ic; — Le prophète Jérémie
3 o ROME
nez, avait achevé de le « priver d'un beau visage humain » : privo piangendo d'un bel viso umano. Chaste comme il convenait à un disciple de Savonarole et de Dante, il n'eut pas d'amours, avant sa soixantième année, où une femme savante et sainte devint sa Béatrix. Orgueilleux de son génie, entêté de sa prétendue noblesse, qu'il faisait remonter à la comtesse Mathilde, il découragea les amitiés par son caractère « bizarre et fantasque ». Il ne trouva que des paroles déplaisantes et brutales pour les grands artistes qui l'abordaient avec révérence, — à Florence, Léonard de Vinci; à Bologne, Francia; à Rome, Raphaël et plus tard Titien. Partout il se croyait entouré d'ennemis. A plusieurs reprises il fut saisi d'accès de terreur panique, comme celui qui l'avait entraîné à fuir de Rome en 1506. Ce sont là des symptômes classés par les aliénistes : Michel- Ange plus d'une fois a côtoyé la folie.
Cette âme de solitaire exaspéra toutes ses énergies mal équilibrées dans la solitude et dans le labeur de la Sixttne. Lui qui se croyait toujours en butte aux persécutions eut à lutter contre des difficultés réelles et rudes pour accomplir la volonté du pape et achever son œuvre. Si l'argent détourné par la guerre venait à manquer, il avait à faire face aux exigences de sa famille, qu'il soutenait courageusement, tout en l'accablant de récriminations. De loin en loin le pape voulait voir un morceau de la voûte et, à la moindre résistance, il tonnait : « Veux-tu que je te fasse jeter à bas de tes planches? » Et chaque jour c'étaient les angoisses du cerveau tenaillé par l'interminable enfantement; c'était aussi la torture physique du travail.
Plus tard Michel-Ange avait droit de dédaigner la peinture à l'huile, « ouvrage de femme, bon pour ceux qui aiment leurs aises ». Pendant les vingt-deux mois qu'il passa, de l'aube à la nuit, pour couvrir la voûte proprement dite, — sans les pendentifs, les lunettes et les arcades audessus des fenêtres, — il peignit couché sur un matelas. Lui-même a esquissé dans un sonnet moitié amer, moitié plaisant, sa caricature douloureuse dans les années où « la barbe en l'air », il menaçait de « gagner un goitre », tant l'effort gonflait son cou. Alors « les gouttes de couleur qui tombaient du pinceau faisaient de son visage un riche pavement », bigarré comme celui qu'il voyait à vingt-cinq mètres au-dessous de lui par les fentes de l'échafaudage.
Sorti de la chapelle, — c'est lui-même qui le dit dans son sonnet, — il marchait au hasard, ne sachant plus regarder à ses pieds. Quand il eut achevé la voûte, il dut, pendant plusieurs mois, s'il voulait lire une lettre, la lever au-dessus de sa tête.
Pour rendre justice à l'effort et pour s'expliquer la douleur dont il a laissé pénétrées quelques parties de l'œuvre, il faut se représenter l'artiste étendu sous la voûte, comme l'astronome qui observe le ciel, et regardant face à face le Jéhovah dont il était le créateur. Cette géhenne dans la solitude de la haute chapelle remplit l'âme sublime et malade de Michel-Ange de ses hallucinations les plus formidables. Sans la Sixtine, sans la volonté obstinée de Jules II qui lia l'artiste à son échafaudage, de quelle œuvre et de quel héros de la pensée et de l'art eût été privée l'humanité!