RESTAURÉ EN
Les Privernates nous conseillent de prendre des chevaux de renfort, et plutôt trois que deux, si nous voulons
arriver le jour à Sonnino. Nous suivons leur avis et bous sortons de la capitale des Yolsques par la voie Consulaire. Une rue latérale s'appelle Via Gamilla. .
Sonnino se voit de loin sur la pointe d'un rocher. Les bâtiments sont uniformément gris, couleur de ruines- On distingue la base de quelques tours h moitié démolies ; c'est tout ce qui reste de l'enceinte fortifiée. Deux ou trois constructions neuves, d'un blanc cru, font tache dans le paysage et troublent l' harmonie triste du lieu . La route ellemême me parut sinistre, quoiqu'elle fût toute en fleurs. Les oliviers, les vignes, les clématites, les ronces, les genêts, fleurissaient à qui mieux mieux ; les boutons du myrte allaient s'ouvrir, et pourtant ce luxe vigoureux d'un printemps d'Italie ne nous parlait ni d'amour ni de plaisir. Nous sondions la profondeur des ravins qui bordaient la route, nous suivions du regard l'escarpement des rochers arides, nous plongions dans l'épaisseur impénétrable des balliers. Quelques champs larges comme la main, appuyés sur des contre-forts de pierres sèches, nous expliquaient la vie nouvelle des indigènes, leur travail opiniâtre et le maigre fruit de leurs sueurs. Çà et là sortait de terre une poignée de froment, d'avoine ou de maïs; mais la principale culture est eelle des oliviers, et l'œil se promenait tristement sur leur feuillage bleuâtre.
Deux couvents de moines gras contribuent par leurs prières à la prospérité' de Sonnino. L'un est situé à un demi-mille de la ville, l'autre se tient comme un octroi
devant la porte d'en bas. Force nous fut de nous arrêter au second pour remiser la voiture et mettre les chevaux à Técurie. Les bons religieux vendent leur hospitalité aux chevaux et aux équipages, et la font payer d'autant plus cher qu'une voiture ne saurait enjrer dans la ville.
La principale artère, que les habitants appellent avec simplicité rue du Milieu, traverse Sonnino de bas en haut dans toute sa longueur. Deux portes la terminent : au bas, la porte Saint-Jean ; au sommet, la porte Saint-Pierre. A dire vrai, cette rue n'est qu'une sorte d'escalier glissant, qui passe entre deux rangées de maisons noires, inégales, sans aucun alignement. Elle est ombragée de distance en distance .par des voûtes aussi sombres que les tunnels d'un chemin de fer. Trois hommes peuvent y marcher de front; c'est ce qui la distingue de toutes les autres, où il n'y* a place que pour deux. De distance en distance, on rencontre sur la droite un précipice épouvantable avec la plaine au bout : voilà les rues adjacentes.
Notre venue était annoncée. La veuve des brigands avait retenu un logement pour nous chez. une personne de sa famille, ancieir brigadier de gendarmerie et gros bourgeois de Sonnino. Il vint au-devant de nous jusqu'à la porte Saint-Jean et nous donna cordialement la bienvenue. C'était un gros homme tout rond, belle santé, figure ouverte, mais peu ou point de dents, ce qui rendait sa conversation difficile à comprendre.- Il noqs conduisit à son domicile et mit le logis et les gens à notre disposition.
La maison qu'il habite est d'un plan difficile à décrire. On y entre par la rue du Milieu, mais le premier étage fait une grande enjambée et passe dans un autre quartier. Un corridor en escalier nous conduisit dans une cuisine enfumée, où se tenait la maîtresse de la maison avec sa fille unique, jolie brune de quinze ans. Après les premiers compliments , on nous fit monter uue douzaine de marches, et l'on nous montra la salle à manger. De là, je pris par un toit qui conduisait à un escalier aboutissant à un couloir qui donnait sur ma chambre , et, tout en lavant sur mon corps la poussière de la route Je me demandais comment deux mille cinq cents personnes pouvaient circuler sans se perdre dans un village ainsi bâti.
Bientôt mon aimable guide me fit appeler pour me présenter son ancien modèle. Je vis une grande et forte créature de cinquante à soixante ans, borgne et presque aveugle, mais pleine de bonne humeur et de santé. Elle parlait vite, d'une voix très-màle et d'un ton bourru. Cependant elle me fit bon accueil. L'arrivée de son bienfaiteur et de son ancien maître, qui avait peut-être été quelque chose de plus pour elle , lui causait une satisfaction évidente; mais sa joie n'avait rien d'expansif ni d'éclatant. On reconnaissait dans ses manières cette impassibilité villageoise, qui a sa source dans l'habitude de travailler et de souffrir. Son costume était tout moderne et semblable à celui des paysannes de Bièvre ou de Montreuil. Elle préférait évidemment les robes d'indienne et les fou-
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lards de Lyon aux admirables tissus de laine sombre qu'elte avait portés dans sa jeunesse. « J'aime à croire, nous dit-elle, que vous avez apporté vos habits des dimanches? » Notre réponse la contraria beaucoup. Elle haussa les épaules et dit : « On ne voudra jamais croire que vous êtes des seigneurs. C'est demain la fête de saint Antoine, patron de Sonnino. Il y a procession, course de chevaux, feu d'artifice. La nouvelle bande jouera des airs depuis le matin jusqu'au soir; car nous avons une bande composée des meilleurs jeunes gens du pays. Us ont appris la musique et acheté des instruments. Quel dommage que vous n'avez pas apporté vos habits noirs ! »
Nous nous excusâmes de notre mieux, moi surtout qui tenais à obtenir ses bonnes grâces. Je lui fis si bien ma cour qu'elle promit de me raconter le lendemain l'histoire de sa vie. « Mais à quoi bon? dit-elle de son ton bourru. J'ai vécu comme les autres, et il ne m'est rien arrivé de particulier. Tout le monde était logé à la même enseigne en ce temps-là. »
On nous servit le souper ; Maria Grazia ne, voulut point en prendre sa part. Cependant elle accepta un verre de vin et elle en but plusieurs. « Cela fait du bien, disaitelle ; il y a longtemps que je n'en avais bu ; cette denréelà est hors de prix. » ■
Notre hôte fit enlever les couverts de nos domestiques, lorsqu'il sut que nous n'avions pas l'habitude de manger avec eux. Il nous présenta son futur gendre, un jeune ingénieur qui avait l'air d'un collégien. Je m'étonnais qu'on
permît à des enfants si jeunes de se marier pour en faire d'autres ; on me-répondit que c'était l'usage. A Sezza, dans les pays malsains, les filles se marient encore plus tôt, et Ton voit des adolescentes de quinze ans convoler en troisièmes noces. Les maris meurent si vite autour des marais pontins l - - ■
Le repas fut bon et surtout copieux. Nous n'eûmes à nous plaindre de rien, sinon de la politesse excessive -de nos hôtes . Dans ces montagnes, les hommes se servent avant les femmes, quand toutefois elles osent manger devant eux. Mais l'usage commande une grande dépense de compliments. « Bon appétit ! — Merci. — Vous êtes mon . maître. — Mettez-vous à votre aise. — Faîtes-moi la faveur \ —En vérité, c'est trop ! Vous me comblez. — Je ne saurai comment reconnaître. — Avec votre permission! — Que ce repas vous profite ! Je vous débarrasse de ma présence. — Adieu. — Bonsoir. — Bonne nuit. -^ Dormez bien. — Que la Madone vous accompagne ! » Notez bien qu'au début le maître de la maison vous a dit : « Nous vous traiterons à la bonne, sans façons, sans compliments. *
Je dormis comme on dort en voyage. Le lendemain matin, en sortant de ma chambre, je rencontrai, le jeune ingénieur : il offrit obligeammetft de me montrer la ville et la foire, et je n'eus garde de refuser. Chemin faisant, je le confessai un peu. Il avait feit ses études à Rome et suivi les cours de la Sapienza. Tout en étudiant les mathématiques, il avait trouvé le temps de lire quelques
volumes de Voltaire et de Rousseau ; car il lisait le français, s'il ne le parlait pas. Rousseau était son homme, et il s'était réuni plus d'une fois avec quelques camarades pour le commenter à huis clos. Il jugeait le gouvernement pontifical comme tous les hommes de la classe moyenne, et il espérait vivre assez longtemps pour le voir à bas. En attendant, il sollicitait un emploi dans les travaux publics.
La foire se tenait aux deux extrémités du village. Je comptai une douzaine de petites boutiques assez mal assorties. On devinait ai) premier coup d'œil que Sonnino n'est pas la capitale. du commerce. Quelques pièces de toile, quelques foulards de soie ou de coton, un peu de chaudronnerie et de poterie grossière, beaucoup de chapelets et des cerises en quantité : voilà tout ce que j'inscrivis sur mes tablettes. Ajoutez un fonds de librairie consistant en historiettes à un sou et complaintes édifiantes; enfin, une cargaison de planchettes' très-minces que le marchand ajustait en un instant pour fabriquer des chaises , des coffres, des fauteuils et même des canapés. . Les rues commençaient à se remplir de monde. Les hommes étaient grands, maigres , basanés ; les femmes mignonnes et délicates. Le costume national, qui est à la fois sévère et coloré, se montrait çà et là; mais les soieries modernes, qui finiront piar tout envahir, gâtent déjà la toilette des femmes. Hommes et femmes portaient des fleurs à la main, à la bouche ou dans la coiffure.
La foule allait et venait sans glisser le long des escaliers
humides. De temps à autre, on se collait au mur pour laisser la route libre à un mulet, à un âne ou à quelque petit troupeau $ animaux noirs. Je vous ai déjà expliqué cet euphémisme.
La rue du Milieu s'élargit un peu en certain endroit pour former ce qu'on appelle la place. Je- demandai au jeune ingénieur si ce n'était pas là que le chevalet avait siégé sous le pontificat de Léon XII? Il répondit qu'il n'en savait rien et se mit à parler d'autre chose.
Il me montra le palais du Gouvernement, une vraie masure où règne un juge-gouverneur à cent sept francs par mois, assisté d'un chancelier à cinquante-trois francs cinquante.
Je reconnus la porte Saint-Pierre, pour en avoir entendu parler bien des fois. C'est celle où l'on suspendait jadis dans des cages de fer la tête des brigands qui s'étaient laissé prendre. On n'y voit plus aujourd'hui que les armoiries dti pape. Mon cicérone m'assura en haussant les épaules qu'on n'y avait jamais suspendu autre chose. Je le priai de me montrer l'emplacement de quelques maisons rasées par Léon £11 pour les méfaits de leurs propriétaires. Il n'avait jamais entendu parler de ces étranges exécutions.
En revanche, il mé fit visiter une grande maison de paysan, flanquée d'une tour en ruines. Un concierge ou intendant qui logeait en bas, nous promena dans quelques chambres demi-nues, meublées de chaises de paille et de lits de bois blanc. Cinq ou six beaux meubles dorés, dans
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le Style rococo, gisaient honteusement au grenier. On rencontrait çà et là des images vulgaires, des Jésus de cire enluminée, des lithographies rustiques. Dans une sorte de salon, un petit saint Pierre de bois sculpté regardait gravement quatre statuettes de plâtre demi-décentes. C'était une femme qui lace son corset, une autre qui noue sa jarretière, une autre qui cherche des insectes dans son linge. Dans cette maison est né le plus illustre des enfants de Sonnino, et celui qui a donné le plus de tablature aux diplomates de l'Europe : S. JÈm. le cardinal Antonelli.
Le concierge ne nous laissa point sortir sans nous montrer la principale pièce du logis. C'est un magasin où Ton entasse d'énormes provisions d'huile d'olive dans des puits de maçonnerie. La famille Antonelli achète l'huile en détails chez les petits cultivateurs de Sonnino, pour la revendre en gros aux négociants de Marseille.
Le bruit des cloches et la musique de la bande nous avertirent que la fête religieuse allait commencer. Une grand'messe se célébrait en l'honneur de saint Antoine, dans le couvent où nous avions logé nos chevaux. Nous y arrivâmes un peu avant la cérémonie , tandis que les paysans et les paysannes apportaient leurs vœux et leurs offrandes au pied du saint. Chacun donnait ce qu'il avait et demandait ce qui lui manquait, le tout avec de grands cris. Une mère présentait son enfant malade, en disant à saint Antoine : « Guéris-le, ou prends-le ! »
La messe dura longtemps. Lorsqu'elle fut terminée, la
procession sortit. Presque tous les hommes de Sonnino sont enrôlés dans une confrérie, dont ils portent le camail et le capuchon. La confrérie des Ames du Purgatoire est la plus noble, c'est-à-dire qu'elle se compose des paysans les plus aisés. Celles du Corps de Jésus et du nom de Marie sont rivales ; une dispute s'éleva entre elles pour le pas, et je vis l'instant où les màssiers allaient jouer du bâton. Toutefois on s*en tint aux injures, Tordre se rétablit, et un long cortège hérissé de croix et de bannières s'engagea en trébuchant dans les rues de la ville* La procession était dose par un veau orné de rubans, offrande un peu païenne qu'un propriétaire avait faite à saint Antoine. Le donateur menait pieusement ranimai. Il le tenait d'une main par la tête^ et de l'autre par la queue.
Ken souvent le cortège s'arrêta dans son chemin. C'était tantôt une bannière qui ne pouvait passer sous une voûte, tantôt un enfant qu'il fallait ramasser, tantôt les porteurs de saint Antoine qui sp faisaient relayer, tantôt lé veau final qui refusait d'aller plus avant. A chaque station quelqu'un s'écriait : Ave Maria ! ce qui veut dire Arrêr tez ! en style de procession.
Les rares habitants qui étaient restés au logis se tenaient à leurs fenêtres, et faisaient pleuvoir des fleurs de genêt ou des œillets effeuillés.
Nous avions couru en avant et nous nous étions postés dans un coin de la place. J'y fis connaissance avec le médecin communal, qui vint sans façon se présenter à moi.
Le médecin communal est un personnage assez important dans ces petites villes. Il a étudié à Home et a obtenu
• sa place au concours. La commune lui paye sur son budget un traitement fixe, pour qu ? îl soigne gratis les riches et les pauvres. C'est l'esprit municipal de l'Italie qui a créé cette institution. Elle mériterait d'être importée chez nous.
Mon nouvel interlocuteur me conta qu'il touchait seize cent cinq francs par an, et que son collègue le chirurgien était payé tout aussi cher. C'est plus qu'assez, dans un pays où une maison passable se loue soixante francs, et où unç personne seule se nourrit pour dix sous par jour. Il m'apprit que la municipalité de Sonnino était riche, grâce à l'étendue de son domaine communal. Elle a quatrevingt-dix mille francs d'économies^ qu'elle destine à restaurer le palais du Gouvernement et surtout à améliorer les routes. Les habitants sont très-sobres et très-laborieux. Ils possèdent tous un petit coin de terre; ils sont pauvres, mais on ne compte pas un indigent parmi eux. La santé publique est assez bonne ; peu ou point de fièvres ; quelques gastrites suraiguës, causées, selon toute apparence, par la farine de maïs. L'instruction publique n'est pas brillante ; sur trente adultes, on en trouve un qui sait lire. Mais quarante enfants du sexe masculin fréquentent les écoles ; les filles y sont plus nombreuses, par la raison toute simple qu'elles seraient moins utiles dans les champs. Le chiffre exact de la population est de deux mille cinq cent cinquante-huit individus, dont trente
, ecclésiastiques.
« Voilà qui va bien, dis-je au docteur. Mais parlez-moi un peu du brigandage. »
Il jeta les yeux sur moi, puis sur mon voisin l'ingénieur, et un sourire furtif brilla dans ses yeux. Sourire éminemment italien, plein de choses, et plus instructif que tout un discours. « Vous me demandez, poursuivit-il, si la maraude est toujours en usage dans ces campagnes? Malheureusement oui ! Nos paysans se feraient scrupule de voler un sou sur la route, mais ils regardent comme un jeu innocent tevol des fruits, des grains ou des fourrages. Pour ce qui est des coups de couteau, ils ne sont ni plus rares ni plus communs ici que partout. Cela dépend beaucoup des vendanges. On s'égorge moins souvent lorsque le vin coûte plus cher. »
Ce n'était pas précisément-ce que je lui demandais, mais je n'eus garde de répéter ma question. Le jeune ingénieur comptait sans doute quelques-uns de ses ancêtres parmi les héros accrochés à la porte Saint-Pierre, et j'avais déjà été trop indiscret en parlant du brigandage devant lui.
La procession s'écoulait enfin. Les traînards doublaient le pas; le pauvre veau, rompu de fatigue, avait fini par se faire porter. Nous revînmes à la maison, où le dîner nous attendait. Notre hôte nous conta qu'une femme malade avait rendu Pâme juste au moment où saint Antoine passait devant chez elle. Les parents de la morte se consolaient en disant que le saint l'avait prise avec lui.
Les gens de Sonnino ont une promenade dont ils sont tiers à bon droit. C'est une route d'un mille de long, construite à grand renfort de bras sur le sommet de la montagne. Elle commence à la porte Saint-Pierre et se termine h un bouquet de chênes verts. Le sol est assez uni pour
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1 qu'oa puisse s'y promener en voiture; malheureusement les voitures ne sauraient monter jusque-là. On y fait courir des chevaux le jour de la fête, lorsque la Providence permet qu'il se trouve des chevaux dans le pays,
La course était promise pour vingt-deux heures, c'està-dire qu'elle devait commencer deux heures avant la. chute du jour. En attendant le spectacle, je me rendis tout seul au petit bois de chênes verte. Les vaches y avaient laissé de larges traces de leur passage. Cependant je m'établis de mon mieux sur une souche, et je me mis à noter au crayon ce que j'avais vu et entendu depuis la veille. Tout à coup le ciei s'assombrit. C'était un orage qui passait, venant des montagnes de Naples. Le jour baissa brusquement ; la vallée se teignit des couleurs les plus fantastiques. Les éclats de la foudre se succédaient en se rapprochant; bientôt je crus entendre le tonnerre audessus de ma tête. Je ne pouvais regagner le village sans recevoir une grosse pluie pendant un mille, et j'étais trèslégèrement vêtu. Je résolus donc de rester où j'étais jusqu'à la fin de l'orage. Le ciel m'envoya nombreuse compagnie. Huit ou dix pâtres, bouviers, gardiens de buffles, de chèvres et de brebis, vinrent s'abriter autour de moi. Ils étaient trempés jusqu'aux os, mais aucun n'avait eu l'idée d'endosser sa veste. Ils la portaient négligemment sur l'épaule gauche : c'est la coquetterie du pays. Je leur offris des cigares, et ils les prirent arec empressement pour les hacher dans leurs pipes de bois décorées de clous à tête de cuivre. Un jeune homme, pour me rendre ma politesse, me donna des pommes vertes qui auraient pu être mûres à la fin d'août. Il découvrit ensuite un mouchoir de coton rouge caché sous sa veste et rempli de bi-
garreaux. J'en acceptai deux ou trois discrètement; mais il insista comme un beau diable. « Ne crains pas, me dit-il, de partager ces cerises : je ne les ai point payées ; elles m'appartiennent par droit de maraude. Si tu ne yeux pas en prendre toi-même, attends, je vais te servir. » H m'en combla d'abord, il m'en accabla ensuite : il me traita d'Auguste à Ginna; et lorsqu'il -vit clairement que j'en avais par-dessus les oreilles, il distribua le* reste entre ses compagnons.
Quand je me vis au milieu de ces braves gens, dont quelques-uns entraient à peine dans la vie, tandis que les autres avaient passé la soixantaine, l'idée me vint de réveiller cbez eux les souvenirs du brigandage. Un seul avait été brigand; il comptait quelques années de service dans la bande de ce fameux Gasperorie que j'ai vu depuis au bagne de Civita-Castellana. Il se rappelait très-nettement le temps où le chevalet et le nerf de bœuf étaient en permanence sur la place de Sonnino. Il avait vu la porte Saint-Pierre encadrée de dix-huit têtes d'hommes, et il avait connu personnellement une demi-douzaine de ces têtes. Il était présent lorsque Joseph de Santis mourut par accident/ en frappant la crosse de son fusil contre la terre. Le coup partit, l'homme mourut; et le gouverneur accrocha sa tête avec les autres, fort indûment, puisque de Santis n'avait jamais été pris. Mon narrateur était avec Gasperone lorsqu'il vint détacher cette tête, à la barbe du gouverneur et de la garnison pour lui donner la sépulture. D se souvenait de quelques autres expéditions; mais il parlait si confusément et dans un patois si napolitain que, malgré l'attention la plus soutenue, je ne pouvais le suivre partout. Le plus beau chapitre de son épopée était
la résistance qu'il avait osé faire à Gasperone. Le grand capitaine l'avait envoyé quérir de l'eau pendant la nuit à une source qui devait être surveillée. « J'ai refusé net, disait-il. Je lui ai dit : « Envoie-moi voler du vin dans la « cave du gouverneur, détourner un bœuf dans les pâtu- « rages de Pellegrini, j'irai, s'il fait jour. Mais la nuit, à cet « endroit-là, j'ai trop peur d'une embuscade. J'aime mieux « que tu metués, si telle est ta volonté....» Et vois un peu, monsieur, si j'avais raison ! Celui que Gasperone a envoyé à ma place s'est échappé, au péril de sa vie, entre cinq ou six balles de fusil. »
Ce héros plein de prudence était tombé deux ou trois fois dans les mains des soldats, mais il avait toujours su leur persuader qu'il vaguait honnêtement à ses affaires. Au demeurant, il n'avait pas été brigand de profession, puisque son métier était de garder lès bœufs, mais il avait fait comme les autres, tant que le brigandage avait été de mode dans le pays.
Ce n'était pas que les exemples sévères lui eussent manqué. Il avait assisté dans sa jeunesse à l'exécution de vingt-cinq coureurs de montagne, pris et fusillés par les Français. Leur affaire s'était faite précisément à l'entrée du bosquet où nous étions retenus par la pluie ; on avait jeté leurs corps dans une caverne profonde et ténébreuse, à trois milles de Sonnino.
Je lui demandai à quelles causes il attribuait la cessation du brigandage. « C'est, me répondit-il, que le métier n'était plus tenable sous le pape Léon XII. Presque aussitôt qu'un homme était pris, on lui coupait la tête. Vous n'aviez pas même le temps de vous enfuir de prison. Voilà comment la mode s'est passée. »
Il parlait de cette époque sanglante avec la plus belle tranquillité du monde, sans remords, sans orgueil, sans passion, sans rancune; traitant de même les gendarmes et les brigands, le crime et la loi; comme celui qui voit jouer une partie d'échecs regarde les blancs et les noirs, ou comme Machiavel regarde la lutte du bien et du mal. Ses compagnons l'écoutaient avec la même impartialité italienne.
Je voulus savoir s'il ne regrettait pas ses récréations d'autrefois. « Tu es bouvier, lui dis-je, et tu gagnes peu. Tu manges du pain de maïs, tu ne bois pas du vin tous les dimanches. Ne regrettes-tu pas quelquefois le temps où tu n'avais qu'à prendre? *
— En effet, répondil-il, j'ai eu de bons moments, mais j'en ai traversé aussi de bien mauvais. Nous n'étions pas toujours les maîtres, et quelquefois, au lieu de poursuivre, on fuyait. Du reste, il n'y a pas à choisir, puisque le brigandage n'est plus de mode. » '
La conversation en était là, quand je m'avisai que mes nouveaux amis auraient eu bon marché de moi s'ils avaient cultivé le pittoresque comme leurs pères. Je développai cette idée devant eux, afin de savoir encore mieux ce qu'ils pensaient. « Mesbonties gens, leur dis-je, si vous étiez comme les anciens de Sonnino, il y -a longtemps que vous auriez fouillé dans mes poches. Vous êtes dix contre moi, à un bon mille du village. Vous devez supposer qu'un étranger qui vient jusque chez vous a quelques écus dans sa bourse. Vous voyez que je suis sans armes, et il n'y en a pas un parmi vous qui n'ait, outre son bâton, un couteau bien aiguisé. Si je criais, mes cris ne seraient pas entendus. Si je portais plainte, il me se-
rait impossible de dire vos noms, que j'ignore. Pourquoi ne me dépouillez- vous pas un peu ? >
L'ancien soldat de Gasperoaae ne se scandalisa point de ma question. Il répondit avec simplicité z « Nous ne ferions pas une pareille chose, attendu que nous sommes de braves gens.
— Tu n'étais donc pas un brave homme, quand tu courais la montagne avec Gasperone?
— Si, j'étais un brave homme, mais je faisais comme tout le monde. C'était l'habitude «n ce temps4à. fitmême, en ce temps-là, si tu avais été assis auprès de moi, si tu m'avais dorme des cigares, si lu avais mangé avec mollir la même pierre, je ne t'aurais pas pris un son* Cependant, si tu avais eu de l'argent dans tes poches et que tu m'eusses donné un petit portrait du pape, je l'aurais accepté pour boire à ta santé. »
L'orage avait passé son chemin; le soieîl reparut; l'heure des courses approchait Déjà nous voyions trois chevaux sortir du village et s'avancer au pas vers notre bosquet, «où ils devaient attendre le signal du départ. Tandis que mes compagnons jugeaient tes coureurs à distance, et pariaient pour le bai brun, l'alezan ou le blanc, je vis au loin, tout au loin, un petit cortège de <Mx on douce personnes descendre de Soimino par la parte Saint- Jean, et marcher à petits pas vœrs l'église de Saint-Antoine. « Qu'est cela? demandai-je au vieux bouvier. Oa dirait qu'As perlent quelque chose.
— En effet, répondit-ii. Ils portent en 1erre une femme qui est morte aujourd'hui pendant la procession.
— C'est èmfrossiHe î
— fit pourquoi?
— EBt-ce que la loi permet d'ensevelir les gens quatre heures après la meurt?
— Bah ! c'est peut-être bien défendu, mais tant pis. On n'a pas de temps à perdre chez nous, et quand les gens sont morts, on tes enterre. »
La morte, à peine refroidie, entrait dans l'église au moment où les trois chevaux arrivèrent à nous, le ne suis pas gif nd connaisseur, et je n'ai jamais porté une rondelle de carton vert à la boutonnière de ma redingote; cependant il me fut aisé de prédire que la course serait médiocre. Les trois rosses inscrites allaient se disputer sans jockey un prix de dix écus (53 tfr. 50). La cravache et l'éperon étaient remplacés par quelques balles de plomb armées de pointes pour leur chatouiller les flancs. Une vingtaine de gamins les poursuivirent à grands cris et à coups de pierres; ce n'était pas un départ, mais quelque chose comme'un lancer. A mi-chemin, les pauvres animaux, ne se sentant plus poursuivis, se mirent au pas. C'jest en vain que leurs propriétaires accoururent vers eux pour les rappeler au devoir; la foule eut beau stimuler leur amourpropre par tous les projectiles qu'elle avait sous la main, la course s'acheva au petit trot, et les trois bêtes atteignirent le but, cahin-caha.
J'arrivai presque en même temps, quoiqu'on ne m'eût pas lancé de pierres, et je vis un spectacle assez curieux. L'autorité locale refusait d'adjuger le prix, alléguant que course vient de courir, et que les chevaux n'avaient pas
couru. Le propriétaire du vainqueur était assez calme. Il répétait obstinément : « J'ai gagné, donnez-moi-dix écus. » Mais les sportsmen qui avaient parié pour lui étaient moins pacifiques. Ils accusaient le peuple de Sonnino, criaient au voleur, et rappelaient par des allusions assez vives la vieille réputation du pays. Les choses auraient pu aller loin, malgré l'intervention de la gendarmerie, si le vin eût été moins cher,
La musique continuait à parcourir les rues, et elle ne s'arrêta que le soir. Elle avait salué l'aurore, annoncé la messe, accompagné les chants d'église, suivi la procession, ouvert et fermé les courses; elle conduisit le peuple auTeu d'artifice et ne s'éteignit qu'avec la dernière fusée* C'était la première fois que les jeûnes gens de Sonnino donnaient un concert public; leur ardeur était toute jeune et leur fanatisme tout neuf : on le voyait >ien.
La fête terminée, on alluma quelques centaines de torches, et chacun rentra chez soi. Maria Grazia n'était pas couchée; elle m'attendait. « Me .voici, dit-elle en me voyant rentrer; vous voyez que je suis de parole. Je veux, bien vous conter mon histoire, quoiqu'elle n'ait rien d'étonnant, mais à quoi bon? Qu'en ferez-vous? A quoi vous servira-t-il de la savoir?
— Maria Grazia, lui répondis-je, quand je saurai votre histoire, je la raconterai dans un livre. Les gens de mon pays ont déjà vu votre portrait; maintenant ils sauront votre nom. »
Un sourire d'orgueil éclaira sa vieille tête. Elle s'assit auprès de moi, sur mon nécessaire de voyage, et me conta à demi-voix l'histoire suivante :
« Je suis née à Sonnino, dans le temps du brigandage. Je dois avoir quelque chose comme cinquante ans; il faudrait demander au curé. À quinze ans, j'ai épousé mon premier mari. C'était un brave garçon, bouvier de son état. De plus, il avait un peu de bien à lui. Nous avons eu ensemble un enfant qui est mort par la suite des temps. Mon mari eut je ne sais quelle discussion pour des maraudes avec le parrain de notre enfant : je ne sais plus si c'était des olives ou du grain qu'il nous avait pris, mais c'était peu de chose à coup sûr, et le mieux était de lui pardonner. Mais mon mari le dénonça au gouverneur et le fit mettre en prison pour un mois. L'autre menaça de se venger. Je croyais qu'il n'en ferait rien, attendu qu'il était notre compère et qu'il nous avait toujours montré de l'amitié. Cependant mon mari jugea bon de changer de pays, et il s'en fut garder les bœufs du côté de Rome. Mais l'autre y vint aussi l'année suivante, et, ayant trouvé mon ami qui dormait dans un champ, il le tua d'un coup de couteau.
« Pour lors, je fis la connaissance de mon deuxième mari. Il était né dans le royaume (de Naples), mais il demeurait à Terracine, et c'est là qu'il m'emmena. Nous travaillions à la terre.
« Je n'étais pas remariée depuis longtemps, lorsque ma sœur me fit demander conseil pour épouser celui qui avait tué mon premier mari. Il lui faisait la cour, et elle le trouvait à son goût. Je lui répondis de faire ce qui lui plai- '
rait; que mon premier mari était mort, que je n'étais pas une sainte pour le ressusciter, et que le mieux était de n'y penser plus. Elle épousa donc l'autre, qui n'était pas un méchant garçon, comme je vous l'ai dit, et qui avait eu beaucoup d'amitié pour nous.
« Pavais eu deux enfants de mon deuxième mari, et je vivais heureuse en sa compagnie, quand il lui arriva une grande contrariété. Il réclamait deux ou trois écus à ira homme pour qui il avait travaillé. Son débiteur refusait de payer, attendu qu'il était riche et qu'il connaissait le juge. Alors mon mari, ne pouvant obtenir d'autre justice, le tua. Le pauvre homme, après ce coup de tête, n'eut plus qu'à se fafre brigand et à courir la montagne. Il vint du côté de Sonnino et se mit avec les autres. Moi, je rentrai chez mes parente, et j'avais souvent de ses nouvelles. Tantôt il venait me voir en cachette ; tantôt il me faisait passer quelques douceurs.
* Mais le pape Léon, qui avait résolu d'en -finir avec le brigandage, ordonna que les femmes et les enfants de tous ceux qui tenaient la montagne seraient amenés de force jusqu'à Home. Je fus mise aux Thermes avec beaucoup d'autres femmes de chez nous. J'y retrouvai ma sœur, dont le mari était aussi à la montagne, et plus de la moitié des familles de Sonnino. Le pape était dans une si grande colère qu'il parlait de raser le village. On avait amené des canons jusque sur les montagnes qui nous do~ minent, et vous ne verriez plus pierre sur pierre, si le cardinal Consalvi n'avait intercédé pour nous.
« Pendant que nous étions aux Thermes, les messieurs et les artistes y venaient teus les jours, les uns pour nous voir, les autres pour dessiner tf après nous. Cest alors que
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j'ai commencé à poser pour M. Sdinetz, et ma sœur pour IL (Léopold) Robert C'est ma sœur qui joue du tambourin dans le tableau de la Madone de Tire. Moi, j'ai. posé plus de mille et mille fois dans mon costume, et l'o» m'a dît que mon portrait était dans des églises et des palais de votre pays. Nous étions traitées doucement ; on nous permettait d'aller aux ateliers et môme d'entrer comme ménagères chez les personnes recommandables.
« Mais mon mari, qui était un brave homme, comme je vous l'ai dit, et qui m'aimait beaucoup, sut que j'avais été arrêtée; et, croyant que j'étais malheureuse en prison, il alla se livrer lui-même pour obtenir ma liberté et celle des enfants. Le saint-père avait promis la vie sauve et peu de prison à ceux qui feraient volontairement tour sounùsêkm entre les mains de l'évoque de leur province. Mais mon pauvre hfâeunese méprit par ignorance : au lieu de se livrer à l'évéque de Piperno, qui était le nôtre, il alla se constituer prisonnier à Terracine. Et ainsi il perdit le bénéfice de la loi. On lui dit : « Si tu étais allé te rendre à « Piperao, tu aurais eu ta grâce, puisque le pape l'avait « promis; mais tu es allé à Terraeine, tanî pis pour toi. » On Je mit anut galères à Porte d'Anzia.
« Les .messieurs que je connaissais à Rome eurent pilié de mon chagrin. Ils demandèrent que mon mari fût enfermé plus près de moi, au fort Saint-Ange. U y vint, et on lui permit même de sortir quelquefois pour me voir. Le paavre garçon se conduisait bien en prison ; il apprenait à iire et à écrire ; il était exemplaire. On lui permit aussi de poser chez les peintres, et il gagna un £eu d'argent Quelques amnisties survinrent; sa peine fut réduite plusieurs fqis, ù bien qu'an bout 4e deux ou trois ans il tfi-
vait plus que dix-huit mois à faire. Nous étions contents et pleins d'espoir. Notre idée était de bâtir un petit cabaret vers la porte Portese et d'y finir tranquillement notre vie. Mais lui, qui avait toujours été si sage en prison, fit je ne sais plus quelle imprudence. Je crois que, dans un moment de colère, il dit quelques vilains mots contre les saints. Tant et si bien qu'on le mit au bagne de Civita- Vecchia pour le reste de ses jours.
« Je vous ai dit qu'il était le plus doux et le meilleur des hommes, mais cette fois le désespoir le prit. Lorsqu'on a été si près de la liberté, on n'y renonce pas pour toujours. C'est pourquoi le pauvret s'entendit avec son compagnon de chaîne ; et, un jour qu'on les avait envoyés faire du bois hors de la ville avec un seul soldat pour deux, ils se débarrassèrent de leur gardien. Il faut que la Madone les ait assistés miraculeusement ensuite, pour qu'ils aient pu rompre leurs fers, changer d'habits, passer le Tibre sans savoir nager, et gagner Sonnino, qui est à l'autre bout du pays.
« Ils s'y défendirent plus d'un an contre les soldats de l'État (pontifical) et ceux du royaume {de Naples), qui les traquaient de tous côtés. Le saint-père avait mis leurs têtes à prix; chacune des deux valait cent écus, qui sont cinq cent trente-cinq francs de votre monnaie. Croyez que, s'ils résistèrent si longtemps, ce fut par leur grand courage, leur connaissance du pays, leur expérience du métier £t l'honnêteté des bons pasteurs du voisinage, qui aimaient mieux leur dénoncer les gendarmes que de gagner cent écus. •
« Mais, à la fin, un traître découvrit la cabane où ils s'étaient retirés pour la nuit, et ils furent cernés par des sol-
dats napolitains. Lorsqu'ils voulurent sortir, il était trop tard. Le camarade fut tué sur le coup, et mon mari blessé à mort : il avait l'épaule fracassée.
« Malheureusement pour lui et pour moi, il ne mourut pas tout de suite. On le porta d'abord à l'hôpital de Terràcine, et les soldats napolitains arrivèrent derrière lui pour réclamer la somme qu'on leur avait promise. Mais on s'aperçut en l'interrogeant qu'il n'était pas sujet du pape, mais du roi. On le remit donc à l'autorité napolitaine, et l'on envoya les soldats se faire payer chez eux. Ils s'adressèrent au gouverneur de Gaëte, qui les renvoya à tous les diables, attendu que le roi n'avait rien promis ; et ainsi ils ne furent payés de personne. C'est bien fait.
« Quant à mon pauvre homme, il resta dix-huit mois à l'hôpital de Gaëte, sans se décider ni à vivre ni à mourir. On avait l'ait son procès pendant qu'il était malade, et les juges l'avaient condamné à mort; mais le bourreau attendait qu'il fût bien portant pour lui couper le cou. Aussi n'avait-il guère de courage à guérir, et il aurait voulu rester malade jusqu'au jugement dernier.
« Tout cela était bien pénible pour moi , d'autant plus que je voyais ma sœur heureuse et que j'avais trouvé une occasion de l'être môi-méme. Mon beau-frère , celui qui avait tu^ mon premier mari, avait fait sa paix avec la justice, et, en dénonçant quelques camarades, il avait obtenu une place de geôlier. Il ne gagnait pas mal d'argent, et Thérèse n'était pas à plaindre avec lui. Moi, je connaissais à Rome un chapelier qui me voulait du bien et qui demandait à m'épouser. Mais je ne pouvais prendre un troisième mari, tant que le second ne serait pas tout à fait mort. Dans cette triste condition, n'étant ni fille, ni femme, ni
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veuve , je pris le parti de faire écrire une pétition au roi de Napïes pour qu'on exécutât mon pauvre mari tel qu'il était, sans attendre sa guérison. En même temps, je commençai avec ma sœur et le chapelier une neuvaine à saint Jean Décollé. Ma pétition resta sans réponse, mais la neuvaine réussit. Mon mari mourut, bien confessé, à l'hôpital de Gaëte, et j'épousai le chapelier, qui était un digne homme aussi, et un mari exemplaire. J'en ai eu un fils qui est mort dragon à l'hôpital de Viterbe. Le père est mort à Rome, dans sa chambre, dala mort des justes. Ma " sœur et mon beau-frère sont morts aussi. J'ai entendu dire que ce pauvre M. Robert s'était tué par désespoir, pour un tableau. Moi , je me porte bien et je vivrai longtemps, s'il plaît à Dieu, quoiqu'il fasse grand froid à Sonnino, que je n'y voie guère de Tceil qui me reste, et que le vin soit à sept sous le demi-litre. »
Nous avons pris congé de Maria Grazia et de sa trop illustre patrie. Toici te village de Prossedi, qui a bien aussi sa petite célébrité dans les annales du crime. Gasperone, te grand Gasperone n'est pas né à Sonnîno, mais à Prosseâï.
&*est un bourg de quinze cents âmes* peuplé de paysans qtrr cultivent l'olivier et le mftrier, et sèment du grain pour leur consommation. Ici l'ignorance est peut-être plus grande qu'à Sonnino : quinze garçons au plus suivent Fécote. (Test un pour cent de la population.
Le village est bâti de telle façon que les voitures if y
sauraient pénétrer. Notre auberge est située hors des portes, devant le château du prince Gabrielli. Le prince est propriétaire d'une bonne partie des habitations. La prison de ville lui appartient. Son mwisiro, ou intendant, a deux voitures.
Le commandant de la place est un brigadier de gendarmerie.
Les habitants, faute de voitures, possèdent une multitude d # 'ânes et de mulets. Il en faut beaucoup pour transporter dans la montagne toutes les choses nécessaire» à la vie.
Les femmes sont belles et mignonnes. Elles vont nupieds et portent d'énormes fardeaux sur la tête, comme les femmes de Sonnino.
Le village est morne et malpropre. Presque toutes les maisons auraient besoin d'être réparées, mais on regarde à la dépense. En revanche, il n'y a pas un habitant qui n'ait fait écrire au-dessus de sa porte : « Vive Jésus! vive Marie! vive le sang de Jésus! vive le cœur de Marie I Blasphémateurs, taisez- vous pour l'amour de Marie ! » Ge débordement d'inscriptions est le fruit d'une mission quinquennale qui s'est faite au mois de mars. Le peintre du village y a fait fortune. Chaque inscription en grandes lettres lui était payée vingt-cinq pauls (13 fr. 4a).
Tous ces villages se ressemblent : qui en a vu un, les connaît tous. Si je les décrivais un à un, je perdrais mon temps sans profit pour personne. Le matin, les hommes
vont aux champs, les femmes vont chercher de Feau ou du bois. Dans la chaleur du jour, la petite cité est déserte et comme morte. Vers le soir, quand le vent fraîchit un peu, les employés sortent de leurs bureaux et vont s'asseoir devant le café. Le monsignor, s'il y en a un dans la localité, commence sa petite promenade en bas violets, flanqué de deux familiers laïques ou ecclésiastiques et suivi d'un laquais en grande livrée. A la chute du jour, les marchands de verdure étalent sur la place. Les paysan? rentrent au village, chargés de leur fatigue et de leurs outils pesants ; ils achètçnt quelques maigres provisions pour le ré^as du soir. Les femmes reviennent de la fontaine avec une conque pleine d'eau fraîche ; on soupe et l'on s'endort. Quelquefois, on prend sur la nuit pour entendre un sermon dans une église tapissée de fanfreluches. La fatigue du corps, le sommeil de l'esprit, l'ignorance du passé, les difficultés du présent, l'incertitude de l'avenir et une certaine résignation somnolente, remplissent l'existence de ces pauvres gens. Un ennui glacial suinte des murailles. On travaille, on mange, on boit, on peuple mélancoliquement.
Si Rome venait à être engloutie par un tremblement déterre, les paysans de ces villages continueraient à cultiver leurs champs, à consommer leurs récolles sur place et à végéter dans une misère assez courageuse. Chaque petit municipe vit par soi et pour soi sur un sol qui n'est pas stérile. Les contributions communales payent le médecin comrtounal, le chirurgien communal, l'instituteur communal et la réparation telle quelle du chemin communal. L'État prélève une grosse part sur les revenus de chaque année. En échange de l'impôt, il envoie un
juge-gouverneur qui vend la justice. L" agriculture est la seule carrière ouverte à l'activité de l'homme : il n'y a ni commerce, ni industrie, ni affaires, ni mouvement dans les idées, ni vie politique, ni aucun de ces liens puissants qui attachent les provinces aux capitales.
De tous les animaux utiles, la femme est celui que le paysan romain emploie avec le plus de profit. Elle fait le pain, la pizza, le mortier; elle file, elle tisse, elle coud; elle Ta tous les jours chercher le bois à trois milles et le pain à un mille et demi. Elle porte sur sa tête la charge d'un mulet ; elle travaille depuis le lever jusqu'au coucher du soleil sans se révolter et même sans se plaindre. Les enfants, qu'elle fait en grand nombre et qu'elle nourrit elle-même, sont une ressource précieuse : dès l'âge de quatre ans on les emploie à garder d'autres animaux.
Je m'informe partout du progrès des lumières. « Combien y a-t-il ici de gens qui sachent lire? — Pochissimi, très-peu. » La réponse est uniforme. Instruction primaire.
Lorsqu'un arbre a besoin d'être taillé, on coupe la tête par le milieu. Un trait de scie en ligne horizontale a bientôt fait l'affaire. A-t-on besoin de l'arbre tout entier, on. le scie à un pied du sol ; la souche et le reste du tronc pourrissent sur place. Instruction professionnelle.
Les impôts communaux sur le vin , la viande , la charcuterie, etc., sont affermés à des entrepreneurs qui en tirent ce qu'ils peuvent et rendent quelque chose à la commune. Science administrative.
Les taxes communales sont assez lourdes et le paysan se plaint d'en être écrasé'. Dans les villages les plus modes tes, il faut payer un sou à l'octroi pour trois cent trenteneuf grammes de viande ou de charcuterie; de quinze à trente sous pour le moindre baril de vin aigre; tant par tête de cheval , de mulet ou d'âne , tant pour chaque cochon qu'on élève chez soi. Le droit d'allumer du feu (/ocatico) se paye de deux à cinq écus. Ce dernier impôt est progressif , autant que j'en ai pu juger.
Cependant on ne peut pas dire que ces braves gens soient misérables, comme les Irlandais, par exemple. Ils sont pauvres, voilà tout. La gratuité du culte, de l'école et des soins médicaux, compense jusqu'à un certain point l'énormité de leurs charges. Leur travail sur leur champ suffît à les faire végéter jusqu'à la vieillesse. Ils passent leur vie à gagner leur vie. L'existence de cette classe ressemble à un cercle vicieux.
On serait peut-être effrayé d'apprendre que tel village de deux mille âmes possède une trentaine de prêtres;
si l'on ne savait en même temps que ces prêtres ne lui coûtent rien. Ils ont des bénéfices, des dotations, des terres, grâce à la libéralité de quelque seigneur du bon temps. Leurs biens sont affermés, et ils vivent du revenu. Il faut donc avouer que cette multitude d'ecclésiastiques qui serait onéreuse à toute autre nation , coûte relativement assez peu de chose au peuple romain. Un cardinal, par exemple, ne prélève que quatre mille écus sur le budget de l'État. Le reste de son revenu se compose de quelques gros bénéfices et surtout des charges qu'il remplit. Le cumul est autorisé , et l'on en use largement.
C'est d'une part le mauvais air, de l'autre le manque absolu de sécurité dans la plaine, qui a contraint tous les paysans dé ces contrées à se loger sur des roches aérées et peu accessibles* Cet usage est très-ancien , puisqu'un bon nombre des petites villes où nous nous arrêtons sont encore renfermées dans des murailles cyclopéennes. Quand la population diminue , on laisse tomber quelques maisons en ruine; quand elle augmente, on se serre dans les constructions existantes. On bâtit fort peu, faute de capital ; on restaure rarement et à la dernière extrémité. Toutes ces villes ont l'air d'avoir été bâties le même jour et faites d'un seul morceau. Le paysan s'acoquine à son mauvais gtte. Il tient peu de compte de la longueur des distances, de l'escarpement des rues, et surtout de l'incommodité des maisons. La vie se passe aux champs.
Pour ces travailleurs qui suent du matin au soir sous uo soleil brûlant, sur un soi grillé, dans des chemins détestables, l'homme qui demeure chez lui sans rien faire et ne sort pas môme dans la rue pour se promener, est un être heureux, privilégié, noble par excellence et proche parent des dieux immortels.
J'étais sur la place du Palais, à la porte de Prossedi, et je faisais causer un jeune indigène. Il me montra à quelque distance un homme bien vêtu, que cinq ou six personnes forçaient de monter en voiture. C'était un notable de la ville, qui avait perdu la raison et qu'on emmenait à l'hospice de Pérouse. « Voilà, me disait l'enfant, un homme qui a passé toute sa vie dans sa maison, comme un prince ; on ne le voyait pas dehors quatre fois dans l'année. Et maintenant il va voyager sur les grands chemins, comme un simple paysan. »
Paljano, quatre mille deux cent cinquante habitants, cinquante hommes de garnison, trente geôliers, deux cent cinquante détenus politiques. L'an dernier les prisonniers ont fait une tentative d'évasion. On en a tué six à coups de fusil, sur les toits. Six autres vont passer en jugement. On a exhumé une vieille ordonnance du cardinal Lante en vertu de laquelle ils pourront être condamnés à mort.
L'état des routes est si piteux dans ces mohtogncs, et la difficulté des transports y est si grande qu'il ne s'établit aucun équilibre dans le prix des denrées. La livre de pain coûte deux sous ici, et deux sous et demi à quatre lieues plus loin. Le transport pour ces quatre lieues vaut donc un demi-sou par livre. Le vin coûte sept sous le demi-litre (foglietta) à Sonnino, et deux sous et demi à Pagliano. A Pagliano, il est assez bon; à Sonnino, il est mauvais. En coûte-t-il «donc quatre sous et demi pour transporter à dix lieues un demi-litre de liquide.
Hier, tandis que nous faisions la sieste à Paliano, les cloches se sont mises à sonner un orage. C'est le quatrième que nous rencontrons depuis dimanche. Pour cette, fois, nous avons été quittes à bon marché. Il est tombé quelques gouttes de pluie sur la forteresse, le tonnerre a grondé au loin, et nous avons pu nous mettre en route pour Olevano.
Ce matin, en allant d'Olevano à Palestrina, nous avons vu les traces d'une tempête épouvantable. Les ruisseaux gonflés par la pluie avaient dévoré les champs voisins ; quelques haies étaient tombées sur la route avec d'énormes masses de terre. Mais ces ravages n'étaient rien; la grêle avait fait bien pis : voici les noix marbrées de grosses meurtrissures, les pousses de la vigne brisées, les feuilles des arbres effrangées ; tout ce qui était tendre, tout ce qui était, vert, tout ce qui était promesse et espérance, vient de périr. \
Zk2 ROME CONTEMPORAINE.
Nous nous sommes arrêtés à l'auberge de Palestrina. Une petite église ouverte de l'autre côté de la route est inondée. Tous les carreaux sont cassés dans le village. Les paysans se rassemblent autour de nous pour nous dépeindre la grosseur des gréions et nous conter les ravages de la tempête. On dirait que leur douleur a besoin de s'épancher. Ils ne s'amusent pas à nous donner de YExcellence par le nez : ils nous tutoient et nous appellent frères.
C'est un lieu commun bien rebattu , la misère du laboureur qui voit périr en un matin le fruit de tous ses travaux de Tannée. Quand on rencontre ce développement dans un livre, on est presque tenté de crier à l'auteur : servez-nous du nouveau , pour l'amour de Dieu ! D'ailleurs , nous sommes tellement habitués à voir l'homme se créer mille ressources diverses en dehors de l'agriculture, que nous ne comprenons pas comment quelques poignées de grêlons sur un champ peuvent ruiner une famille entière. Mais quand on a vécu quelques jours au ' milieu de ces paysans, quand on les a vus partir avant l'aube pour sarcler leur coin de terre, quand on sait qu'ils n'ont pas d'autre bien au monde et que tout leur avoir est là, exposé au froid et au chaud; enfin lorsqu'on touche du doigt la destruction de leur récolte, lorsqu'on voit leurs figures pâles et baignées de vraies larmes , on s'aperçoit que ce lieu commun est aussi intéressant que le drame le plus nouveau.
Je demandais à un de ces désespérés si les oliviers de la montagne avaient souffert autant que les cultures de la plaine ? Il leva les épaules et répondit : « Qu'est-ce que les oliviers? Qu'est-ce que la vigne? Il s'agit de nos blés, qui sont perdus. Quand on n'a pas d'huile, on s'en passe;
quand le vin manque, on boit de l'eau ; mais quand le blé périt, il n'y a plus de pain,- il n'y a plus d'hommes ! »
Je me suis peut-être étendu trop longuement sur un petit voyage obscur où je n'ai rencontré ni monuments, ni belles dames, ni aventures romanesques. Des paysans, toujours des paysans! Mais notre bien-aimé Alfred de Musset , dans un de ses plus gracieux chefs-d'œuvre , a pris soin de me rimer une excuse :
Ces pauvres paysans, pardonne-moi lecteur, Ces pauvres paysans, je les ai sur le cœur.