LE TRANSTÉVÈRE
Le Pont-Cassé est un ouvrage antique: Le Tibre en a emporté les deux tiers; Pie IX Ta réparé provisoirement. Un tablier de bois, suspendu à des fils de fer, le relie à la * ive gauche. On peut s'arrêter quelques minutes sur ce plancher tremblant : la vue est au moins aussi belle que sur le pont de l'Institut. Le soleil se cache en amont, derrière le dôme de Saint-Pierre. Ses Payons obliques glissent sur l'eau dorée du fleuve. L'île Sacrée se dessine comme un navire entre les deux ponts qui l'unissent à la ville. Elle avait autrefois la forme et la couleur d'une galerie de marbre ; mais ses revêtements s'en sont allés je ne sais où. Les maisons haut perchées qui bordent le Tibre se tapissent de figuiers et de lierres, ou s'encadrent dans des terrasses de citronniers en fleur. De l'autre côté, en aval du fleuve, vous voyez à gauche l'ouverture énorme du cloaque de Tarquin : plus haut la jolie rotonde de Vesta ; plus haut encore, les couvents, les jardins et les treilles qui couronnent le mont Aventin. A droite, le Transtévère, que vous observerez
de plus près si vous me faites l'honneur d'y venir dîner avec moi.
Ne craignez rien; nous ne mangerons pas trop. mal, et l'on ne nous mangera pas. Il se donnera plus d'un coup de couteau dans la soirée, attendu que c'est aujourd'hui dimanche; mais nous jouirons du spectacle sans courir aucun danger. Vous allez voir des hommes robustes comme des taureaux et non moins irascibles, qui allongent un coup de poing comme nous buvons un verre d'eau, et qui ne le donnent jamais sans avoir une lame dans la main. La police ne sera pas autour de nous pour nous protéger; elle est toujours absente. D'ailleurs, si vous offensiez un de ces gaillards-là , il vous tuerait entre les bras des gendarmes. Mais vous pouvez aller 'et venir au milieu d'eux, dépenser beaucoup, payer en or, faire sonner votre bourse et sortir après minuit dans les rues les mieux éteintes, sans que l'idée vienne à personne de s'attaquer à votre argent. Il y a mieux : ils nous accueil-, leront poliment et se serreront pour nous faire place. Ils ne nous regarderont pas comme des bétes curieuses ; ils se prêteront même obligeamment à notre curiosité, si elle n'est pas impertinente. Nous n'avons pas à redouter que le vin les excite à nous chercher querelle, mais gare à nous si nous avons le malheur de les provoquer ! Ils n'ont pas le vin agressif, mais ils l'ont susceptible. Leur amour-propre de cabaret ne pardonne pas une offense même involontaire* si elle a pu les exposer aux railleries de leurs compagnons. Quand vous verrez une femme avec son mari ou une fille avec son père, tenez vos yeux en bride! Il est souvent malsain de regarder IesTranstévérines sous le nez, et je pourrais citer plus d'un curieux qui en
est mort. Entrons-nous ? Vous hésitez ? Alors , adieu ; j'entre tout seul.
Ce ne sera pas pourtant sans avoir lu cette petite affiche clouée sur la porte :
« Frères bien-aimés, abstenez-vous des blasphèmes et songez :
« 1° Que Dieu vous voit ;
« 2° Que Dieu vous jugera sur toutes vos paroles, et spécialement sur les blasphèmes ;
« 3° Que Dieu est homme à châtier par le feu cette langue qui vous a été donnée pour le bénir et non pour l'offenser. »
L'affiche pourrait ajouter sans mentir que, dans ce bas - monde,' le blasphème est puni quelquefois plus sévèrement que l'assassinat. Dans un village des environs de Rome, deux paysans se sont oubliés le même jour. L'un a lâché une malédiction contre la Madone, l'autre a empoisonné sa mère. Le tribunal les a envoyés aux galères l'un et l'autre. Mais le parricide a fini son temps, et le blasphémateur a encore quelques années à faire.
J'ai trouvé le cabaret tout plein : c'est un des plus fréquentés et des plus célèbres. On n'y vient pas seulement pour boire, comme dans les petits établissements de cette espèce; le maître de la maison se pique de cuisine, et il donnerait son couteau dans le ventre à celui qui l'accuserait de brûler les omelettes. Sa clientèle se compose de voituriers et d'artistes : artistes cordonniers, artistes fondeurs, artistes maréchaux ferrants, artistes filateurs de
laine. Il n'y a pas d'ouvriers à Rome qui ne prennent le nom d'artiste : aussi est-il considéré comme une injure par les peintres et les sculpteurs. Le dernier copiste de tableaux, le plus mince praticien, le ménétrier le plus maladroit se fâcherait tout rouge si vous lui disiez qu'il est un grand artiste : « Monsieur, dirait-il sérieusement, je suis professeur ! »
Ces jours derniers, je voulais faire recoudre un bouton à une bottine. J'ai fait appeler la femme d'un domestique, et je lui ai demandé si elle était à la hauteur de ce travail. « Moi! m'a-t-elle répondu en se rengorgeant, je suis fille de l'art : mon père était cordonnier ! »
Les artistes qui viennent le dimanche ici n'y paraissent pas dans la semaine. Ils se cachent dans leurs taudis pour boire de l'eau et ronger des salades. Mais le dimanche, quand ils ont économisé quelques sous, ils tiennent à honneur de se montrer au cabaret et de prouver à l'univers qu'ils dépensent de l'argent. Ils raisonnent à peu près comme nos petits jeunes gens de la Bourse, qui vont dîner une fois par semaine dans le restaurant le plus cher du boulevard, pour qu'on les voie entrer et sortir.
Je me suis assis au bout d'un banc, devant une de ces grandes tables massives qui entourent la grande salle. Le cabaret est pavé comme la rue, et presque aussi mal balayé ; les murs sont peints en coutil, sans aucune décoration. Lacuisineoccupe une des extrémités de la salle,et le marmiton apporte de temps en temps un fagot de roseaux
pour faire flamber le feu sous la poêle. Deux lampes à deux becs illuminent modestement toute l'enceinte : une, troisième brûle dans un coin devant la madone.
On entend peu de bruit dans cette assemblée de cinquante à soixante personnes. Mes voisins de droite sont cinq jeunes gens du même âge qui ont l'air de camarades d'atelier. La couleur de leurs mains et certaines entailles me font supposer qu'ils travaillent le fer. Celui qui s'est rangé pour me laisser asseoir est certainement un des plus jolis hommes qu'on puisse rencontrer ici : grand et bien fait, la figure longue, l'œil humide, la bouche fine, la lèvre rouge, le nez busqué, la barbe cotonneuse comme le duvet d'un cygne noir ; il ressemble plutôt à un ténor de l'opéra qu'à un apprenti serrurier. Ses compagnons ne sont pas tous de même étoffe, et je vois justement en face de lui une figure de bouledogue qui ne me revient pas beaucoup; mate une gaieté franche et tranquille préside à leur petit repas. Mon beau voisin m'a présenté son verre en m'invitant à boire : j'y ai trempé mes lèvres, pour prouver que je connaissais les usages du Transtévère et que j'étais un homme biçn élevé.
A ma gauche* la table voisine est occupée par des groupes variés que je distingue assez mal , dans une lumière douteuse et proche parente de la nuit. Je vois bien deux joueurs, assis en face l'un de l'autre : ils portent le costume des charretiers. Il y a quelque argent au jeu; peut être trois écus en petite monnaie. Le plus vieux- des
deux adversaires ne doit pas être en veine, car il jette chaque carte sur la table avec un coup de poing à tout démolir : l'autre gagne sans rire et sans parler ; il boit à petits coups. Un peu plus loin, un meunier du Tibre, bâti comme l'Hercule Farnèse, soupe copieusement avec sa femme et sa fille. La mère est grosse et "commune, la fille belle et blanche comme Vénus. Ses cheveux noirs, liés en grosses nattes, sont tout ce qu'elle a sur la tête» Les filles de Rome ne portent ni bonnet ni chapeau; la nature les a coiffées chaudement pour l'hiver. Ma jolie meunière, en revanche, est un peu surchargée de bijoux : rien qu'avec son collier et ses boucles d'oreilles on payerait les impôts de la république de Saint-Marin. Un beau fichu de dentelle se croise sur sa poitrine : c'est la mode au Transtévère. Mais la jupe est un peu plus bouffante que de raison; la crinoline arrive en trois bateaux pour nous gâter le costume national. C'est plaisir de voir comme la mère et la fille vident un verre de vin que le père a rempli jusqu'aux bords. Les Romains, lorsqu'ils sortant de leurs habitudes de sobriété, sont les plus formidables buveurs de toute l'Europe ; et il y a peu de Romaines qui ne soient en état de. tenir tête aux hommes. La Transtévérine la plus mignonne absorberait la ration de douze matelots, et elle . ne chancellerait pas en sortant de table. Il est vrai qu'elles ont des pieds !
Vous me pardonnerez si, après ce premier coup d'œil autour de mon couvert, mon attention s'est concentrée un instant sur le souper qu'on m'avait servi. J'avais couru
tout le jour, déjeuné sur le pouce, et, dans votre intérêt même, je devais réparer mes forces. Ventre'affamé n'a pas plus d'yeux que d'oreilles, et un observateur à jeun vous apprendrait peu de chose.
On m'a servi d'abord la salade, qui est le fond de tous les soupers romains, puis un morceau de bœuf à Fétoufl'ée qui vous mettrait l'eau à la bouche si je pouvais faire passer dans ma prose un peu de son parfum et de sa succulence. Un gigot de chevreau est venu ensuite dans un plat de petits pois. L'entremets se composait d'une rondelle de fromage blanc, frit à la poêle, et j'ai eu pour dessert une grande assiettée de fraises d'Albano, exquises en vérité. Voilà comme on soupe au cabaret, pour uije quarantaine de sous ; il est vrai que dans les hôtels et chez les pâtissiers la cuisine est aussi chère que détestable. Le vin de Rome n'est bon dans aucun endroit, mais c'est encore au cabaret qu'il se laisse mieux boire. Il est clairet, limpide, et d'une couleur dorée; on le sert dans des bouteilles de verre blanc, légères comme le souffle et fragiles comme la vertu.
Mes voisins de droite ont fini de souper bien avant moi ;• mais comme ils n'avaient pas fini de boire, le joli serrurier a proposé une passatelle. C'est un jeu prohibé, mais dans la ville de Rome rien n'est permis et tout se fait. Chacun des convives a donné quatre sous, et l'hôte a servi cinq flacons de vin au milieu de la table. « Chacun son écot » est une dévise romaine que nous avons traduite en français. On a tiré au sort pour savoir à qui appartiendrait
toute la boisson payée en commun et lequel des cinq commensaux serait le maître du vin. C'est ainsi que les anciens Romains jouaient aux dés la royauté du repas. Mais dans les pique-nique modernes, la royauté dégénère souvent en tyrannie et provoque des révolutions sanglantes. Le maître ou patron du vin fut mon voisin le beau serrurier. Les privilèges de son rang consistaient premièrement à boire tout son soûl avant de rien donner aux autres ; et en second lieu à choisir un ministre qui remplirait tantôt un verre, tantôt un autre, toujours au gré du roi, et jamais sans son aveu.
Il paraît que notre voisin le bouledogue n'était pas bien en cour. Il tendit deux fois son verre pour demander à boire ; deux fois le ministre prit une bouteille pour lui verser du vin ; deux fois aussi le prince Charmant se plut à dire : « Il ne boira pas ; c'est moi qui boirai. Ministre, mon ami, Excellence de mon cœur, voici le verre qu'il faut remplir. » Et de rire! Le bouledogue était monsieur de la triste figure. Il avait payé, le gosier lui démangeait, le vin lui passait devant le nez, et ses amis se moquaient de lui.
Le vin fut bientôt épuisé, et le bouledogue, qui avait sa revanche à prendre, proposa lui-même une deuxième passatelle. « Que je sois le maître du vin! dit-il au joli serrurier, tu verras si je t'en donne une goutte. — Et que m'importe ! répondit l'autre en riant aux éclats, tu vois bien que je n'ai plus soif. * Soif ou non, le sort lui fuf encore favorable, et la disposition du vin lui échut une
deuxième fois. Le bouledogue, moitié sérieux, moitié riant, lui dit : « Assez plaisanté! j'y suis pour huit sous de ma poche, et j'espère que tu vas me laisser boire? — Il faut, répliqua mon bel ami, se contenter de peu et quelquefois de rien. Es-tu chrétien, oui ou non? Exerce-toi donc à la vertu de patience ! »
Gomme ces messieurs parlaient fort haut et que Içurs voisins riaient aux éclats, l'attention du cabaret se tourna insensiblement de leur côté. La jolie meunière jeta plus d'un coup d'œil sur notre table, sans demander le consentement de ses parents. Nos regards se rencontrèrent deux ou trois fois, je crois même qu'elle me sourit franchement avec ce laisser aller des filles d'Italie, qu'on aurait grand tort d'interpréter à mal.
Le seul homme qui n'eût £as l'œil à la passatelle était le vieux joueur de la table voisine. La fortune des cartes s'obstinait apparemment contre lui, car après cinq ou six martingales imprudentes, il avait mis au jeu sa montre d'argient pour tout perdre ou tout regagner: Avant de couper les cartes, il alla s'agenouiller devant la madone du cabaret, et la supplia de lui rendre ce qu'il avait perdu, avec quelque petit bénéfice, promettant de partager le surplus avec elle et de porter un gros cierge à l'église de Saint-Augustin. Cependant l'adversaire se signait discrètement et marmottait, sans sortir de sa place, une contreprière à la même madone. La partie fut chaude, et je la suivis attentivement. Le vieux charretier la perdit comme
toutes les autres. Il se leva de table, enfonça son chapeau sur sa tête et revint se camper en face de limage qu'il avait adorée. Je crus qu'il allait injurier la madone, mais quelque chose le retint et il fit tomber toute sa colère sur le divin enfant qu'elle portait dans ses bras : « Misérable bambin, lui cria-t-il, Judas a bien fait de te vendre. » Ainsi soulagé, il sortit. Son adversaire ramassa son argent et la montre, redemanda un flacon de vin qu'il but lentement, examina la pointe de son couteau, s'arrêta à la porte du cabaret pour voir si personne ne l'attendait dehors, et partit.
Une troisième passatelle s'était engagée à ma droite, et le sort têtu avait encore favorisé mon beau voisin. Le bouledogue, ivre de soif et de dépit lui disait de gros mots dont il ne faisait que rire. Il répondait en plaisantant aux malédictions de son ennemi, et j'ose dire qu'elles étaient de poids. Voici un échantillon de la litanie :
« Face de chien !
« Guillotine à tes morts ! » c'est-à-dire, puissent tes ancêtres avoir péri par la main du bourreau !
« Puisses-tu mourir d'accident à froid! » L'accident simple est l'apoplexie; l'accident à froid est le coup de couteau.
« Et toi, répondait mon voisin, tu mourras d'un'accident à sec! »
Cette plaisanterie provoqua une hilarité universelle, et le bouledogue en prit un redoublement de colère.
Savais échangé tant de regards avec la jolie meunière
que nous étions devenus, malgré la distance, une paire d'amis. Elle me fit une avance plus directe en envoyant sa mère me demander un verre d'eau : il n'y en avait qu'à ma table. Je m'empressai d'offrir la carafe, et je reçus deux remerclments à la fois. La jeune fille me sourit plus tendrement que jamais, et son père me fit des' yeux énormes.
Plus près de moi, le bouledogue, las de prêter à rire, s'était retiré en grommelant. Mes autres voisins le suivirent bientôt, et je leur dis adieu. Ce ne fut pas sans leur offrir quatre cigares de la fabrique romaine, un peu fades au goût, mais bien faits et faciles à fumer. Le beau serrurier me tendit la main et je la serrai de bon cœur, sans savoir qu'il n'avait plus deux minutes à vivre.
Les places vacantes à mon côté furent occupées immédiatement par trois troupiers français, imperceptiblement gris. Ils parcouraient en triomphe les cabarets du Transtévère, après avoir remporté une victoire éclatante sur quatorze soldats du pape. Ces vainqueurs vidèrent un flacon, chantèrent un couplet, et transportèrent leur gloire et leur gaieté sur un autre théâtre. Ils furent bientôt remplacés par trois soldats pontificaux qui se vantaient d'avoir mis en déroute quatorze Français.
Je remarquai alors un nouveau venu qui avait pris place à la table voisine. C'était un vieillard de soixante ans
sonnés, mais yert et vigoureux. Il regardait l'assemblée sans rien dire, en vidant son verre jusqu'au fond. Un foulard noué autour de sa jambe et une tache de sang qui perçait dessous me donnèrent à croire qu'il était blessé. Mais comme sa physionomie n'indiquait pas qu'il fût en Veine de confidence, je partis sans lui avoir demandé son secret. Le premier garçon du cabaret, qu'on appelait M. le principal, m'indiqua un café voisin où l'on faisait quelquefois de la poésie et de la musique. « C'est là, me dit-il, que je vais tous les soirs; vous ne trouverez rien de mieux, »
J'y fus bientôt rejoint par le meunier et sa femme, qui avaient ramené leur fille à la maison. Le meunier s'assit en face de moi, à quelques tables de distance, et il me regarda obstinément d'une façon qui voulait dire : « Tu ne seras pas mon gendre! » C'était le cadet de mes soucis, et je vidai paisiblement le verre de café qu'on avait servi de\ant moi.
La salle était dallée proprement, et tendue de percaline blanche avec des bordures rouges à tous les angles. Le mobilier se composait de chaises de paille et de tables de marbre ; les petites cuillers d'argent étaient de forme ancienne et de poids notable. Une vingtaine d'ouvriers et d'ouvrières composaient toift le public : tous gens fort bien élevés, qui prenaient leur café et leur rosolio sans bruit.
Mon arrivée n'avait pas interrompu un combat de virtuoses. Tous les dimanches, ou peut s'en faut, quelques amateurs de poésie se réunissent là pour improviser des
rers. On les accouple deux par deux, et ils s'escriment tour à tour sur un sujet donné, comme les bergers de Virgile. Le texte ordinaire de leurs improvisations est l'histoire ancienne ou la mythologie. Je ne sais pas où ils ont fait leurs études, mais ils galopent sans broncher dans les champs de la fable et de l'histoire, depuis le chaos jusqu'à la mort de Néron. Si Ton épluchait trop soigneusement leurs vers, on y trouverait peut-être quelques anachronismes de détail, mais la poésie couvre tout de son manteau de pourpre et d'or. La prosodie italienne n'impose pas des lois bien sévères; la rime est facile à trouver dans une langue ou une moitié des mots finit en o- et l'autre en a. Mais ce qui m'a le plus étonné dans ces tours de force, C'est le choix presque toujours heureux de l'expression brillante. Le vocabulaire poétique, fort différent du langage familier, s'est conservé, je ne sais comment, dans ces esprits demi-incultes. Un cordonnier qui savait à peine lire nous a débité la guerre de Troie dans le style le plus pompeux et le plus fleuri.
Une mandoline grattée discrètement accompagnait la voix du poète, car les vers se chantent et ne se parlent pas. C'est une sorte de récitatif rhythmé, une mélopée monotone et ronflante. Les*Romains ont la voix haute, sonore, et presque toujours emphatique. Il n'y a pas une syllabe de leurs discours d'apparat qui ne soit accentuée par l'orgueil national. C'est plaisir d'entendre un petit garçon chanter dans la rue :
Auguste empereur romain, ou
Nous irons au Capitolel
La joute dura une heure eW demie, et je regrettai de n'avoir ni plume ni clayon pour vous sténographier quelques vers. Les applaudissements de l'auditoire étaient la récompense des vainqueurs ; les sifflets et les huées punissaient le vaincu, dès que sa langue commençait à s'embarrasser. Le cordonnier de la guerre de Troie garda l'avantage assez longtemps, mais il fut battu à plate couture par un tanneur du quartier de la Regola.
Tout paraissait fini, et le tanneur remettait déjà sa veste pour aller dormir sur ses lauriçrs, quand une femme se leva d'une table voisine et se plaça devant lui r les poings sur la hanche. C'était sans mentir une créature magnifique, lai*ge, haute et belle, telle à peu près qu'on se représente les louves du temps des rois. J'ai su qu'elle était blanchisseuse, et son mari souffleur de verre.
« Vous n'y entendez rien, dit-elle, et c'est moi qui vous battrai tous. Toi, prends ta mandoline. » Elle partit de l'origine du monde et s'avança d'un pas ferme à travers l'histoire des dieux. La gaillarde possédait sa mythologie comme HSsiode lui-même. Bientôt elle entra de plain-pied dans la guerre de Troie, sauva Énée de L'incendie, l'amena au pays des Latins, rossa Turnus et tous les autres, sauta d'un bondi la naissance de Romulus r chassa les rois avec Lucrèce, conduisit les armées de la république à la conquête du monde, débrouilla le chaos des guerres civiles, applaudit Cicéron, tua César aux pieds de la statue de Pompée, mit Auguste sur le trône, renversa les empereurs les uns sur les autres comme des capucins de cartes, et finit par une invocation directe h la madone qui lui souriait derrière une lampe, avec un enfant dans les bras.
Elle allait droit devant $lle, se reprenant quelquefois, ne s'arrêtant jamais, remplaçant un mot par un autre, recommençant la tirade applaudie et la corrigeant sans y penser. Ses yeux brillaient comme ceux d'une pythonisse; sa voix tremblait de plaisir; son geste simple et un peu trop régulier scandait le vers et appuyait sur la phrase. Elle fut applaudie comme on sait applaudir ici. Ni le cordonnier ni le tanneur n'entreprirent de lui répondre, et elle retourna toute rouge auprès de son homme qui avait tenu l'enfant pendant ce temps-là.
Je me livrais au plaisir de battre des mains, comme à une première représentation, lorsque je m'aperçus que le meunier me gardait rancune. De quoi? Je n'en sais rien, car je n'avais rien fait pour l'offenser. Peut-être ses voisins du cabaret avaient-ils plaisanté avecluUur l'emprunt de ma carafe ; mais, dans tous les cas, s'il y avait eu une inconséquence commise, elle n'était pas de mon fait. Cependant il grommelait entre les dents toutes sortes de réflexions malsonnantes sur les gens qui devraient rester chez eux et se mêler de leurs affaires. Moins je semblais prêter d'attention à ses propos, plus il élevait la voix; il était homme à me traiter plus mal, si j'avais fait mine de tourner le dos. Je résolus donc de l'aborder de front, et il n'y avait pas grand courage à la chose. On sait, dans tous les pays du monde, que chien qui aboie ne mord pas. Je me levai brusquement,' juste à l'instant où il venait de prononcer le mot de Français, et je ipe présentai devant sa table : « Est-ce à moi, lui dis-je, que tu en as? »
Il demeura un instant interdit avant de me répondre : « Mais non ; je n'en ai à personne. Tu t'es trompé
— Alors contre qui grognes-tu?
— Contre ma femme : c'est une coquine, une intrigante, une entremetteuse, que je veux rouer de coups en rentrant à la maison. »
A cela je n'avais rien à dire. Si charbonnier est maître chez lui, meunier peut battre sa femme et son âne lorsque la fantaisie lui en vient.
Sur les dix heures et demie, le principal qui m'avait servi à dîner vint prendre place auprès de moi, vêtu comme un monsieur. « Hé bien! lui dis-je, la journée est finie? »
Il me répondit à démi-voix : « Oui, seigneur cavalier, et mal finie pour moi, je le crains bien.
— Comment?
— Je ne devrais peut-être pas vous conter l'affaire, mais vous êtes tétnoin que je n'ai pris aucune part à la querelle, et, en votre qualité de Français, vous pouvez me tirer de là.
— Que diable V est-il arrivé?
— Avez-vous remarqué ce vieux qui avait un mouchoir noué autour de la jambe ?
— Oui, un blessé.
— Il n'était pas blessé : c'était le sang du jeune homme. Il l'avait porté à la maison dans ses bras, et il revenait guetter l'autre.
— Quel autre?
— Le meurtrier, bien sûr; celui qui avait tué son fils.
— Quel fils?
— Celui qui a dîné à côté de vous, l'homme de la passatelle.
— Le beau serrurier?
— Il n'était pas si beau. D'ailleurs il avait tort; pourquoi refuser à boire à un ami, lorsqu'il a payé pour ça?
-r Mais c'est impossible! On ne l'a pas tué!
— Juste devant notre porte, Excellence, au moment où il sortait,
— Mais ses amis étaient avec lui ; ils auraient empêché le crime!
— Chacun pour aoi en ce bas monde.
— Comment n'avons-nous rien entendu?
— Ça ne fait jamais plus de bruit. Le garçon est mort; on est allé le dire au père; il a porté le corps chez lui, et puis il est revenu s'asseoir où vous l'avez vu, dans l'espoir que l'autre repasserait par chez nous; mais pas si bête! Ce qui m'ennuie, c'est que l'autre gaillard avait pris mon couteau pour faire son coup. •
— Mais c'est épouvantable l Voilà comme on s'égorge dans ton quartier!
— - Que voulez-vous? Lorsqu'un ami vous fait une avanie, on ne va pas s'amuser à lui faire un procès. Un coup de couteau dans le ventre, et tout est dit. Si seulement il avait pris un autre couteau que le mien !
— Alors vous passez votre vie à assassiner vos amis?
— On n'a pas affaire à ceux qu'Qn ne connaît pas. Mais vous pouvez compter que sur quatre hommes de chez nous, il y en a bien un qui a joué du couteau une fois en sa jeunesse.
— Et toi, voyons?
— Oh! moi, j'avais raison. Il s'était permis de crier tout haut que notre vin était drogué et que nous empoisonnions le monde. Qu'est-ce' que vous auriez fait à ma place? »
Je repris le chemin de l'Académie, et, au détour de la rue, je tombai sur un groupe d'enfants agenouillés devant une sainte image. Ils chantaient à l'unisson d'une voix claire et presque juste .
Vive Marie, Et celui qui l'a créée !
(WD
f LE JEU DES COUTEAUX 1 .
Si les couteaux romains n'étaient jamais sortis de Rome, j'en aurais dit assez long sur cette curiosité locale. Mais dans l'état actuel delà société, lorsque les réfugiés italiens abondent en plusieurs pays et que leurs couteaux ensanglantent les tavernes de Londres comme les cabarets de Constantinople, je crois faire acte de bon citoyen de l'Europe en traitant sérieusement une question de sécurité européenne.
Avant tout autre propos , et dût-on s'en étonner en France, je commencerai par faire un compliment aux assassins de ce pays-ci : ils ne sont pas des voleurs. Dans presque toutes les grandes villes de ma connaissance, sur dix assassinats commis, il y en a six qui ont le vol pour but. On tue un homme pour avoir son argent, comme un renard pour avoir sa peau. Les Romains tiennent le vol
1. Ce chapitre, qui manque absolument d'actualité, fut écrit quelques mois après l'attentat du 14 janvier 1858. Je le conserve ici pour les détails curieux et authentiques qui y sont consignés. Mais chacun sait que depuis un an et plus tous les Italiens dignes de ce nom ont quit.é le couteau pour prendre l'épée.
en souverain mépris. Leur délicatesse un peu émoussée ne fait pas fi d'une escroquerie habile, d'une concussion publique ; mais le vol proprement dit les révolte. Essayez de crier au voleur! dans les rues de la ville. Qu'un habitant du quartier des Monts (il y en a beaucoup qui ne valent pas cher) s'amuse à dérober un mouchoir de dix sous, la foule lui courra sus avec un acharnement incroyable. Que serait-ce donc s'il avait tué avant de faire son coup ? On l'assommerait sur place, n'en doutez pas un instant.
J'ai sous les yeux la liste de deux cent quarante-huit assassinats commis dans la ville, entre 1850 et 1852. Sur cette multitude de crimes, il y en a juste deux qu'on explique par le vol. Le reste est venu à la suite de discussions de vanité ou d'intérêt, de rivalités en amour, de querelles au jeu, de propos injurieux échangés après boire. La violence du sang, du vin et du printemps a fait les neuf dixièmes du mal.
Pour la plupart des. cas qui ont amené ces coups de couteau, un Français aurait donné un coup de poing, un
t. coup d'épée, ou une assignation en justice. Ni les coups de poing, ni les duels, ni les procès ne plaisent au peuple de Rome. Les coups de poing ne marquent pas assez profon-
. dément la supériorité du vainqueur ; le duel expose le bon droit à périr ; la longueur des procédures et la vénalité de presque tous les juges inspirant aux citoyens l'horreur des procès. Tout s'arrange à coups de couteau, même les affaires de famille. Je trouve à la même page un
frère frappé par son frère, un beau-frère par son beaufrère, deux gendres par leurs beaux-pères, et un neveu par son oncle. Un oncle du Gymnase se serait contenté de dire : « Mon coquin de neveu ! »
En 1853, les tribunaux de l'État romain ont puni 609 crimes contre les propriétés, et 1344 contre les personnes. La même année les cours d'assises jugeaient en France 3719 hommes accusés de vol, et 1921 prévenus de crimes contre les personnes. On pourrait conclure de cette statistique que les Romains sont plus emportés et plus honnêtes que nous.
Vous faut-il du fruit nouveau? Voici le travail qui s'est opéré en six jours, vers la fin du mois d'avril 1858- Vous verrez que le printemps se fait sentir en Italie.
« A la caserne Serristori, le voltigeur Maurizi a tué d'un coup de couteau le grenadier Caponia. Affaire de jeu.
« On a fait charivari sous les fenêtres d'un vieillard nommé Ferri, qui se mariait en troisièmes noces. Il a assommé d'un coup de pierre un des concertants, nommé Bernardini.
« Le vigneron Bravetti a été tué d'un coup de pioche par un marchand de salade qu'il accusait de voler des asperges dans sa vigne.
« Quelques jeunes gens qui avaient passé la journée au cabaret, traversent la rue du Mascaron. Une discussion s'élève, un de ces messieurs entre chez un boulanger, prend un couteau, et vient frapper de trois coups mortels le nommé Vaccari, âgé de vingt et un ans. Il se rend ensuite chez le père de Vaccari et le tue. Mesure de prudence 1
* La femme Caroline Paniccia et Juan son mari sortaient d'un cabaret après avoir soupe, lorsqu'ils furent assaillis à coups de couteau par le nommé Pierazzi. La femme est blessée, le mari est mort. Pierazzi était amoureux de la femme et jaloux du mari.
« Le jeune Alphonse Ambrogioni, âgé de 13 ans, a tué sa belle-sœur en lui coupant la carotide. Les Ambrogioni en voulaient à cette jeune femme parce que l'un d'eux, Pierre Ambrogioni, avait été forcé de l'épouser après l'avoir séduite. »
. On peut dire sans paradoxe que, sur dix assassins à Rome, il y en a au moins un qui n'eût pas tué s'il avait çu un autre moyen de se faire rendre justice. Mais l'argent, le crédit, les protections sont choses si difficiles à surmonter, qu'un pauvre homme offensé dans son honneur ou lésé dans son bon droit ne s'adresse jamais qu'au cou* teau.
Je ne crains pas d'affirmer, pendant que j'y suis, que sept ou huit meurtriers sur dix se garderaient de tirer leur couteau s'ils savaient d'avance qu'un bourreau leur coupera la tête. Mais ils sont presque aussi sûrs de Fin*
punité qu'ils seraient sûrs du châtiment en France ou en Angleterre.
Presque tous les rapports de police que j'ai cités tout à l'heure se terminent uniformément par cette phrase sacramentelle : « Le coupable s'est dérobé par la fuite. » Le peuple, au lieu de les poursuivre, leur prête les mains. À ses yeux, l'assassin a raison, et la victime était dans son tort. Nos Romains de la plèbe n'ont pas plus de mépris pour un assassin que les Parisiens pour un homme qui a tué loyalement son adversaire en duel. Et de fait, c'est un véritable, duel que l'assassinat tel qu'il se pratique ici. Lorsque dans la chaleur de la discussion deux hommes en sont venus à certaines paroles, ils savent que le sang doit couler entre eux ; la guerre est implicitement déclarée ; la ville entière, est le terrain choisi : la foule est le témoin accepté de part et d'autre, et les deux combattants savent qu'à toute heure du jour et de la nuit il faut se tenir en garde. La plèbe croit donc, et ce n'est pas un préjugé facile à déraciner, que le meurtrier est un juste.
On protège sa fuite. Où va-t-il se réfugier? Pas bien loin. La ville est pleine d'asiles. Les ambassades, l'Académie de France, les églises, les couvents, le Tibre sont autant de sanctuaires où la loi ne pénètre pas. Si un homme poursuivi menace de se donner la mort, la police est tenue de le laisser fuir ; c'est pourquoi le Tibre est un asile inviolable. On craint que le prévenu ne se jette à l'eau et ne périsse sans confession. Celui qui parvient à saisir un moine par sa robe est en sûreté, comme s'il embrassait
les cornes de l'autel. Les gendarmes suivent le moine en criant d'une voix suppliante : « Cher petit frère ! (fraticello!) lâche-le : c'est un assassin ! — Je ne saurais, répond le moine: il ne veut pas s'en aller! » Le donneur de coups de couteau arrive ainsi jusqu'à la porte du couvent.
Quelques cavaliers de la division d'occupation rencontrent sur la route de Ponte Molle un malfaiteur traqué par la police. Ils se mettent à sa poursuite, bride abattue. L'homme court au Tibre, et pour faire une niche à l'armée française, il se noie. Cela fit une grosse affaire, et je crois que la diplomatie s'en mêla un peu. Nos soldats n'auraient pas dû mettre un homme dans le cas de mourir sans confession.
Le possesseur d'un lieu d'asile est libre de recevoir ou d'expulser les coupables. Je sais qu'à l'Académie de France, par exemple, M. Schnetz se renseigne avec soin sur les hôtes qui font invasion chez lui. Qu'il arrive un pauvre garçon menacé des galères pour avoir mis une fille dans l'embarras, les portes s'ouvriront à lui toutes grandes. Mais je les ai vu fermer devant un drôle qui s'accusait gaiement d'une peccadille (una cosetta) contre nature.
Entre Velletri et la mer il y a dix lieues de pays qui sont un lieu d'asile. Ce vaste terrain, qu'on appelle la plaine Morte, est d'une insalubrité reconnue. On sait que les meurtriers n'y vivront pas longtemps; on sait d'ailleurs que des innocents ne consentiraient pas à assainir un tel pays. Les coupables y restent impunis et occupés à des travaux publics, jusqu'à ce que la fièvre ait fait contre eux la besogne du bourreau.
Souvent l'assassin est dérobé aux lois parle crime d'un autre assassin. Une fille tombe sous'le couteau à quatre heures du soir ; on relève le cadavre de son meurtrier avant la nuit. Le crime était déjà expié lorsque la justice en eut connaissance. Aussi arrive-t-il que le coupable se livre lui-même pour échapper aux vengeances privées, et préfère la prison à tous les autres lieux d'asile.
Quand la justice le tient, voici une autre série de difficultés qui commence. On ne trouve pas de témoins qui déposent contre lui. Vous ressusciteriez le mort lui-même, qu'il ne dirait pas le nom de son meurtrier. On ramasse un homme éventré dans la rue et respirant encore un peu. « Qui t'a mis dans cet état? — Personne; va chercher le prêtre et ne parlons pas du reste. » Il a réglé ses comptes avec un ami ; il ne songe plus qu'à les régler avec Dieu. Un homme en poignarde un autre : l'un part pour le bagne, l'autre pour l'hôpital. Quand l'un sera libéré et l'autre guéri, ils se donneront la main sans rancune. Mais si le blessé avait avoué devant les juges qu'il eût reçu une blessure, ni l'assassin, ni ses parents, ni ses amis ne le laisseraient jouir de sa convalescence.
Le refus de déposer en justice est un mal tellement incurable, qu'on ne trouve pas de témoins, même contre
les voleurs. Je vous ai dit cependant s'ils sont détestés! Nous les détestions aussi au collège, et nous nous faisions également un point d'honneur de ne les pas dénoncer. Nous les mettions en quarantaine, nous les faisions passer par les armes, à grands coups de balle élastique; mais nous aurions cru nous déshonorer nous-mêmes en les livrant au maître d'étude. Les Romains sont enfants à tout Age, comme nous l'étions à quinze ans.
Leur aversion pour les voleurs s'est manifestée, il y a deux ou trois ans, lorsqu'on en a fustigé un sur la place du Peuple. C'était un nommé Pietro Brandi, si j'ai bonne mémoire. Il avait jeté la confusion dans une fête publique pour pêcher en eau trouble quelques porte-monnaie et quelques mouchoirs de poche. Sa spéculation avait coûté la vie à deux ou trois personnes et la santé à plusieurs. Les juges le condamnèrent à recevoir vingt-cinq coups de nerf de bœuf, non pas sur la plante des pieds. La foule accourut à son supplice comme à une réjouissance. Elle criait à chaque coup : « Bravo ! Frappe fort ! » Mastro Titta, gagné par l'enthousiasme du peuple, ajouta un vingt-sixième coup pour la bonne main; c'est le nom italien du pourboire.
Dans le même pays, chez le même peuple, un paysan s'aperçoit qu'on lui a volé son cochon. Il devine le coupable, court à sa maison, et trouve encore l'animal attaché devant la porte. « Des témoins ! dit-il ; sainte Madone, envoie-moi des témoins ! » Enfin, un homme passe; il lui saute au collet: « Tu vois ce cochon ?
— Quel cochon ? dit l'autre, qui flaira aussitôt une odeur de témoignage.
— Par tous les saints, tu n'es pas aveugle ! il y a là un cochon.
«— Non, il n'y a pas de cochon.
— Tu ne vois pas un cochon, là, devant cette porte?
— Je ne vois pas de cochon. Adieu, je cours à mes affaires. »
Le volé arrêta dix témoins l'un après l'autre; pas un ne voulut voir le cochon. « Puisque tu ne vois rien, dit-il au dernier, je vais détacher cette corde et la rapporter chez nous avec l'animal qui pend après. » C'est par là qu'il aurait dû commencer.
Les Romains avouent eux-mêmes que les lois pénales n'ont été appliquées chez eux que sous la domination française. En ce temps-là, le pouvoir était assez fort pour Contraindre les témoins à dire ce qu'ils avaient vu, et pour les rassurer sur les suites de leur déposition.
Ce n'est pas que les moyens de répression manquent au gouvernement pontifical. Il a des prisons bien tenues et des bagnes en bon état. La prison cellulaire existait à l'hospice Saint-Michel cent ans avant d'être inventée par les Américains. La guillotine est une machine italienne qui date du treizième ou du quatorzième siècle. Mais presque tous les papes se sont transmis, d'âge en âge, des principes de douceur et d'indulgence sénile qui désarment un peu la loi. Les exécutions capitales ont toujours été excessivement rares dans cet État, où, d'après la statistique de 1863, il se commet plus de quatre meurtres par jour. Il est difficile qu'un souverain vieilli dans l'exercice d'un ministère de paix s'embarque un beau matin
dans une guerre vigoureuse contre tes violences de ses sujets. L'éducation de la plèbe romaine est à refaire. Il faut amollir de force ces natures brutales, que la moindre contrariété entraîne aux derniers excès. Il faut leur Apprendre à respecter la vie humaine comme une chose sacrée ; il faut, dans l'intérêt de leur pays et de toute l'Europe, modifier violemment leurs idées sur l'assassinat. Tant qu'il y aura dans le monde civilisé un royaume où l'on tue un homme comme on boit un verre de vin, la civilisation sera un état provisoire, sujet à toute sorte d'accidents.
Il n'y aurait pas des ruisseaux de sang à répandre pour arrêter définitivement ce jeu des couteaux. Léon XII n'a pas décimé son peuple pour guérir la plaie du brigandage : nous n'avons pas eu besoin de dépeupler la Corse pour supprimer les bandits. De même il suffirait ici de quelques coups bien frappés, et surtout frappés en temps , utile. Les animaux les plus nobles ne profitent d'une correction que si elle suit immédiatement la faute; nos terribles plébéiens de Rome sont un peu dans le même cas que les chevaux de race et les chiens d'arrêt. Si un procès criminel pouvait se mener tambour battant, si l'expiation suivait le crime à quelques jours de distance, le peuple, à qui tout est spectacle, n'assisterait pas à un mauvais exemple sans recevoir aussitôt une bonne leçon. Mais quand un coupable est exécuté dix ans après son crime (c'est une chose qui se voit), les témoins de l'exécution n'ont que de la pitié pour cette tête qui tombe. On se
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figure que le meurtrier serait en droit d'invoquer la prescription, et le seul mot qu'on entende circuler dans la foule, c'est poveretto ! Le pauvret !
Au mois de juillet 1858, M. le général comte de Noue, galant homme s'il en fut, et partisan dévoué de l'autorité pontificale , s'arrêta quelques semaines à Viterbe. Dans une de ses promenades, il entendit plusieurs voix mâles qui chantaient des psaumes dans la prison de la ville* Ces choristes étaient vingt-deux condamnés à mort qui attendaient depuis plusieurs années l'heure de l'exécution.
Le gouvernement lui-même se fait comme un cas de conscience de mettre à mort un homme repenti et peutêtre amendé. Je vous ai dit qu'il était d'une bonté et d'une douceur paternelles ; j'aurai plus d'une fois à répéter le , même éloge. Un pape^ie saurait oublier qu'il représente ici-bas le Dieu de miséricorde ; le saint-père, quel qu'il soit, a toujours horreur du sang. Mais il me parait juste que la miséricorde s'applique d'abord à ceux qu'on assassine, et le premier devoir deceux qui ont horreur du sang est d'effrayer ceux qui le répandent.
Il y a quarante ans encore, le meurtrier d'un prêtre était démembré comme un poulet rôti sur la place du Peuple 1 . Je ne demande pas qu'on revienne à ces férocités