niche et constata avec. des cris de douleur que la madone n'y était plus. Grande rumeur dans Velletri. On cherche de tous côtés et Ton ne trouve rien. Le peuple s'émeut; une certaine effervescence se manifeste dans les villages voisins. Le clergé du pays accuse les jésuites de s'être volés eux-mêmes; les jésuites récriminent contre les prêtres de Velletri. Le couvent est envahi, fouillé, bouleversé par un public idolâtre. Enfin le dimanche, à la grand'messe, Vendetta, armé d'un poignard, monte en chaire et se dénonce lui-même. Il prie le peuple d'agréer ses excuses et promet de rendre la madone dès qu'il aura réglé ses comptes avec l'autorité. L'autorité traite avec lui de puissance à puissance. Vendetta demande sa grâce et celle de son frère, une rente de tant d'écus et un emploi du gouvernement. On promet tout, mais Rome désavoue ses agents et ne veut rien ratifier. Cependant la population des montagnes se met en marche et un flot de paysans menace d'inonder Velletri. Le brigand cède au nombre, révèle la cacheté où il a celé la madone, et se rend lui-même à discrétion. Il aura la tête coupée; personne n'en doute à Velletri.
La madone est réintégrée. Une grande affluence de dévotes m'a permis de reconnaître la chapelle où elle fait ses miracles; mais un rideau bleu, brodé au chiffre de Marie, ne m'a pas permis de contempler le chef-d'œuvre de saint Luc.
Vendetta est un brigand de la décadence. Il a eu sonpetit quart d'heure d'audace, et ce sermon prononcé en pleine église n'est pas une action vulgaire. Mais que nous sommes loin du Passatore ! Voilà un vrai grand homme de grand chemin !
Le Passatore a pris une ville de cinq mille âmes, Forlimpopoli. Tous les notables étaient rassemblés au théâtre ; le rideau se lève : on voit paraître un chœur d'hommes armés qui tiennent le public en joue. Arrive le ténor, je veux dire le Passatore, une feuille de papier à la main. « Messieurs, dit-il, les issues du théâtre sont gardées, la ville est à notre discrétion, mais nous n'abuserons de rien. Nous avons frappé Forlimpopoli d'une contribution de tant d'écus, répartie comme il suit. Chacun de vous sortira à l'appel de son nom, et ira, sous bonne escorte, chercher la somme qu'il nous doit. Je commence. »
Il commença et finit sans encombre. La contribution fut payée rubis sur Tongle, et le capitaine se retira paisiblement avec une recette comme le théâtre n'en avait jamais fait.
Ce Passatore avait des qualités, outre l'audace et la grandeur. Il se serait fait scrupule de dévaliser un malheureux ; plus d'une fois il vida sa bourse dans une poche qu'il avait trouvée vide.
, Un jour il est blessé grièvement; les soins d'un homme de l'art sont nécessaires. Mais comment supposer qu'un médecin viendra sans y être forcé se mettre dans la gueule du loup ? Il fit enlever le plus célèbre docteur de tout le
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voisinage et le garda aussi longtemps qu'il en eut besoin. Lorsqu'il se sentit tout à fait bien, il dit à son trésorier de renvoyer le bonhomme après l'avoir payé: ce qui fut fait. « Combien lui a-t-on donné? demanda le Passatore.
— Dix écus.
— Dix écus, à l'homme qui a sauvé J'illustre Passatore! Es-tu fou? Cours après lui, donne-lui cent écus et n'oublie pas de lui dire que ce n'est point payé ! »
Jugez de l'effroi du médecin lorsqu'il se vit rejoint sur la route par un cavalier au galop !
Six mois plus tard, il traversait la montagne au petit pas de sa mule. Le hasard le remit- face à face avec son ancien malade. Pour cette fois, le pauvre docteur se repentit de l'avoir sauvé. Mais le Passatore lui fit mille amitiés, et finit par lui demander quelle heure il était à la ville. Lorsqu'il vit une montre d'argent sortir du gousset de son sauveur, il s'écria : « Est-il possible? le médecin du Passatore n'a qu'une montre d'argent ! Donne-moi ta montre! » Il la jeta contre un rocher, où elle s'écrasa comme un œuf. Quelques jours après le docteur trouva sur sa table un chronomètre excellent, fabriqué à Londres et importé en Italie par un touriste anglais qhi le regrette peut-être encore.
Ce héros fut tué dans une mêlée. Les pontificaux avaient son corps, mais sa renommée courait encore les montagnes, et la bande cherchait à faire croire qu'il avait échappé. Pour constater l'identité du cadavre, on ne trouva rien de plus ingénieux que de le montrer à la
mère du brigand. Cette vieille décrépite puisa dans la haine et la vengeance autant de courage qu'il en fallait pour nier. On la tint urfe heure et demie en présence de ce corps, et elle répéta obstinément qu'elle ne le reconnaissait point. L'épreuve parut concluante et l'on permit à la vieille de sortie Mais à ce dernier moment, quand le plus fort était fait, la nature rentra violemment dans ses droits ; la mère se rejeta en arrière, embrassa le cadavre de son fils, le baigna de ses larmes et se répandit en imprécations contre les soldats qui l'avaient tué.
Ceux qui n'ont pas vu les marais Pontins se. représentent une vaste étendue de marécages stériles et nauséabonds, aussi désagréable aux yeux que répugnante à l'odorat. Rien n'est plus loin de la vérité. Les marais Pontins sont un des plus beaux pays de l'Europe, un des plus riches, un des plus charmants, durant les trois quarts de l'année.
Figurez-vous une longue plaine bordée d'un côté par la mer, de l'autre par un rang de montagnes pittoresques. Les montagnes sont cultivées avec soin et plantées sur tous leurs versants : c'est un grand jardin couvert d'oliviers dont le feuillage bleuâtre semble en toute saison baigné d'une vapeur matinale. Les premiers versants protègent des bois de vieux orangers bien portants. La plaine se partage en forêts, en prairies et en cultures. Les forêts, hautes et vigoureuses, attestent l'incroyable fécondité d'un sol vierge. Elles nourrissent les plus beaux arbres de
l'Europe et les lianes les plus puissantes. La vigne sauvage et l'églantier grimpant colorent et parfument le feuillage toujours vert, des lièges.
Lès prairies sont peuplées de troupeaux innombrables : on n'en trouverait d'aussi beaux que dans l'Amérique ou dans l'Ukraine. Des bandes de chSvaux demi-sauvages galopent en liberté dans des enclos immenses; les vaches et les buffles ruminent en paix l'herbe haute et touffue. Les gardiens de ce bétail, cloués sur la selle de leurs* chevaux, le manteau en croupe, le fusil en bandoulière, la lance au poing, vêtus de velours solide et guêtres jusqu'au genou d'un cuir épais et brillant, galopent autour de leurs élèves. Les jeunes poulains, haut perchés sur leurs pattes grêles, découpent à l'horizon leurs silhouettes fantastiques.'
Si les touristes viennent en Italie pour admirer des villes anciennes et magnifiques, des chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture, des ruines pittoresques, des cérémonies religieuses d'une magnificence unique, des fêtes populaires dont l'originalité n'est pas encore effacée, des champs d'une fertilité miraculeuse, de belles forêts épaisses et sombres, qui donnent la plus haute idée de la richesse du sol, un peuple fort, bronzé, vêtu de costumes qui font ressortir l'élégance naturelle de son corps, ils satisferont tous leurs désirs sans sortir des États de l'Église.
Les marais pontins valent déjà le voyage.
Les cultures y sont rares, mais gigantesques. Au printemps on voit jusqu'à cent paires de bœufs occupés à labourer le même champ. A la fin de juin , il n'est pas rare de rencontrer une pièce de Wé qui dore une lieue de terrain. Les blés sont beaux, les mais sont si grands
qu'un homme à cheval y est aussi invisible qu'une perdrix dans nos sillons. Les foins, partout où l'eau ne fait pas foisonner le jonc et le carex, sont bien longs, bien sains et bien parfumés. La cultare maraîchère trouve même une place dans cette fécondité de toutes choses. C'est dans les marais pontins qtt'on cultive, par pièces de plusieurs hectares, ces artichauts demi-sauvages dont le peuple de Rome se nourrit en été.
Un 'drainage à ciel ouvert, simple et peu coûteux, suffit à produire toutes ces bonnes choses. Presque tous les papes, mais surtout Sixte-Quint et Pie VI, ont travaillé aux grands canaux collecteurs. L'intérêt privé a suivi le branle ; chaque propriétaire a creusé des rigoles dans son champ.
Les marais pontins sont soumis aux mêmes causes de stérilité insalubre que nos landes. Le vent d'ouest, qui amasse les dunes sur nos rivages de la Gascogne et de la Gironde, ensable également la côte occidentale de l'Italie et arrête l'écoulement des eaux. La seule différence entré ces landes et les nôtres, c'est qu'ici la terre végétale est mille fois plus abondante, et qu'il n'y a pas iïalios. La chaleur du soleil y est aussi plus ardente et plus féconde.
Cependant tout n'est pas fait pour les marais pontins, puisqu'ils ne sont point habitables. La population qui les cultive descend des montagnes, laboure, fauche ou moissonne et s'enfuit aussitôt, sous peine de mort.
C'est d'abord que les eaux ne s'écoulent pas assez vite. Il faudrait quelques canaux de plus.
C'est aussi que les détritus de matières végétales qui composent ce sol fécond, subissent dans les grandes chaleurs une fermentation terrible. Il s'en dégage des poisons
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subtils, insaisissables à l'odorat, mais funestes à la santé. La décomposition des produits animaux est fétide, mais inoffensive et presque salubre. Il n'y a nul danger à habiter Montfaucon ; tandis que ces prairies embaumées en* gendrent la peste. Quand le soleil de juillet a mis en liberté les gaz délétères qui couvaient sous l'herbe de ces campagnes, le vent les emporte où bon lui semble, et Ton voit à dix lieues de distance, dans la montagne, en pays naturellement sain, les hommes mourir empoisonnés.
Ce fléau qui décime régulièrement les États du saintpère, et qui fait des progrès chaque année, n'est pourtant pas sans remède. Il suffirait de quelques bons labours pour expulser tous les poisons de la terre. En aérant le sol et en livrant un passage aux gaz délétères, on assainirait tout le pays. Il faudrait rompre bravement toutes les prairies et semer du blé. Je ne désespère pas de voir opérer cette révolution qui enrichirait les propriétaires et peuplerait la plaine en moins d'un quart de siècle. Quelques charrues à vapeur suffiraient au miracle. Nul pays n'est plus propre à ce genre de culture, puisque le sol est plat et sans aucun accident de terrain. Il faudrait que les vrais amis du peuple romain se missent à prêcher la vapeur, comme les apôtres ont prêché l'Évangile. Mais les esprits sont mal préparés à accueillir un tel bienfait.
Rien de plus curieux qu'une ferme dans les marais
pontins. Vous entrez dans un village à demi abandonné
.pour trois ou quatre mois. Presque tous les bâtiments
appartiennent au seigneur; son écusson ducal surmonte la porte des chaumières. Les greniers qu'il a construits, les puits qu'il a creusés , sont autant de monuments qui célèbrent la gloire de son nom. Une inscription pompeuse vous prie fièrement de ne jamais l'oublier.
Son palais vaste, carré , monumental, surmonté d'une tour qui sonne les heures, est le centre du village et de l'exploitation agricole. Cet édifice n'a jamais vu ni le propriétaire actuel, ni son père, ni son grand-père; tout au plus si le bisaïeul s'y est arrêté une fois en passant. Le marchand de campagne a établi ses bureaux dans ce monument. On voit entrer et sortir, comme dans les mairies de province, un jeune employé , le cigare à la bouche, la plume oubliée derrière l'oreille: Vers le soir, les gardiens du bétail, les inspecteurs des travaux, les surveillants assermentés, ornés d'une plaque d'argent aux armes ducales, arrivent sur leurs chevaux qui trottent l'amble. Chacun fait son rapport et demande des ordres. Quelques charrettes amènent des denrées au magasin, ou des bestiaux couchés sur le flanc , les pattes enchaînées , le museau lié par une corde de foin. On enregistre les produits, on les expédie à Rome, après avoir prélevé ce que chacun croit pouvoir prendre sans danger. Cependant la terre est si féconde , les animaux poursuivent si vigoureusement leur œuvre de reproduction, que le marchand de campagne mettra quelque dix mille écus de côté à la fin de la saison. Quant au propriétaire, au maître de la plaine et du château, au duc de Carabas, il n'entendra jamais parler de toute cette richesse. Il a touché quelques années d'avance pour donner une fête ou pour bâtir un jardin. On dit même qu'il est mal dans ses affaires eV
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qu'il va louer son palais de Rome pour voyager à bon marché, soit en France, soit en Allemagne.
Nous avons quitté la nouvelle route de Rome à Naples, qui traverse les marais pontins en droite ligne. Nos chevaux gravissent péniblement la route ancienne, abandonnée par l'administration des postes, et partant fort négligée. Nous voici à Piperno; c'est un village de cinq mille âmes, chef-lieu de gouvernement dans la province de Prosinone. Notre auberge , la seule de Piperno, est une masure. Il faut traverser la remise pour monter aux chambres du premier étage. Et quelles chambres !
En revanche , la place du village est très-pittoresque. Le marché s'y tient à l'ombre de dix beaux orangers. Les notables du pays s'y réunissent tous les jours devant la boutique du pharmacien. Je fais connaissance avec le médecin, le chirurgien, le phlébotomiste, le notaire et quelques conseillers. Voici le curé qui arrive. Il s'arrête à dix pas de nous pour faire mettre deux ou trois livres de cerises dans son mouchoir de poche. Le limonadier voisin suspend des pelures de citron à sa devanture pour annoncer qu'il a préparé des glaces. Je cause avec les notables ; ils m'assurent que les gens du pays ne sont pas malheureux; la propriété est raisonnablement divisée; on récolte beaucoup d'olives, l'huile. se vend bien; il n'y a ni nobles ni mendiants dans la commune.
A deux heures et demie, toutes les maisons se ferment sans excepter là boutique hospitalière du pharmacien.
C'est le moment delà sieste. Le village s'endort jusqu'à cinq heures. Je fais le tour de la ville en suivant le chemin de ronde. Les anciens remparts sont couverts de jardins assez frais; les orangers fleurissent partout. Une inscription me- commande de m'arréter, je fais halte et je lis :